Documentaire de Jean-Frédéric Thibault. ***(*)
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Il a voulu prendre des cours avec Ravel, Nadia Boulanger, Stravinsky... Tous l'ont congédié parce qu'ils estimaient ne pas pouvoir l'aider et n'avoir plus rien à lui apprendre. Né en 1898 à Brooklyn d'un père joueur et bon vivant qui fuyait les violences antisémites de sa Russie natale et d'une mère pas très affectueuse, George Gershwin a cherché pendant toute sa vie un maître qu'il n'a jamais trouvé. Gershwin, qui a durant les années 20 renouvelé la bande-son du rêve américain, travaillait à quinze ans chez un éditeur musical en plein Broadway et signait à 19 piges son premier tube avec la chanson Swanee interprétée par Al Jolson. Autodidacte et novateur, Gershwin a créé pour l'Amérique une musique sur mesure, empreinte de toute la diversité de ses références culturelles. Chant yiddish, gospel afro-américain, belcanto italien et pétarades d'automobiles (l'instrumentation symphonique d'Un Américain à Paris comprenait des klaxons de taxis)... De Rhapsody in blue qui lui permet de passer de compositeur de chansons à celui de musique savante à Porgy and Bess, de Leslie Caron racontant son audition à Fred Astaire avec qui le compositeur voulait créer pour les comédies musicales un son nouveau ayant le souffle du jazz, Jean-Frédéric Thibault brosse le portrait didactique d'un génie mort à 38 ans d'une tumeur au cerveau. J.B.Alors que Roberto Saviano, l'auteur de Gomorra, s'épanchait récemment, au Monde Festival, sur le côté laboratoire de l'Italie ("c'est un pays très réceptif, qui absorbe tout ce qui se passe à l'extérieur; si vous regardez l'Italie, vous regardez votre avenir"), Arte diffuse un documentaire assez passionnant sur la vision qu'en avait Pasolini. En 1959, l'écrivain et poète, déjà auteur des Ragazzi et d'Une Vie violente, est invité par le mensuel Successo à parcourir le littoral avec le photographe Paolo Di Paolo pour une série de reportages estivaux (plus tard publiés en français sous le titre La Longue Route de sable). Au fil de ses trois grandes expéditions entre 1959 et 1971, Pasolini est sûr que son pays traverse une mutation dévastatrice et il se montre très pessimiste quant à son avenir. Religieuses en vacances, gamins de rue, crime organisé, policiers qui vérifient au centimètre près si les bikinis sont vraiment décents et mur au milieu de la plage pour séparer les hommes et les femmes (il est encore là aujourd'hui): le documentaire de Claus Bredenbrock confronte les mots et les photos d'hier (Paolo Di Paolo les commente) aux images en mouvement d'aujourd'hui. Un exercice de style plutôt réussi... J.B.La caméra cadre en plongée un cadavre flottant, visage vers le bas, dans une piscine. Une voix off se fait entendre, c'est le mort qui raconte son histoire... Un des meilleurs débuts de film de l'histoire du 7e art entraîne irrésistiblement vers les abîmes d'un chef-d'oeuvre du film noir. Billy Wilder y dirige à la perfection William Holden en scénariste qu'une ex-star de l'écran (Gloria Swanson) persuade de nourrir avec elle le fantasme illusoire d'un come-back. Erich von Stroheim joue les metteurs en scène déchus dans cette plongée au coeur du Hollywood des rêves perdus. Gloria Swanson était elle-même une ancienne vedette du muet à laquelle le parlant n'avait fait aucun cadeau. Terrible et superbe à la fois, un spectacle qui captive de la première à la dernière image, et qui reçut onze nominations aux Oscars, n'en gagnant finalement que trois. L.D.Troublante concordance des temps qui amène ce documentaire sur nos écrans, et les réflexions qu'il porte, sous nos fenêtres. Jusqu'en 2011 et le tsunami qui a submergé le littoral nippon et entraîné la catastrophe de Fukushima, Taro Yamamoto était un acteur populaire, qui glissait sur la vague du succès et s'adonnait à sa passion: le surf. Aujourd'hui, il ne met plus un pied dans l'eau, a abandonné son mode de vie hédoniste pour se plonger dans le grand bain de la politique. Son insouciance fracassée par l'inconséquence politique et industrielle qui a minimisé l'impact du sinistre sur l'environnement et la population, il s'est présenté aux élections et a été élu sénateur. Depuis lors, ce rebelle inflexible n'a de cesse de questionner et mettre face à ses responsabilités