WATCHMEN
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L'adaptation par Damon Lindelof (Lost, The Leftovers) du comics culte d'Alan Moore et Dave Gibbons ne garde que des ancrages ténus (mais essentiels) avec les pages éditées entre 1986 et 1987 chez DC et leur version ampoulée signée Zack Snyder au cinéma (2009). Le long des lignes de fractures et des anxiétés contemporaines, sur lesquelles des héros satirisés jouent aux funambules, Lindelof applique ses marottes (dystopie, mondes parallèles, parabole politique) et propose une fiction stylisée, rythmée (une bande-son alternant rap, soul et une BO grouillante signée Trent Reznor/Atticus Ross) et d'une densité extraordinaire. L'histoire se situe de part et d'autre de l'époque et des intrigues dessinées par Moore, dont il ne reste que quelques personnages (surprise!). La ville de Tulsa, dans l'Oklahoma, est le théâtre, en 1921, d'une tuerie raciste de grande ampleur, appuyée par les autorités locales. Près d'un siècle plus tard, en 2018, l'Amérique est dirigée par le même président depuis 1992, un certain Robert Redford (sic), qui a succédé à Richard Nixon. La jonction avec la fin du comics de Moore et Gibbons se situe dans ce continuum politique, qui voit le pays menacé par la sédition de suprématistes blancs relégués dans les marges des villes. Leur redoutable bras armé, la Septième Cavalerie, s'en prend à des policiers, forcés de masquer leur visage et leur identité. Ces derniers sont appuyés par les héros Sister Night (Regina King) et Looking Glass (Tim Blake Nelson), membres d'une task force dirigée par le chef Crawford (Don Johnson). Tous sont victimes d'une attaque coordonnée de ces "Cavaliers" affublés d'un masque de Rorschach, en hommage au héros des pages originales, disparu avec ses révélations sur la grande manipulation ourdie par le héros moraliste fascisant Adrian Veidt (Jeremy Irons).Lindelof noue alors un complot nouveau et tortueux, d'où sort une réflexion douloureuse, gore, sur le monopole de la violence et de la répression, symbolisée par la guerre des masques. Cette série complexe, traversée de pop culture et d'histoires parallèles, qui distribue les allusions au comics et aux événements à venir de la saison, exige un visionnage attentif et n'a rien d'un divertissement léger. Watchmen parle de notre monde où institutions, culture, économie et politique dessinent la manière dont se (dé)structurent l'information, le savoir, la pensée, l'éthique, un monde qui a fini par se résigner aux termes de son ultra-violence, de ses mythologies épuisées. Une société qui, effrayée par le visage de ses radicalités, a accepté la grisaille d'un storytelling du "ni...ni...", abandonnant définitivement l'idée de résoudre l'équation du Bien et du Mal aux mains des forces de la destruction, de la haine et du cynisme. Nicolas BogaertsLa fiction française a besoin d'un coup de fraîcheur. Mais ce nuage, étrange et menaçant, qui s'approche de la petite ville de Brizan, sur la côte sud atlantique, emportant au passage quelques surfers, ne va pas le lui apporter. Le retour improbable et miraculeux des disparus, cinq heures plus tard, non plus. Les intentions de cette série sont louables. En rejouant le pitch des Revenants et autres 4400, sur fond de catastrophe écologique, il y avait une fable intéressante à raconter. Mais en multipliant les personnages comme autant de cases à cocher (un couple au bord de la rupture, un surfer bellâtre, un enfant esseulé, un marginal), les dialogues se perdent en bavardages, les situations en artifices. Et le jeu des acteurs n'est pas toujours du même niveau. Le réalisation, léchée, rythmée et lumineuse, assure néanmoins une certaine subtilité et une sobriété bienvenues quand il s'agit d'évoquer l'impact écologique, l'environnement, alors que le scénario s'applique à faire mentir l'adage: plus c'est gros, mieux ça passe. N.B.Will Lockhart dirige un convoi de marchandises en provenance de Fort Laramie en passant tout près d'un territoire apache où une colonne de l'armée a récemment été attaquée et décimée. Une fois sa mission