Opéra mis en scène par Sidi Larbi Cherkaoui.
...

Écrit par l'irremplaçable, le seul, l'unique Nick Cave (dont c'était la première incursion dans le monde du lyrique), l'opéra Shell Shock restitue le stress post-traumatique des poilus à leur retour des combats et dépeint les effets secondaires des guerres modernes (la surdité, la folie, l'enfermement, la claustrophobie) à travers douze cantiques et les monologues de revenants anonymes, de leurs soignants et de leurs proches. On y croise le soldat colonial, celui qui est tombé sur le champ de bataille, l'infirmière, l'orphelin... Aujourd'hui monté à la Philharmonie de Paris pour deux représentations exceptionnelles à l'occasion du centenaire de l'armistice, Shell Shock, a requiem of war avait été créé en 2014 à la Monnaie. Mis en scène par Sidi Larbi Cherkaoui sur une musique du compositeur belge Nicholas Lens, cet opéra au dispositif visuel à la fois sobre et sophistiqué est assurément le programme le plus singulier pour fêter ce 100e anniversaire. Un hommage aux victimes qu'on est finalement tous dans ces conflits armés. J.B.En déployant un nouveau récit à partir du personnage de Yasmine (Jasmina Douieb), rescapée avec l'ombrageux Peeters (Yoann Blanc) et l'agent Verselt (Tom Audenaert) de la première saison, la deuxième mouture deLa Trêvegagne en intériorité et en intensité. Le récit prend le temps de placer ses billes, se déleste un peu de l'omniprésence de la forêt et, du coup, s'attarde sur des personnages bien écrits, des tronches et des gueules crédibles, les gars et les femmes du coin, loin des archétypes ou de personnages stéréotypés. Vincent Lecuyer, Aurélien Caeyman, Jean-Henri Compère, Marcel Delval, Anne-Cécile Vandalem, Lubna Azabal jouent très bien le jeu de la noirceur et le drame arrive par effraction dans l'éclair d'un regard, d'un geste ou d'une vision qui transfigurent un individu. Le meurtre, un féminicide dramatique, ne se laisse pas occulter par la question pesante de l'erreur judiciaire. Avec des personnages filmés au plus près, une mise en scène efficace et une meilleure gestion des intrigues secondaires et du suspens, la saison 2 de La Trêve réussit l'alliage entre un polar épineux, l'humour d'une tragi-comédie et une réflexion sur la société, ses failles et ses culpabilités délétères. N.B.La consommation générale de vin a baissé de manière significative en France, traversée par une lutte sourde entre les Anciens et les Modernes. La viticulture a changé de visage et de langage. Désormais, les vins naturels, bio ou biodynamiques ont remplacé les "vieillis en fûts de chêne" et "vieilles vignes" de jadis. Dans un marché qui progresse de 20 % par an depuis dix ans, qui voit un nouveau caviste ouvrir ses portes tous les deux jours et le prix de la bouteille augmenter, tous les acteurs veulent croquer, ou trinquer. Ce docu suit cinq vignerons dans leur passion et leurs complications: comment faire du vin dont on est fier, déjouer les idées reçues, le poids des conventions, des modes et des diktats économiques, les grands noms qui font de l'ombre, le regard des anciens, l'administration sourcilleuse? L'émotion qui traverse ces producteurs nous en apprend beaucoup sur la manière de découvrir, déguster, apprécier, choisir. Mais face aux enjeux, beaucoup trop de non-dits percent ce documentaire un peu longuet, qui aurait pu, de manière plus rigoureuse, simple et salutaire pour les consommateurs ou les amoureux du vin, permettre de mieux s'y retrouver, de faire de bons choix et d'apprendre à apprécier au mieux le divin breuvage. Du coup, pas sûr que certains n'en sortiront pas encore plus confus et indécis au moment de scruter les étiquettes. N.B.Yves Montand est remarquable dans ce personnage de flic troublant et troublé, loup solitaire aux méthodes assurément peu orthodoxes, et dont on peut se demander si son revolver Colt Python 357 ne compte pas plus dans son coeur qu'aucune des femmes qu'il a pu connaître... Le grand acteur a donné sa confiance au jeune Alain Corneau, alors âgé de 32 ans et auteur d'un film seulement (France société anonyme). Le cinéaste ne cessera de s'affirmer ensuite dans le film de genre, avec des réussites comme La Menace (à nouveau avec Montand), Série noire (avec Patrick Dewaere) et Le Choix des armes (avec Gérard Depardieu... et encore Montand). Corneau décrivait Police Python 357comme le récit de "la perte d'identité d'un homme qui va peu à peu s'identifier à son arme pour en devenir le prolongement mécanique". Qu'en pensait Simone Signoret, partenaire de Montand dans le film et sa compagne dans la vie? L.D.Quarante ans après la mort de Jacques Brel (le 9 octobre 1978), alors que les hommages se multiplient, Stupéfiant, l'émission présentée par l'ancienne chroniqueuse de Laurent Ruquier Léa Salamé, consacre à notre héros national un numéro entier. Ici, on se promène dans une vente aux