GLAM ROCK: SPLENDEUR ET DÉCADENCE
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"Cette idée que la pop doit dériver du glamour -viser le sensationnel, l'extraterrestre, l'hystérie au sens propre comme au figuré- et crée un espace où le sublime et le ridicule sont inextricables m'a toujours fasciné", écrivait l'auteur Simon Reynolds dans l'introduction de son ouvrage Shock and Awe: Glam Rock and Its Legacy. C'est cette fois, après avoir brossé un portrait intimiste d'Étienne Daho, l'ancien journaliste des Inrocks Christophe Conte qui se penche sur la question. Il étudie cette déferlante inattendue, sexy, androgyne et extravagante qui a bouleversé le monde de la musique au début des années 70, dans un orgasme de paillettes et de sons électrisants.L'éclosion du courant est liée à la télé, où la musique fait à l'époque de plus en plus de bruit. L'industrie est orpheline des Beatles, de Janis Joplin, de Jimi Hendrix. L'immortalité est un leurre. Même l'idéal hippie a trépassé. Dépourvu de contenu politique, le glam va vendre du rêve dans des combinaisons scintillantes sur talons compensés. Révolution cosmique et cosmétique. Insouciance et travestissement. L'heure est à la showbizification du rock et de sa mise en scène. Version ironique, tordue et exagérée du glamour, le glam peut se scinder en deux parties, postule Conte. Celui qui réinvente le rock et celui des boys next door tout en mascarade de mascara. C'est évidemment sur les premiers que se focalise son remarquable documentaire. Le boogie rock sur platform shoes et le charisme érotique de T-Rex, le transformisme de David Bowie qui, sous les traits de Ziggy Stardust, redéfinit la pop star... Puis aussi Roxy Music, Gary Glitter, Suzi Quatro et les Sparks, quelque part entre pop euphorique et comédie musicale. Comme il l'a toujours fait avec ses articles, Conte contextualise, passe plein d'à-propos de la petite à la grande Histoire. Il cherche les origines du mouvement chez Little Richard, les Beatles et les Kinks. Explique pourquoi Lola (l'histoire d'un jeune garçon qui tombe en pamoison devant un transsexuel) est sans doute le premier hit glam. Explore le côté plus hard (Alice Cooper) de la force. Se promène à sa lisière en compagnie d'Elton John et de Freddie Mercury. Et évoque sa commercialisation (du glam bubblegum au cinéma et au fabuleux Rocky Horror Picture Show). Porté par la voix de Rebecca Manzoni (journaliste de France Inter), d'incroyables images d'archives et de vieilles interviews (de Marc Bolan, Bryan Ferry et autre Brian Eno), ce Splendeur et décadence raconte la parenthèse enchantée qui a précédé le punk. Une revendication égoïste, flamboyante et assumée de son image. Get It On... J.B.Suite d'une première série parue il y a trois ans, le récit de l'Iliade fourni par François Busnel et Gilbert Sinoué entend retrouver les racines de l'épopée rapportée par l'aède Homère à la fin du VIIIe siècle avant JC, centrée autour de la guerre de Troie. L'hôte de La Grande Librairie (France 5) évite savamment les clichés entourant les héros Achille, Ajax, Ulysse, Agamemnon, Ménélas, Hector et consorts, et propose un déroulé documenté, complet, patient et palpitant, qui rappelle la profondeur symbolique et eschatologique des mythes fondateurs de la Grèce antique. Leur impact sur nos mentalités, nos représentations, nos cultures et nos modes de pensée est rendu de manière astucieuse et pédagogique, à l'aide de multiples appels du pied à l'Histoire de l'art. Seules les animations des grandes scènes de bataille peinent à rendre l'amplitude du récit original. Autre point noir, et de taille: la voix de Busnel, empruntée et affectée, poussée artificiellement vers la solennité, est aux limites du supportable. N.B.