Certains applaudissements ont plus de saveur que d'autres. Quand Yael Naim a fait son entrée, jeudi soir, dans la nef de Notre-Dame de Laeken, on a pu presque sentir le soulagement, comme une victoire: enfin de la musique! Bien sûr, les plateformes et les radios ont toujours continué de tourner. Mais depuis quand la musique n'a-t-elle plus pris l'air, vu du monde, et, surtout - excusez le terme, mais après tout nous sommes bien dans une église - fait... "communion"?
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Certains applaudissements ont plus de saveur que d'autres. Quand Yael Naim a fait son entrée, jeudi soir, dans la nef de Notre-Dame de Laeken, on a pu presque sentir le soulagement, comme une victoire: enfin de la musique! Bien sûr, les plateformes et les radios ont toujours continué de tourner. Mais depuis quand la musique n'a-t-elle plus pris l'air, vu du monde, et, surtout - excusez le terme, mais après tout nous sommes bien dans une église - fait... "communion"? Pour cette soirée d'ouverture des Nuits Bota sous covid, 350 personnes ont rejoint Laeken. Avec masque, prise de température à l'entrée, et gel hydroalcoolique à la place des bénitiers. Mais, tout compte fait, sans que cela n'empêche de savourer le moment. Il faut dire que l'invitée du soir, et le parti pris de son dernier album, convenaient particulièrement bien à l'endroit. Seule au piano, Yaël Naim est venue présenter les morceaux de Nightsongs, sorti au printemps dernier. Un disque volontairement crépusculaire et intimiste. Dès l'entrée, sur le coup de 21h, Yaël Naim entame ainsi Shine, mélodie lugubre qu'elle déplie au ralenti. Assis dans la pénombre, sous les voûtes de l'édifice néo-gothique, le public est particulièrement attentif à ces chansons décharnées, réduites à l'essentiel. Juste derrière, How Will I Know n'est plus très loin de la prière - "How will I grow, sans la douceur?" se demande-t-elle, confuse jusque dans l'emploi des langues. Et d'évoquer la drôle de période qu'elle a pu vivre, "juste avant ce qui est une période encore plus bizarre", quand elle a passé le cap des 40 ans. Avec tout ce que cela peut supposer de remise en question et d'ajustements à réaliser. Jusqu'à quel point, par exemple, encore courir pour ne ramasser que des Miettes ou même simplement réussir à combler les béances de l'existence (Des trous)? "Ça va? Vous allez toujours bien? Je ne vous déprime pas trop", finit-elle d'ailleurs par rigoler. Ce pourrait être le cas, si, magnifiées par l'écho du lieu, les ruminations de la chanteuse ne dégageait autant de beauté et de force. Sur Daddy, elle chante: "Close your eyes/Listen to the silence now". Un avion a beau passer à ce moment-là, il en faut plus pour effilocher le fil périlleux qu'a tendu Yaël Naim. Elle le précise tout de même, elle n'est pas "raciste des sentiments", prête à tous les accueillir, ceux qui grattent comme ceux qui rassurent. À mi-chemin, le concert s'éloigne ainsi pour la première fois de Nightsongs, quand Yaël Naim livre sa version du Toxic de Britney Spears. Elle amène naturellement vers des couleurs plus volatiles, mais, à nouveau, sans jamais tout à fait quitter le chemin emprunté depuis le début. Et de terminer d'ailleurs cette première partie de concert, dans le noir complet, Yaël Naim chantant au milieu du public, sans micro, seulement éclairée d'une lanterne tendue à bout de bras. En rappel, elle quitte un moment le piano pour la guitare, reprenant le fil de Nightsongs, avec A Bit Of, Back, Coward... Pas question de snober le tube initial, New Soul. Au bout de deux heures de concert, la musicienne déstructure le morceau feelgood pour en faire ressortir à la fois ses hésitations - "Finding myself making every possible mistake", chante-t-elle, insistant sur le dernier mot - et, malgré tout, ses notes d'espoir, martelant le piano, plus très loin d'une transe à la Steve Reich. Magnifique.De quoi en tout cas redonner goût au concert - si jamais il s'était éventuellement émoussé. Certes, ce n'est pas encore demain que les salles retrouveront une vie "normale". Mais la "résistance" s'organise - ce soir-là, à Bruxelles, en même temps que les Nuits Bota, s'inaugurait Divagation, nouveau café-concert installé dans le See U ixellois. Derrière ces initiatives, on n'image à peine l'énergie démentielle investie. Mais si cela permettre d'offrir des soirées comme celle-ci, que les organisateurs soient rassurés, ces efforts en valent largement la peine...