la société japonaise. Le documentaire belge (co-production du Vlaams Audiovisueel Fonds et du Centre de l'audiovisuel à Bruxelles) signé Alain de Halleux passe par une poésie contemplative nourrie de la voix de Taro expliquant sa prise de conscience et son engagement, pour ensuite le suivre dans son incessant combat, bravant les codes rigides de l'étiquette nippone et tendant un miroir à ce pays qui pourrait être le nôtre. Cette chronique d'un réveil citoyen face aux dangers de l'incurie est un coup de semonce pour nous. N.B.Documentaires, expositions, rééditions... Les Schtroumpfs sont partout en 2018. En mars, un avion de Brussels Airlines (l'Aerosmurf) a même été redécoré à leur effigie avec (initiative louable) la Schtroumpfette en capitaine de bord. Cette année, les lutins bleus fêtent leurs 60 ans et pour célébrer ça dignement, La Trois leur consacre une journée quasi entière. Apparues en 1958 dans les aventures de Johan et Pirlouit (La Flûte à six trous), les créatures aux multiples facettes imaginées par Peyo feront rager Gargamel de 6 heures à 9 heures du matin. Puis (école oblige) de 15 heures 30 à 20 heures. Au beau milieu de ce grand bleu des épisodes du milieu des années 80 produits par Hanna Barbera, la RTBF proposera La Flûte à six schtroumpfs, le film belge d'animation réalisé en 1976 par Pierre Culliford (Peyo donc) et Yvan Delporte. Sur les smartphones, OUFtivi organise par ailleurs un concours vidéo pour gagner un séjour en chambre familiale à Dubaï et l'accès VIP au village des Schtroumpfs du parc Motiongate qui va avec. Into the blue... J.B.Un Syrien et sa femme avancent dans la mer avec leur bambin sous le regard de la grand-mère. L'image est forte au bord de ces plages de la honte où l'on retrouve aujourd'hui des corps innocents inertes... Mais pour le coup, on est à Saint-Jouin-Bruneval, petite commune de 1 878 habitants, en Normandie, où le maire et son équipe se sont portés volontaires pour accueillir des migrants. À Saint-Jouin la trépidante, où la vie de tous les jours est égayée par le Proxi, le marché, la charcuterie et une plage de galets, on ne voit pas souvent des étrangers et on n'est pas non plus spécialement enchanté qu'une famille de Syriens vienne s'installer. Les uns, parfois maladroits ("les Musulmans aiment les tapis, ils mangent à même le sol"), retroussent leurs manches pour aménager un appartement vacant. Les autres redoutent et ruminent, pleins d'a priori, l'irruption imminente dans leur paisible quotidien d'une famille de réfugiés. Un petit graffiti malveillant vient souligner sur la porte le succès dans le coin du Front national... Ariane Doublet filme tout en douceur les préparatifs, la longue attente (et avec elle toutes les limites du système) et l'arrivée de ces gens curieux, cultivés, opposants à Bachar el-Assad, de leurs enfants et de leur petit-fils. Tour à tour inquiétant et réconfortant (le changement d'attitude du garde-champêtre dans son uniforme de police rurale fait du bien), Les Réfugiés de Saint-Jouin rassure quant à la nature humaine, combat sans militer l'ignorance et l'enfermement sur soi. À voir absolument dans un pays (si, si, la Belgique) où 41 % des habitants approuvent l'enfermement des familles de migrants. J.B.Dans sa première saison, This Is Us s'est révélée une remarquable "dramédie" questionnant la famille, le deuil, la construction au fil du temps de liens qui ne sont pas tous de sang. Cette balade dans l'histoire de la famille Pearson, au gré des évolutions de l'Amérique sur deux générations, se poursuit en deuxième saison sur une note toujours aussi sensible et empathique, mêlant flash-backs et résolutions au présent dans une gestion soignée des émotions, de l'humour et de l'escalade dramatique. Le triplé Randall, Kate et Kevin est plus uni que jamais, y compris dans les destins contraires, et font l'expérience que la différence, même lorsqu'elle est dépassée, intégrée et qu'elle enrichit les rapports humains, peut revenir en pleine poire quand elle est confrontée aux contingences du monde. Toujours un peu longuette, la trame familiale est riche en révélations et moments de grâce, faisant de l'altérité un élément constitutif de chacune et de chacun. N.B.La guerre autorise toutes les barbaries. Depuis toujours, le viol y est ainsi considéré comme inéluctable. Un