enchères "brelienne", on croise la route d'Angèle, on s'arrête à l'école du jeu, à Paris, où on l'utilise à des fins pédagogiques, et on va dire bonjour à François Ruffin, qui vante son empathie pour les plus fragiles et désespérés et avoue avoir gagné un télécrochet avec Jeff... Stupéfiant se demande pourquoi Jacques Brel est encore d'actualité en 2018 et comment il est devenu l'une des figures tutélaires du rap français (Moah La Squale commence tous ses morceaux avec une citation du Grand Jacques). Il s'en va visiter la petite préfecture de Vesoul (15 000 habitants), enquête (jusqu'au Conservatoire de Paris) sur le trac dont Brel était irrépressiblement atteint et propose un décryptage sur le crescendo dont il était un champion... Un regard différent sur un éternel géant. J.B.Paysages gris de bord de mer. Dunes désertées. Un black danse devant les vagues dans les sables mouillés, puis fait place à des bulldozers, des CRS, des tentes de fortune en feu et des nuages de fumée. Noire comme l'est restée leur vie. On est à Calais, dans cette Jungle aux allures de prison où les réfugiés font la queue pour manger et rêvent de traversée. "Il fait froid. Il pleut. Il n'y a pas de nourriture. On vit la vie des animaux", résume l'un de ces valeureux que la société a choisi d'oublier. Baraques et vêtements à l'abandon. L'heure est au démantèlement, encadré par les forces de l'ordre, leurs casques et boucliers... Le documentaire de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval (qui avaient déjà, sur le même sujet, signé L'héroïque lande, la frontière brûle) raconte le désespoir, les tentatives de passage vers l'Angleterre, les murs construits par la police, ses provocations aussi. Fugitif, où cours-tu? tire un peu en longueur mais en dit beaucoup sur le quotidien de ces rescapés et le sort que les grands humanistes occidentaux leur réservent... J.B.Parce qu'elle est enceinte, Andréa (Camille Cottin), l'ambitieuse associée de l'agence de comédiens ASK, n'a pas décroché le poste dont elle rêvait à New York. Elle devra continuer à se fader les turpitudes de ses "talents", les rivalités et mensonges de ses associés Mathias (rabiboché avec sa femme) et Gabriel (qui a rompu avec la sienne), les assistants qu'elle méprise copieusement, et surtout Hicham, son nouveau patron, accessoirement le père biologique de son enfant, qu'elle attend avec sa compagne Ophélia. Et c'est parti pour une nouvelle cascade de quiproquos, de name dropping, de violence et d'obséquiosités professionnelles en mode comédie. Dix pour cent bénéficie d'un casting récurrent de qualité et d'une écriture chorale soignée, rythmée au gré d'une figure bankable par épisode, dans son propre rôle: Jean Dujardin, drôle en acteur qui a du mal à quitter un rôle de composition, Monica Bellucci, gênante en star fatiguée de ses semblables et désirant briser son célibat avec le premier plébéien venu, Julien Doré, jouant le réalisateur/poète incompris avec la sincérité des Inconnus... Tous surjouent la méchanceté infantile et l'autodérision surbookée, qui fait penser que si l'industrie de l'auto a eu son greenwashing, celle du cinéma a Dix pour cent: une série qui tente de nous rendre sympathique ce dont elle ne peut cacher la vanité et la toxicité. N.B.Le thriller politique et paranoïaque aura marqué le cinéma américain des années 70, avec de grandes réussites comme À cause d'un assassinat (Alan J. Pakula), Conversation secrète (Francis Ford Coppola) et Les Hommes du président (Pakula encore). Sydney Pollack, au sommet de son talent durant cette décennie, apporta sa touche de fascinante manière avec Les Trois Jours du Condor, où Robert Redford interprète un analyste employé par la CIA. Sa tâche n'a rien de spectaculaire à la base, puisqu'il est chargé de dépouiller les publications du monde entier pour y dénicher des fuites, des informations dangereuses ou au contraire utilisables au profit de la sécurité nationale. Mais un jour, il retrouve tous ses collègues de bureau assassinés. Commence alors pour le héros méfiant, se sachant en sursis, une quête de vérité qui lui réservera (et nous avec lui) de stupéfiantes surprises... Redford est impressionnant, le suspense ne l'est pas moins. Et le récit retrouve une résonance nouvelle dans l'Amérique de Trump. L.D."C'était un bel enfoiré", dit l'une. "Sa mort ne m'a pas étonné", commente l'autre. Parti en 2016, quatre ans après un AVC qui l'avait laissé hémiplégique, Daniel Josefsohn maîtrisait l'art de l'exagération dans ses clichés comme dans sa vie... Photographe iconoclaste et provocateur qui savait se mettre en scène et mettre en scène le monde tel qu'il le voyait, Josefsohn fut l'un des chroniqueurs les plus avisés de sa génération et de l'Allemagne des années 90. Aucune logique, aucun calcul, aucune cohérence... Juste du sens dans le moment, de la pertinence dans l'instant. Le documentaire