Documentaire d'Aminatou Echard. ***
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Djamilia est le titre d'un classique de la littérature kirghize et le nom de son héroïne, une jeune femme emmenée et mariée de force qui finit par s'enfuir avec le frère cadet de son époux parti à la guerre. Soixante ans tout juste après la publication de ce roman de Tchinghiz Aïtmatov, Aminatou Echard s'en est allée avec sa caméra Super 8 au Kirghizistan (une démocratie depuis l'effondrement de l'URSS) pour confronter la courageuse rebelle au regard des femmes d'aujourd'hui. En gros plan, sur des images qui ressemblent parfois à des peintures, vieilles dames et jeunes filles racontent leur rapport à ce roman qui leur a souvent fait découvrir le sentiment amoureux. Tandis que des extraits du livre défilent dans la lucarne, prof de russe, laborantine et enseignante confient l'histoire de leur enlèvement et expliquent parfois avoir tout quitté pour s'enfuir quand elles le trouvaient nécessaire. Elles évoquent le poids de la famille et cette vie rêvée dans laquelle le patriarcat ne les atteindrait pas. Un zoom lent, longuet et impressionniste sur une certaine condition féminine. J.B.Jeanne Moreau est formidable en jeune bonne parisienne qui se rend en province pour servir dans une maisonnée bourgeoise. Ce qu'elle va découvrir dans cette demeure et dans ses alentours est lourd de frustrations, de perversions, de cruauté, de dérive morale et même politique... Le tableau, inquiétant autant que fascinant, avait été tracé par Octave Mirbeau dans son roman paru en 1900. Un livre qui offre en conclusion le constat suivant: "Si infâmes que soient les canailles, elles ne le sont jamais autant que les honnêtes gens". Luis Buñuel et son co-scénariste Jean-Claude Carrière font de cette oeuvre sociale rageuse et dénonciatrice de "la pourriture des nantis" une adaptation très réussie. Le grand cinéaste de Viridiana, Tristana et Le Charme discret de la bourgeoisie se plaît à y introduire certaines de ses propres obsessions et signe un de ses meilleurs films.L.D.Certes, le Victor Hugo incarné par Yannick Choirat a des accents qui le rapprochent plus d'un docker de Gennevilliers que de l'idée que l'on se fait d'un des plus grands auteurs modernes. Mais la minisérie consacrée aux années qui ont vu l'auteur de Notre-Dame de Paris devenir celui des Misérables redessine un personnage plausible, avec ses turpitudes personnelles et politiques. Elle explique le contexte confus entre la révolution de 1848 et la création du Second Empire en 1851, ses personnages-clés (Lamartine, Thiers, Blanqui...), ses enjeux (laïcité, démocratie, misère endémique). Hugo, auteur populaire, député et fondateur du journal L'Essentiel, y est passé de royaliste conservateur à ardent républicain en observant le monde prolétaire sombrer et la haute bourgeoisie rogner les principes démocratiques. Sa mue en auteur engagé dans une France qui veut prendre le train de la révolution industrielle et laisse la misère grouiller dans les grandes villes va lui valoir d'être proscrit par un Louis-Napoléon Bonaparte macronien, de préparer un long exil et son chef-d'oeuvre littéraire. Les allers-retours du scénario entre la scène politique passionnante et une vie intime dissolue le font passer de brillant orateur en homme incapable de gérer ses pulsions, jonglant entre les maîtresses, Juliette Drouet et Léonie d'Aunet (Isabelle Carré et Erika Sainte, dans un très grand jour), imposant une aura castratrice à ses fils et dénigrant sa fille Adèle. Ce récit de la chute avant le réveil du génie, malgré des longueurs dramatiques, est une réussite. N.B.Constamment qualifiés de menteurs et d'ennemis du peuple par leur consternant chef d'État, 350 journaux américains ripostaient le 16 août dernier contre Donald Trump en publiant des éditoriaux réclamant le respect du premier amendement de la Constitution. En l'occurrence celui relatif à la liberté de culte, d'expression et de la presse. Le quotidien The New York Times est assurément la cible privilégiée et le meilleur ennemi du président des États-Unis. Dans la