dérapage inévitable. Un à-côté des combats, une fatalité. Il est même devenu ces 30 dernières années une stratégie, une arme de destruction massive. Bosnie, Rwanda, Congo, Syrie... Les femmes et les enfants sont la plupart du temps en première ligne de ces ignobles traitements. Mais en Libye, ce sont les hommes. Le tabou est si puissant qu'il force le silence et plonge une nation entière dans le déni... Exilés libyens en Tunisie, Ramadan et Imed essaient dans la clandestinité de recueillir les preuves de la barbarie et de la porter devant les tribunaux internationaux. Si Ramadan est procureur, Imed, lui, est un militant. Menacé de mort, il ne dort jamais au même endroit mais tient coûte que coûte à amener la question sur la place publique. Le documentaire de Cécile Allegra raconte le difficile et douloureux travail d'enquête, ces hommes violés avec des bâtons et des fusils puis relâchés souillés, les actes honteux et institutionnalisés commis par des milices, des gens du ministère de la Défense, de l'Intérieur... À travers des récits insoutenables, il dénonce la soumission et l'humiliation physique pour la vie. Cette "arme invisible qui n'apparaît que si la victime parle" ("tant que les dossiers de viol restent vides, le crime n'existe pas") et ces corps devenus le terrain de la guerre. Glaçant. J.B.Elle se prénomme Séverine mais Belle de jour est le nom sous lequel elle est connue dans la maison de passe de Madame Anaïs, où elle se prostitue de 14 à 17 heures. Catherine Deneuve incarne cette héroïne d'un roman de Joseph Kessel adapté par Luis Buñuel, qui réalise aussi le film. Cette chronique de la vie à double face d'une jeune bourgeoise mariée, insatisfaite sexuellement et nourrissant des fantasmes masochistes, est proposée dans le style dénué de fioriture qu'affectionnait le génial cinéaste aragonais. Pas de chichi esthétique, mais une maîtrise souveraine de l'image comme de son sujet transgressif . Réel et imaginaire s'épousent dans ce Belle de jour fascinant, explorant l'univers d'une femme cherchant son équilibre dans un érotisme alternatif que le film se garde bien de juger. Sensuel et troublant mais aussi cérébral et surréaliste, l'oeuvre interpelle toujours autant, un demi-siècle après sa réalisation. L.D.À la tête de la puissante Chine depuis fin 2012, Xi Jinping a réussi à s'imposer en six ans comme un leader inflexible, aussi influent que discret. Le système "Big Daddy Xi", c'est une alliance entre la Chine maoïste et l'économie de marché ultralibérale, un régime dictatorial et la Silicon Valley. Ce documentaire s'appuie sur un dossier historique bien fourni, soutenu par des politiques, journalistes et experts qui analysent la culture du secret, la propagande, la mécanique étatique, économique et géopolitique complexe qui fait de Xi Jinping une pièce majeure de l'échiquier. Trahissant çà et là une certaine admiration pour son sujet, le docu montre la difficulté à décrypter un personnage qui a su imposer une vision économique inédite à la Chine, une posture de dirigeant qui fait de l'ombre à l'Amérique. L'ascension de ce pur produit de l'appareil communiste chinois est fascinante. Plus alarmiste est la teneur de son message pastoral adressé au monde: conquérant et revanchard. N.B.On en sait beaucoup sur Schindler, cet industriel allemand qui a sauvé environ 1 200 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Merci Steven Spielberg. On connaît nettement moins bien Varian Fry, journaliste américain qui a protégé les plus grands noms de la culture européenne: Marc Chagall, André Breton, Max Ernst, Hannah Arendt... En 1940 et 1941, sans moyens ni soutien, Fry a sauvé au péril de sa vie 1 800 artistes, intellectuels et scientifiques. À la base, grâce à l'appui d'Eleanor Roosevelt, le département d'État américain, souvent très radin, accepte de délivrer des visas d'entrée pour 200 réfugiés. Mais à Marseille où il s'installe dans une chambre d'hôtel, avec une liste de noms planquée dans la doublure de son pantalon, Fry est vite débordé et décide de passer dans la clandestinité. Il embauche un caricaturiste pour fabriquer de faux papiers et trafique des devises avec un truand corse pour financer l'opération... Le portrait classique mais passionnant du premier Américain reconnu comme "Juste" par l'État hébreu. J.B.