À l'heure où la mission dans l'espace de Brad Pitt dans Ad Astra vous invite au grand voyage vers Jupiter et Neptune dans les salles de cinéma, il est bon de se replonger dans une autre et récente réussite de science-fiction adulte. Le Canadien Denis Villeneuve, excellent réalisateur de films tous très différents mais aussi tous intenses (Incendies, Prisoners, Sicario, Blade Runner 2049), nous propose dans Premier contact une passionnante histoire de rencontre avec des extraterrestres. Amy Adams y incarne une linguiste, experte que les autorités convoquent pour tenter d'établir une communication avec des créatures débarquées sur Terre à bord de vaisseaux étranges. Ces visiteurs envoient des messages mystérieux, qu'il faut décrypter d'urgence pour éviter une guerre cataclysmique... Captivant de la première à la dernière minute, Premier contact distille aussi beaucoup d'émotion. À voir absolument! L.D."Comme on est sans cesse exposés aux intempéries, nos affaires ne sont jamais sèches. On ne peut rien y faire. Même le papier est humide. Ce n'est pas très agréable. Surtout quand on doit faire des démarches. De toutes façons, pour les administrations, on est des clochards. On est d'office considérés comme des malpropres, des gars puants. Comme des ordures en somme. On est des déchets. Voilà ce qu'on est. Comme tout ce qu'on possède d'ailleurs." L'un, entre Jésus, le biker et le cow-boy, aime l'ordre et vit sous un pont. Il a grandi dans un foyer et est un immense fan d'Elvis, qui orne jusqu'à sa veste en jeans. L'autre vit souvent dans les bois. Loin des regards. Et semble prendre plaisir à fabriquer ses abris de fortune. Au-dehors raconte l'invisible. Ces gens qu'on croise tous les jours et par tous les temps, qui nous adressent la parole parfois sans même qu'on se retourne. Johanna Sunder-Plassmann et Tama Tobias-Macht ont suivi quatre SDF à Cologne. Ils racontent des vies qui dérapent, des destins troublés qui avaient déjà souvent commencé sur des pneus crevés... L'alcool, la drogue, les potes disparus. La prostituée qui tend la main et les "PD" qu'ils braquaient quand l'homosexualité était hors-la-loi... Loi de la jungle qui ici s'appelle la rue. Certains ont passé toute leur existence en faisant des allers-retours entre le pavé et la prison. Un film vrai qui traite sans misérabilisme mais avec poésie de parcours chaotiques et d'histoires tragiques. J.B.Blood Orange a samplé ses dialogues. St. Vincent a donné son nom à l'une de ses chansons. Attention film culte! Sorti en 1991, tourné à New York à la fin des années 80, primé au festival de Sundance mais aussi à celui de Berlin, Paris Is Burning est un monument. Un incroyable témoignage sur la communauté LGBT, le voguing et la ball culture new-yorkaise. Un objet exceptionnel entré dans les collections de la bibliothèque du Congrès américain et étudié à l'université. Aussi bien dans les cours de danse que d'anthropologie.Ce documentaire, Jennie Livingston (une Blanche plutôt privilégiée) lui a consacré sept ans de sa vie. On est à Harlem. Dans l'univers extravagant des ballrooms. Un étrange type de bal peuplé par les différentes minorités du quartier. Noirs, Portoricains, gays, trans, drag queens... Tous s'y affrontent. Y imitent. Y dansent. Y défilent. Skieur, étudiant, cadre hétéro, gentleman farmer... Dans les bals, on devient quelqu'un d'autre. On devient soi. On oublie surtout celui qu'on n'est pas. Devant un jury, sur fond de musique branchée, de fascination pour la mode et les grands couturiers. Qu'ils soient beaux, aient un joli corps, une hallucinante personnalité ou s'habillent dans l'air du temps, toutes et tous peuvent être la reine d'un soir. Toutes et tous en tout cas rêvent d'applaudissements, de reconnaissance, de victoire. De richesse, de célébrité, de devenir une superstar.Dans ces battles du paraître, ces concours de l'évasion et de la réinvention dont certains jeux télé américains