foulée de son élection, le journal de référence a ouvert ses portes pendant un an à une équipe de tournage. Passionnante, trépidante, la série documentaire (4 x 52 minutes) de Liz Garbus se promène entre les bureaux de New York et la cellule de Washington pour dévoiler le fonctionnement et les coulisses de l'institution médiatique à l'ère de la présidence Trump. Raconter les réunions de rédaction, la pêche à l'information, les relations avec les indics et le pouvoir en place ou encore le difficile recoupement des sources..."Seigneur, vous détestez notre président. C'est dégueulasse." Dans l'une des scène les plus incroyables (et il y en a beaucoup) de Mission vérité, Trump invective la presse en la pointant physiquement du doigt et en déchaînant la foule, la bave aux lèvres, lors d'un meeting à Phoenix après les événements de Charlottesville et la fameuse attaque à la voiture-bélier contre des militants anti-racistes. "Les médias très malhonnêtes, voyez, toutes ces personnes avec des caméras, ne rendent pas compte des faits. Ils n'ont pas dit que j'ai fermement (blague, NDLR) condamné les néo-nazis, les suprématistes blancs et le Ku Klux Klan. Les seuls à offrir une tribune à ces groupes emplis de haine, ce sont les médias eux-mêmes avec leurs fake news. Quand on lit un article, on présume que c'est vrai. C'est comme le New York Times en faillite. Ils sont nuls. (...) Ça alors. C'est comique. Regardez. Ils éteignent leurs saletés de caméras. Remballez tout. Rentrez chez vous."Sur fond d'enquête russe, de mensonges gouvernementaux éhontés, d'affaire Weinstein et de questions raciales, le documentaire suit le rédacteur en chef Dean Baquet, soucieux d'incarner un journalisme d'investigation honnête et indépendant, la correspondante à la Maison-Blanche Maggie Haberman, que Trump appelle sur son téléphone, ou encore le journaliste Glenn Thrush, dont se dévoile peu à peu le vrai visage... Accompagné par une musique de Trent "Nine Inch Nails" Reznor, Mission vérité raconte aussi la concurrence entre les journaux, la course à l'actualité, le rapport à l'immédiateté et un métier en mutation. Si vous avez aimé Spotlight et Les Hommes du président... J.B.C'est l'histoire d'une grosse manipulation érigée en système. Une manipulation qui a jeté des innocents en prison, nourri les clichés les plus immondes et entretenu les représentations les plus nauséeuses sur des couches de population forcément paupérisées et de couleur. Dans les années 60, un certain John Reid, haut gradé de la police scientifique de Chicago, a rédigé un manuel de bonnes pratiques pour extorquer les aveux d'un suspect. Cette méthode, plus communément appelée Technique Reid, permet, par un jeu de manipulation mentale, de langage corporel, d'un lexique répété et d'une mise en scène soignée, de transformer un innocent en meurtrier. Alors qu'elle a été généralisée à toute la police américaine, cette technique a jeté en prison des suspects à bout de nerfs, prêts à tout avouer pour un peu de répit. Alors qu'elle travaille sur la culpabilité inhérente à toute personnalité, une étude menée par le réseau d'avocats américains Innocence Project a récemment démontré que près d'un tiers des personnes disculpées par des analyses ADN avaient pourtant avoué un meurtre ou un viol qu'elles n'avaient pas commis. Ceux qui témoignent ici en compagnie d'anciens policiers ou d'avocats dessinent un paysage judiciaire ravagé par les stéréotypes, la paresse et l'obsession du chiffre. Malgré quelques longueurs, ce docu révèle les dessous peu glorieux d'une justice de classe. N.B."J'ai travaillé un an avec lui et il ne s'est jamais jeté à l'eau", dit l'un de ses collègues. Casquette, rastas, lunettes de soleil... Mauricio est sauveteur. Mais pas vraiment de ceux, le muscle saillant et le sourire Pepsodent, qu'on voit dans Alerte à Malibu. Mauricio, en permanence le sifflet au bec, a la surveillance préventive et semble même parfois dégoûté par l'océan... Pas à l'abri d'un excès de zèle, il passe ses journées à râler, surveiller Jean-Pierre (le sauveteur d'à côté), empêcher les barbecues et demander