Trois volets baignés par la lumière, rythmés par les sons du vivant, visités par des vents incessants, ceux de l'Histoire en marche comme ceux qui balaient en permanence les riches plaines au sud du Tage. Trois chapitres gagnés peu à peu par les silences, à mesure que les secousses politiques qui ont fait entrer le Portugal dans la ronde démocratique désossent un héritage familial et terrien trop lourd, et qu'il ne reste que les plus indicibles secrets à liquider.
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Trois volets baignés par la lumière, rythmés par les sons du vivant, visités par des vents incessants, ceux de l'Histoire en marche comme ceux qui balaient en permanence les riches plaines au sud du Tage. Trois chapitres gagnés peu à peu par les silences, à mesure que les secousses politiques qui ont fait entrer le Portugal dans la ronde démocratique désossent un héritage familial et terrien trop lourd, et qu'il ne reste que les plus indicibles secrets à liquider. Il était une fois la révolution des Oeillets. Celle qui a mis fin, en 1974, à près de 50 ans de dictature au Portugal, secoué les base de la société lusitanienne, liquidé ses colonies et lancé la démocratisation du sud de l'Europe (la Grèce et l'Espagne suivant peu après). Une année plus tôt, João Fernandes veillait toujours en bon père de famille autoritaire sur l'immense domaine agricole hérité d'un paternel dur à la tâche et au coeur. Beau-fils ténébreux et austère d'un général renommé du régime, il est pourtant ouvert aux idées nouvelles et accepte même les idées marxistes de ses ouvriers et métayers, du moment que les affaires tournent et que chacun trouve sa place. Il est en revanche loin d'accorder à son épouse Leonor la même écoute et les mêmes considérations. Maillon d'un lignage patriarcal au cuir tanné, abonné aux infidélités de plus en plus voyantes à mesure que le récit avance, il reste sourd à ses demandes, ses besoins et ses souffrances. Notamment lorsque leur bébé meurt en couche, quand lui reste scotché à la télé ou la radio pour suivre les événements lisboètes de 1974. Son pays et le monde basculent, comme bientôt ses affaires, son couple, sa famille. Les chutes de l'Histoire consacrent les déchirures des relations humaines, aussi ostensiblement que le cristal de Freud. Sur deux générations, jusqu'en 1991 quand les deux enfants João et Leonor atteignent l'âge adulte, Le Domaine montre dans une dramaturgie à l'étouffée comment les changements politiques influent sur l'existence des individus, testent et rompent les loyautés, font apparaître les secrets, détruisent les sentiments. Cette fresque d'une beauté âpre, fascinante d'à-propos et de nuances, qui ordonne les silences, les regards, le non-verbal avec une éloquence rare, fera songer aux lenteurs de Sergio Leone, au naturalisme social du 1900 de Bernardo Bertolucci ou celui, contemplatif, des Moissons du ciel de Terrence Malick.