La séquence d'ouverture rappelle immanquablement un certain eXistenZ (1999). Filmée en plongée, une femme s'y raccorde à un dispositif externe en enfonçant une longue aiguille dans sa chair -le sommet de son crâne en l'occurrence. Connexion directe entre corps et machine, et donc technologisation de l'humain, appétit clairement affiché pour le body horror (sous-genre horrifique où le corps, mutilé, déformé ou transformé, est le lieu de tous les excès), et même, on le découvrira dans les minutes qui suivent, présence d'une actrice familière (Jennifer Jason Leigh) qui semble convoquée à 22 ans d'écart pour acter le passage de témoin... Aucun doute possible: le réalisateur de Possessor est bien le fils de son père. Soit l'immense cinéaste canadien David Cronenberg (Vidéodrome, La Mouche, Crash, eXistenZ...). Bon sang ne saurait mentir? Alors oui, sans doute. Et il y aurait matière, en effet, à examiner au microscope, à disséquer même ce que le cinéma du fils doit à celui du père -d'autant qu'il y est beaucoup questi...

La séquence d'ouverture rappelle immanquablement un certain eXistenZ (1999). Filmée en plongée, une femme s'y raccorde à un dispositif externe en enfonçant une longue aiguille dans sa chair -le sommet de son crâne en l'occurrence. Connexion directe entre corps et machine, et donc technologisation de l'humain, appétit clairement affiché pour le body horror (sous-genre horrifique où le corps, mutilé, déformé ou transformé, est le lieu de tous les excès), et même, on le découvrira dans les minutes qui suivent, présence d'une actrice familière (Jennifer Jason Leigh) qui semble convoquée à 22 ans d'écart pour acter le passage de témoin... Aucun doute possible: le réalisateur de Possessor est bien le fils de son père. Soit l'immense cinéaste canadien David Cronenberg (Vidéodrome, La Mouche, Crash, eXistenZ...). Bon sang ne saurait mentir? Alors oui, sans doute. Et il y aurait matière, en effet, à examiner au microscope, à disséquer même ce que le cinéma du fils doit à celui du père -d'autant qu'il y est beaucoup question, au fond, d'obsessions génétiques. Mais le niveau inouï d'accomplissement et d'excellence auquel se hisse aujourd'hui Brandon Cronenberg, 41 ans, par l'entremise de son deuxième long métrage, justifie à lui seul qu'on l'arrache de l'ombre de son géniteur. Tuons symboliquement le père, donc, et intéressons-nous plutôt à celui qu'il convient déjà de nommer un auteur -un vrai- à part entière, doublé -ce qui ne gâche rien- d'un grand formaliste. Dans Antiviral, en 2012, variation très personnelle sur le film de vampires, Brandon Cronenberg imaginait un monde où le commun des mortels élevait à ce point la célébrité au rang de nouvelle religion qu'il était prêt à payer le prix fort pour se faire injecter les virus ayant eu le bonheur d'affecter ses idoles. Troublant programme cérébral et arty où l'on pointait déjà un attrait singulier pour le corps dans ce qu'il a de plus malade et de plus monstrueux... Dans Possessor, aujourd'hui, il pousse un cran plus loin sa logique cintrée de manipulations scientifiques. Tasya Vos (l'actrice britannique Andrea Riseborough) y travaille au sein d'une organisation secrète qui utilise une technologie neurologique de pointe à des fins criminelles. Elle permet, en effet, d'habiter le corps d'une autre personne dans le but de la pousser à tuer au profit de clients friqués. Mais lorsque Tasya se retrouve dans le corps d'un homme dont la soif de violence dépasse de loin la sienne, tout se complique et se dérègle... Peut-on se faire déposséder de sa propre identité? Jusqu'où peut-on se transformer et se perdre? Se connaît-on jamais vraiment? Telles sont les questions majeures adressées par ce fascinant objet de SF horrifique dont les enjeux seraient sans doute à rapprocher de ceux du film d'exorcisme -d'un corps-à-corps à l'intérieur d'un même corps, en somme- et où il ne s'agit pas tant de tomber les masques que de les superposer jusqu'au vertige. Comme Antiviral avant lui, Possessor dénote un goût maniaque pour la maîtrise plastique. Brandon Cronenberg y approche les sensations et les matières en réalisateur parfois quasiment expérimental, adepte d'un cinéma de la mise en scène pure, la dimension narrative du film, volontiers alambiquée, autorisant un feu d'artifice de propositions visuelles et sonores aux répercussions physiquement immersives. Il faut voir notamment le rapport absolu, presque palpable, qu'il développe au sang et à la couleur rouge en général, allant jusqu'à rappeler en cela le travail de ce génial façonneur d'espace et de lumière qu'est l'artiste américain James Turrell, "l'homme qui marchait dans la couleur" selon la formule choisie par le philosophe Georges Didi-Huberman. Mais il y a aussi quelque chose de profondément anémié dans l'oeuvre de Brandon Cronenberg, de dépressif et de blafard, un mal viral qui s'insinue dans la rétine et semble vouloir contaminer tous les sens. C'est un cinéma du mal-être, de la nausée, du bug, du raté, de la perte de contrôle, du glitch, du hackage, du parasite et de la faille. Voire même, à l'occasion, du vide et de l'ennui -"À l'ennui!", trinquent d'ailleurs les personnages du film à l'approche de son grand moment de bascule. Disponible aujourd'hui directement en DVD/Blu-ray dans son indispensable version uncut, Possessor, logique triomphateur du dernier Festival International du Film Fantastique de Gérardmer présidé par Bertrand Bonello, figure le ballet mécanique et glacé du sexe et des corps comme celui du meurtre et de la mort. Les consciences et les identités s'y floutent, s'interpénètrent jusqu'à se confondre, fusionnent, résistent et se déchirent tandis que la saturation gronde sous la baguette formidablement dérangée de l'excellent compositeur britannique Jim Williams (Kill List, Grave). Dans ce film-trip définitif qui nous emporte au coeur d'un tourbillon de questionnements gigognes, l'important est moins de chercher absolument à tout discerner et comprendre que de se laisser happer. Se laisser, littéralement, posséder.