aux hommes de ne pas se promener en slip sur la plage... "Avant de sauver les gens, il faut les prévenir du danger. Et quand on l'a fait, souvent, il ne faut plus les sauver", résume-t-il auprès d'un jeune gamin admiratif... Native de Santiago, Maite Alberdi aime brosser le portrait intime de mondes réduits et s'y essaie ici avec succès en mode tragi-comique. Un portrait décalé et plein d'humour, à l'humeur balnéaire. J.B.Ce grand classique du cinéma français des années 30 adapte librement le roman d'Émile Zola, paru en 1890. L'action est transposée à l'époque du tournage et au milieu des mécaniciens de locomotives. Jacques Lantier (Jean Gabin) exerce cette profession, conduisant son engin sur la ligne qui relie Paris au Havre. Son chauffeur (Julien Carette) l'accompagne quotidiennement. Un jour, Lantier est témoin d'un meurtre commis par Roubaud (Fernand Ledoux), chef de gare dont il deviendra l'amant de la femme (Simone Simon), partageant avec elle le terrible secret... Atmosphère tendue, lourde de violence contenue et de fatalité: Renoir épouse la noirceur de Zola, en l'atténuant un peu. L'instinct domine la raison, l'amour défie la mort, sur fond de réalité sociale poétisée. Jean Gabin est intense, dans un de ses meilleurs rôles. L.D.Trepalium, Transferts et désormais Ad Vitam: Arte creuse le domaine de la science-fiction française avec cette nouvelle série, sélectionnée dans de nombreux festivals, dont Toronto et Séries Mania. Darius, 119 ans, y enquête sur un suicide collectif dans un monde où la régénération cellulaire offre la promesse d'une vie éternelle. Il s'allie avec Christa, rescapée de ce type d'action maniant le sarcasme à la perfection. Yvan Attal, déchirant, et Garance Marillier, fascinante, forment ce duo singulier, tout en silences et regards lourds de sens. Le réalisateur césarisé Thomas Cailley (Les Combattants) signe une critique acerbe de la société actuelle, en questionnant avec justesse l'égarement de la jeunesse (une "longue salle d'attente"), la surpopulation et la place de la mort dans nos vies. Si l'enquête prend une ampleur intéressante, Cailley développe en parallèle une réflexion existentielle vertigineuse. Il ose alors des séquences oniriques comme des changements de points de vue judicieux, dans une esthétique proche de Nicolas Winding Refn voire de Dario Argento. Des influences audacieuses, qui baignent la série dans des couleurs bleutées d'une grande beauté. Ad Vitam aurait toutefois mérité quelques épisodes supplémentaires pour mieux développer la psychologie de ses personnages et étendre son intrigue. La fin, décevante, ternit la qualité générale d'une série qui laisse tout de même entrevoir un futur radieux pour la fiction télévisuelle française. S.MA.Le 11 novembre 1918, le monde pousse un soupir de soulagement en sortant de l'effroyable conflit démarré quatre ans plus tôt. Il ne se doute pas qu'il va tomber de Charybde en Scylla. "La guerre était finie... Mais elle n'était pas finie! Seulement, nous ne le savions pas", témoigne l'écrivain Stefan Zweig alors que le carnage débouche sur un nouvel ordre mondial. Dans un registre désormais ultra connu, Isabelle Clarke et Daniel Costelle font défiler les images d'époque restaurées, colorisées, bruitées, ralenties pour donner l'impression de réel, avec Mathieu Kassovitz en voix off. Avec un effet de dramatisation qui laisse peu de place à la réflexion historique au profit d'une litanie de constats effroyables et de catastrophes en devenir: oui, la souffrance, le ressentiment, le trauma se sont vite matérialisés dans des politiques revanchardes. En 1919, le traité de Versailles a accouché d'une mosaïque de pays émaillés d'enclaves d'où vont germer les conflits futurs du XXe siècle, d'ouest en est. Le morcellement des empires austro-hongrois, germaniques, britanniques et ottomans, des Balkans au Proche-Orient, signe le début de conflits sans fin. La SDN demeurera impuissante et la peur du communisme fera pousser les hydres fascistes et nazies. Mais la période méritait mieux qu'un déterminisme historique gavé de nostalgie et de partis pris. N.B.