de Lutz Pehnert raconte un extrémiste autodidacte, un punk perfectionniste de la photo... Né à Hambourg de parents juifs hongrois et roumains (son père tenait une boîte pour hippies et Hells Angels), Josefsohn fut l'un des premiers skateurs d'Allemagne, a tourné junkie (passant trois ans à se shooter, dealer et voler) et fait trois mois de détention préventive avant de marquer les esprits d'une campagne MTV où il affublait ses modèles de qualificatifs peu flatteurs... Zoom sur un fameux photographe et un sacré personnage. J.B.Roschdy Zem donne ses traits fatigués au personnage de Martel, syndicaliste fauché qui tente de joindre les bouts de chacun de ses boulots pour offrir à sa mère une place dans un hospice un peu décent, entre une boîte qui dégraisse le jour et une autre, de nuit, où il assure la sécurité... Olivia Bonamy est Rita, une inspectrice du travail sourcilleuse, intraitable envers les tricheurs, sensibles envers les femmes et les hommes exploités. Florent Dorizon impose sa masse musculaire à Bruce, zonard accro aux stéroïdes et parfaitement inadapté. Dans cette adaptation du roman de Nicolas Mathieu, tous trois voient leurs trajectoires se rejoindre au coeur d'un polar forcément social, brutal et froid comme une barre de fer, qui dessine la déglingue économique et humaine d'une région désertifiée des Vosges. Avec les trafics et la pègre comme bouées de sauvetage et de désespoir, la solitude comme horizon, cette belle mini-série laisse filtrer un peu de lumière dans son observation éthologique du darwinisme social. N.B."Aucune restriction, aucune consigne, aucune réserve. Un all access permanent sur la vie dans un bus ou dans un avion..." Ainsi nous vendait-on ce petit docu de tournée en deux parties consacré aux Girls in Hawaii. Manou Milon, qui se cache derrière les concerts de Bruxelles ma belle, a suivi le groupe bruxellois sur les routes d'Italie. Simon Vanrie, à qui l'ont doit des clips pour Blanche et Alice on the Roof, a filmé les Girls au Québec. Amis du groupe, les deux hommes signent moins une plongée intime dans leur petit monde qu'un film stylisé (avec ses ralentis, et tout et tout) aux allures de vidéo promotionnelle. On y suit la fine équipe dans le bus et l'avion donc, en coulisses et en promenade. En train de coller des Panini et de regarder la Coupe du monde. Anecdotique, même si le plaisir manifeste qu'ils affichent à jouer avec leur cover band italien vaut plus que tous les longs discours. J.B.En cinq épisodes glaçants et sombres, répartis sur deux soirées, la série documentaire consacrée au meurtre du petit Grégory, retrouvé mort dans les eaux glacées de la Vologne un soir d'octobre 1984, fait le point sur l'affaire non élucidée la plus célèbre de France. La plus médiatisée aussi. Ce mystère obsède la France, ses dîners de famille, ses rédactions et ses JT depuis 35 ans. Depuis la disparition de Grégory Villemin, quatre ans, en passant par les premiers corbeaux, les rebondissements multiples et dramatiques de l'affaire jusqu'aux ultimes sursauts de ces dernières années, la série ne nous épargne rien: ni les reconstitutions fidèles, ni les photos et images d'archives parfois insoutenables, ni l'arbre généalogique gangrené de haine et de rancoeurs de la famille Villemin-Jacob, ni les turpitudes de l'instruction qui n'a cessé de patauger, se vautrer, se rétracter. Un document riche et complet, mais trop complaisant envers une mémoire collective qui s'est noyée dans le ressentiment, les projections et le voyeurisme. N.B.Il se rongeait les ongles de pied, a immolé son singe domestique sur l'autel de son travail de fin d'études et, d'éducation catholique, a fait scandale en photographiant des fist-fucking et des petits doigts enfoncés dans des pénis... "Je veux voir le diable en chacun de nous, c'est ce qui m'excite le plus", avait écrit Robert Mapplethorpe à l'un de ses nombreux amants... Homosexuel notoire, mort du sida à seulement 42 ans, le New-Yorkais qui faisait de ses conquêtes et de ses pratiques sado-masochistes le sujet de son oeuvre, a aboli les frontières entre l'intime et l'art, et imposé une sexualité crue dans l'art contemporain. "Pour faire partie de son monde, il fallait être riche, célèbre ou coucher",commente l'un de ses modèles... Tout, absolument tout chez Mapplethorpe était un instrument au service de sa carrière. Le documentaire de Fenton Bailey et de Randy Barbato brosse le portrait du sulfureux photographe, jadis compagnon de Patti Smith (ils ont vécu ensemble au Chelsea Hotel, il a signé la pochette d'Horses). Son frère Edward, la cinéaste et pote Sandy Daley, sa biographe et ses nombreuses conquêtes racontent un homme à l'ambition débordante, qui fixait sa vie sur pellicule. Un type aux multiples facettes qui considérait la photo comme un art mineur et snob, mais lui a insufflé une vision singulière et outrancière. Fascinant. J.B.