Coincé dans le cadre d'un appareil photo portable, le monde filmé par Waad al-Kateab est régulièrement pris de secousses tragiques. Saturé de cris, il sursaute à chaque explosion de bombes. Mais il capture aussi les chants, les danses et les rires, même s'ils sont de plus en plus rares en ces années de sang et de larmes. Waad al-Kateab a 18 ans lorsqu'elle quitte sa famille en 2011 pour l'Université d'Alep. De sa rencontre avec Hamza, un médecin, naîtra Sama, une petite fille dont le sourire inonde l'écran de son téléphone. Ce même téléphone q...

Coincé dans le cadre d'un appareil photo portable, le monde filmé par Waad al-Kateab est régulièrement pris de secousses tragiques. Saturé de cris, il sursaute à chaque explosion de bombes. Mais il capture aussi les chants, les danses et les rires, même s'ils sont de plus en plus rares en ces années de sang et de larmes. Waad al-Kateab a 18 ans lorsqu'elle quitte sa famille en 2011 pour l'Université d'Alep. De sa rencontre avec Hamza, un médecin, naîtra Sama, une petite fille dont le sourire inonde l'écran de son téléphone. Ce même téléphone qui, quelques secondes plus tard, deviendra notre fenêtre sur le quotidien de la terrible répression perpétrée à Alep par le régime de Bachar el-Assad. Tout ici est capté dans cette caméra subjective. Depuis la première course à travers les couloirs d'un hôpital ébranlé par les déflagrations du dehors, Waad a tenu une sorte de journal filmé durant cinq années, jusqu'en 2016. L'insouciance et les espoirs des printemps arabes ont dû vite laisser place aux premières répressions du régime, aux corps qui tombent sous les balles. La naissance de Sama, en 2012, fait osciller le couple entre optimisme et crainte de plus en plus aiguë. Déjà, les bombardements aériens au chlore font leurs ravages. Waad et sa petite famille restent malgré tout à Alep. Elle témoigne toujours lorsqu'en 2015, la violence du régime, soutenu par la Russie, atteint de nouveaux paliers dans l'horreur et l'intensité des frappes. Dehors, les rues sont en ruines. Et toujours, cette caméra au poing, ces images brutes, volées, arrachées, fébriles, plus rarement posée pour mieux apprécier la légèreté fugace des moments de joie passagère. "Tu sauras ma fille pourquoi nous sommes restés jusqu'au dernier moment chez nous à Alep, pourquoi tu as dû endurer toutes ces peurs et tous ces traumatismes", dit la mère à sa fille. Prix de l'Oeil d'or de la Scam, au Festival de Cannes, Prix du cinéma européen, Bafta du meilleur documentaire, Grand Prix du Jury et du public du Festival South by Southwest, Grand Prix du festival War on Screen, Tanit d'argent des journées cinématographiques de Carthage: entre 2019 et 2020, Pour Sama, co-réalisé par Waad al-Kateab et le Britannique Edward Watts, a vendangé les prix et les récompenses. Puissant, épuisant, c'est un uppercut qui laisse peu de temps pour la respiration. La digestion des images n'advient qu'une fois l'urgence, la colère et l'espoir sortis de leur torpeur, aidée par les formidables élans de solidarité qui jaillissent à chaque fois que retombent les cendres et que se figent les gravats. Suspendu aux lèvres et aux yeux de Sama, le monde a rarement paru aussi fragile et aussi précieux.