pour transformistes comme RuPaul's Drag Race se sont totalement inspirés, la danse à la mode est le voguing. Caractérisé par ses poses qui imitent les modèles des magazines (bien avant que José Garcia ne se prenne pour Cindy Crawford), le voguing doit son nom au maga féminin Vogue ("ils n'allaient pas danser le Mademoiselle"), emprunte à la gymnastique et a influencé jusqu'à Madonna.Précieux, truffé de témoignages (ceux de Pepper LaBeija, Freddie Pendavis, Octavia St. Laurent...), Paris Is Burning raconte le milieu des bals et tous ceux qui gravitent autour. Il évoque la prostitution, le sida. L'apparence qui aide à gagner de l'argent, puis les désirs et les rêves forcément. Vie heureuse, mariage, changement de sexe et enfants. "Il n'y a rien de masculin en moi à part ce que j'ai entre les jambes", dit l'une. "J'ai été un homme qui imite la femme mais je n'ai jamais été une femme, affirme l'autre. Je n'ai jamais connu ce truc une fois par mois. Ni été enceinte. Je ne saurai jamais ce que ressent une femme. Je fais seulement ce qu'un homme habillé en femme ressent. Je n'ai jamais voulu changer de sexe. Ce serait aller trop loin (...) Avoir un vagin ne veut pas dire qu'on aura une vie fabuleuse. Elle pourrait même être pire." La série Netflix Pose en vrai... À ne pas rater malgré l'heure tardive. J.B.Carla est secrétaire dans une agence immobilière. Mal payée, mal considérée, solitaire et triste, elle souffre qui plus est de troubles auditifs sévères, qui la forcent à porter un appareil. Cette héroïne improbable inspire à Jacques Audiard un film immensément prenant, brillant dans sa mise en scène comme dans son interprétation. La bien trop rare Emmanuelle Devos y est formidable, face un Vincent Cassel intense en ex-détenu engagé comme stagiaire dans l'agence, et à un Olivier Gourmet prodigieux et inspirant la peur dans son rôle de caïd. Car il sera question de danger, d'extrême danger même, dans un récit à la noirceur organique. Neuf fois nommé aux Césars, Sur mes lèvres en remporta trois, dont ceux de la meilleure actrice et du meilleur scénario. Le producteur d'House of Cards en a récemment acquis les droits d'adaptation pour en faire une série télévisée. L.D.C'est l'histoire d'une des régions les plus pauvres d'Europe devenue capitale mondiale du clubbing. Celle d'un endroit jadis paradisiaque où le son des basses a remplacé celui des cigales. Île des plaisirs? Temple de la fête? Expérimentation vivante de l'utopie? Ibiza a été un peu tout ça à la fois. Surprenant, léché, quasi muet mais over rythmé, le documentaire de Julien Temple raconte cette île trois fois plus petite que Londres. Les dadaïstes, les seins nus, les bains de minuit. Le premier night-club dans un moulin désaffecté et le refuge pour les officiers de la Gestapo en cavale. Puis les hippies, l'ecstasy et l'amour chimique. La réinvention en Miami européen pour gens friqués. Les marginaux et les vagabonds qui font place à la jet-set. Ibiza: The Silent Movie ne s'attarde pas cependant que sur l'île où Sid Vicious a grandi fin des années 60 tandis que sa mère dealait dans les bars et où Elmyr de Hory est devenu l'un des plus célèbres faussaires au monde. Il se penche sur 2000 ans d'Histoire. Il revient sur la formation des lieux, remonte jusqu'à la vie des Phéniciens et des Maures... S'il est parfois monté tel un muet de Chaplin, cet étrange objet audiovisuel qui mêle extraits de films, images d'archives et reconstitutions historiques ressemble moins à un documentaire qu'aux clips promotionnels ultra soignés de Tomorrowland... Gérée par Norman Cook, alias Fatboy Slim, qui y a mixé pendant 30 ans, la musique (électronique même si s'y invitent Primal Scream et les Dandy Warhols) joue un rôle évidemment déterminant sur "le plus bruyant film muet jamais réalisé". À essayer. Par curiosité... J.B.