accomplie, il reste sur place pour découvrir qui a pu équiper les Indiens de fusils dernier cri. Et se retrouve aux prises avec un potentat local aussi dangereux que tyrannique... James Stewart est magnifique dans un rôle taillé à sa mesure, devant la caméra complice d'un Anthony Mann avec lequel il tourna entre 1950 et 1955 une série de westerns tous devenus des classiques du genre: Winchester '73, Les Affameurs, L'Appât, Je suis un aventurier et cet Homme de la plaine qui conclut le cycle. Rythme particulier, économie de moyens, réalisme et dépassement des archétypes marquent ces films où Stewart joue des personnages complexes, confrontés à des situations extrêmes venant de l'intérieur de la société, parfois de l'être humain même, plutôt que d'un ennemi désigné. Superbe et prenant. L.D."Cette sorcière, cet être malfaisant, ce monstre n'a pas le moindre respect pour les traditions de notre constitution." "C'est la honte de la Cour suprême." "C'est un être des plus vils. Elle est abjecte." "Elle est anti-américaine. C'est un zombie." Ruth Bader Ginsburg a beau être devenue l'icône de la jeunesse démocrate états-unienne, cette ancienne avocate féministe, deuxième femme à avoir été nommée juge à la Cour suprême des États-Unis, ne compte pas que des amis. Et pour cause. Ce petit bout de femme d'1 mètre 52 a durant toute sa vie lutté contre les discriminations. Tout particulièrement celles de genre. Fille d'immigrants juifs russes, Notorious RBG, toujours active à 86 ans, est une femme de loi révolutionnaire et l'un des derniers remparts à l'ultra-conservatisme de Donald Trump. Héroïne progressiste des Temps Modernes, elle a posé les fondations de l'égalité citoyenne et changé la vie des femmes américaines. "Tout ce que je demande à nos frères c'est qu'ils ôtent les pieds de notre nuque", a-t-elle toujours clamé. Incarnée par Felicity Jones dans le drame biographique Une femme d'exception réalisé par Mimi Leder, Bader Ginsburg se fait ici tirer le portrait en mode documentaire. Elle se raconte de manière très classique, aidée par des amies d'enfance, des camarades de classe, ses enfants, sa petite-fille, des collègues et des biographes... J.B.Quelques notables et leurs épouses ont décidé de déjeuner ensemble. Mais les circonstances se liguent pour les en empêcher, retardant leur repas sans cesse et sans qu'une explication rationnelle puisse être trouvée... On reconnaît d'emblée la touche surréaliste et anarchiste de ce grand cinéaste de l'étrange que fut Luis Buñuel. Servi à merveille par son co-scénariste Jean-Claude Carrière, le réalisateur de L'Ange exterminateur, de Los Olvidados et de Belle de jour prend un petit groupe de nantis au piège de la satire et surtout du bizarre, avec un humour absurde qui transcende toute charge directement politique au profit d'une libre relecture du monde et de la société. Le film a reçu l'Oscar 1973 du meilleur film en langue étrangère, et a remporté un succès tant critique que public mérité. Il garde, près d'un demi-siècle plus tard, un pouvoir de fascination intact. L.D."Je crois que je suis à peu près en sécurité. À part les accidents automobiles, les accusations de viol et ce genre de choses. Je fais attention à n'aller nulle part seul et à ne rien faire sans témoin." Lors de sa sortie en 1939, Les Raisins de la colère a suscité des réactions d'une rare violence (des fermiers et des propriétaires terriens californiens ont été jusqu'à brûler l'ouvrage) et John Steinbeck craint pour sa vie... Son roman directement entré au panthéon de la littérature (avant d'être magnifié au cinéma par John Ford) s'attaque crûment à la face sombre du capitalisme. À travers la famille Joad, des métayers chassés de leurs terres par les tempêtes de poussière et la mécanisation de l'agriculture, il raconte ses laissés-pour-compte, les conditions de vie désastreuses des ouvriers itinérants, et détaille ce qui a mené à la déshumanisation de toute une partie de la population américaine. Guidé par les lectures de Denis Podalydès et des éclairages multiples (profs de littérature, historiens et propos de Steinbeck lui-même), Le Roman de la colère ausculte un bouquin à la fibre journalistique qui réfléchit l'impact humain sur la planète, condamne la mauvaise gestion de notre monde et trouve notamment écho dans la crise des subprimes de 2008. L'oeuvre définitive d'un homme pour qui l'écart entre les classes représentait l'échec de la démocratie américaine. J.B.La quatrième saison s'était terminée dans un épilogue en forme de happy end pour Thomas Shelby (Cillian Murphy) et les siens: le chef du gang de Birmingham avait hissé sa famille de la boue de la cité industrielle aux ors de Westminster (où il est élu député travailliste) et aux parquets cirés de son manoir des West Midlands. De sombre bookmaker aux méthodes retorses et violentes, il s'était mué en chef de clan et d'entreprise faisant de l'ombre aux puissants, s'ouvrant le marché de l'alcool et les banques aux États-Unis, se rachetant une façade d'homme du peuple. Ce faisant, il a perdu des êtres chers, ordonné des assassinats, fomenté des coups, dompté son frère aîné Arthur (Paul Anderson), sa tante Polly (Helen McCrory) et défait ses pires ennemis. Jusqu'au 29 octobre 1929. Ce mardi noir, la famille Shelby perd sa fortune dans le krach boursier, la faute au cousin Michael (Finn Cole) qui, aux États-Unis d'où il gère les affaires, s'est perdu dans la poudre et les yeux XXL de Gina (Anya Taylor-Joy). Dans l'ombre, la bête immonde prépare son avènement, en la personne de Sir Oswald Mosley, adorateur du fascisme naissant, dont il entend créer la branche britannique avec l'aide de Thomas. De cette alliance contre nature, les Shelby étant des gitans et Arthur rêvant de casser du fasciste pour étouffer la douleur de sa séparation, Thomas pense pouvoir tirer profit afin d'assurer à la fois la survie des affaires familiales et l'annihilation de la menace brune. Las, rien ne se passe comme prévu. Et le gang des Billy Boys d'Écosse lui déclare la guerre dans une synchronicité qui ne laisse planer aucun doute: Thomas a perdu son mojo.Durant une bonne partie de la saison, il est malaisé de le voir aveugle à l'évidence. D'attendre, épisode après épisode, que le désastre prévisible laisse place à une victoire au cordeau. Quand on sent qu'elle ne viendra pas. Une fatigue de scénariste? Une saison de trop à vouloir pénétrer la psyché complexe et autodestructrice de personnages qui ne changeront jamais, ne trouveront jamais le chemin de la rédemption? "J'ai peut-être trouvé l'adversaire que je ne peux pas battre", dit Thomas de Mosley, qui semble toujours avoir deux coups d'avance. Les similitudes entre le discours de ce dernier et les accents populistes autour du Brexit d'une frange du monde "civilisé" sont flagrants. Et si finalement, Thomas Shelby n'était que le reflet de nos modèles économiques et politiques incapables d'éliminer un fascisme dont ils partagent la part d'ombre, les méthodes, la froideur, et qui se hisse sur le dos de leur sidération? Un parti pris scénaristique héroïque, salutaire, mais périlleux (lire aussi l'interview d'Anna Calvi). Nicolas BogaertsÀ mille lieues de la perversité à la fraîche d'un Frank Underwood, Alfons Zischl, maire de la petite ville bavaroise d'Hindafing, accumule les déconvenues et l'incapacité à les transformer en opportunités. Ses finances personnelles sont aussi catastrophiquement gérées que celles de sa commune, les unes comme les autres laissées au bord de la banqueroute par son prédécesseur, qui n'est autre que son propre père. Pour se tirer d'affaire, il mise sur l'installation d'un centre commercial bio, dans une ancienne fabrique détenue par une grande famille du coin, et sur les comptes offshore laissés par le paternel. Petites combines, lâches compromissions et chantage sur le dos de réfugiés scandent cette satire impitoyable du monde politique local, filmée sombrement et incarnée par un casting plus vrai que nature. Dommage que les références appuyées à la politique allemande nous empêchent de saisir tout le sel d'une série dont les ressorts pourraient trouver une adaptation croustillante au Plat Pays. N.B.