"Elle chante comme si elle avait oublié que vous étiez en train d'écouter", écrivait, il y a quelques années, le quotidien britannique The Guardian au sujet de Tirzah. Il y a de ça en effet dans sa voix détachée et habitée. "Je pense que tu ne dois pas penser à ce genre de choses. J'aime être dans cette bulle, cette zone de ma tête. Je ne réfléchis pas. C'est une extension du fait de chanter à la maison quelque part. Chanter est pour moi une des expériences joyeuses de la vie. C'est naturel. Ça a peut-être irrité quelques colocataires d'ailleurs. Quand j'étais gosse, je me prenais pour Whitney Houston et Aretha Franklin..."
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"Elle chante comme si elle avait oublié que vous étiez en train d'écouter", écrivait, il y a quelques années, le quotidien britannique The Guardian au sujet de Tirzah. Il y a de ça en effet dans sa voix détachée et habitée. "Je pense que tu ne dois pas penser à ce genre de choses. J'aime être dans cette bulle, cette zone de ma tête. Je ne réfléchis pas. C'est une extension du fait de chanter à la maison quelque part. Chanter est pour moi une des expériences joyeuses de la vie. C'est naturel. Ça a peut-être irrité quelques colocataires d'ailleurs. Quand j'étais gosse, je me prenais pour Whitney Houston et Aretha Franklin..." La souriante Tirzah est née Tazir Mastin en 1987 dans l'Essex. "C'était en banlieue et, enfant, j'ai passé énormément de temps dehors. Ce que je vois personnellement comme un luxe." Elle est ensuite entrée à la Purcell School for Young Musicians à Watford, au nord de Londres. "Là, j'ai vécu dans une autre espèce de bulle. C'était un internat. Ma mère me ramenait tous les dimanches soir. J'entendais de la musique tout le temps. Tu te lèves, tu répètes. Tout le monde là-bas joue d'un instrument. C'est beaucoup pour une fille de treize ans mais tu ne connais rien d'autre. Enfant, tu absorbes. Perso, je trouvais ça génial. J'en ai gardé un tas de souvenirs formidables." Notamment avec sa pote et complice Mica Levi. Plus connue sous le nom de Micachu, Levi est l'une des marraines de la jeune scène rock londonienne (dans son versant le plus expérimental) et une compositrice de bandes originales (Under the Skin, Jackie, Monos) moult fois récompensée. "Il existe un tas de raisons au fait qu'on travaille ensemble. Une longue amitié nous unit. Il règne donc beaucoup de confiance, de confort dans notre relation. En tant qu'être humain, elle est incroyablement ouverte à tout. Rien n'est donné, fixé. Tu te sens en permanence soutenu et encouragé à être aussi ouvert et expérimental que possible. Sky is the limit, comme on dit. C'est déjà une raison géniale de côtoyer quelqu'un, non? Mica est vraiment spéciale, je dois dire. Elle est extrêmement modeste aussi. Plus que de la modestie, c'est un désir d'apprendre, d'accepter." Sur le premier album de Tirzah, Devotion, s'était glissée une chanson, Go Now, dont elles avaient jeté les bases quand elles avaient quatorze ans. Leurs parcours se sont séparés quand Tazir s'est inscrite à la London College of Fashion mais elles ont toujours continué à faire de la musique et à courir les clubs ensemble. En 2013, elles sortent d'ailleurs un premier morceau de Tirzah, I'm Not Dancing, sur le label de Joe Goddard (Hot Chip). Tirzah a le genre de voix mystérieuse, pleine d'âme, voilée de fumée, que l'incubateur Tricky adore inviter sur ses albums. Ce qu'il a fait sur son titre Sun Down en 2014. "Je découvrais ce que ça signifiait d'écrire avec quelqu'un d'autre. Je venais d'un enseignement classique. J'avais entendu la musique de Tricky évidemment, mais je n'en percevais pas vraiment la magnitude. C'était génial de travailler avec quelqu'un d'aussi prolifique que lui. Une bénédiction assez folle, quand j'y repense, de vivre une telle expérience. Sa fille avait écouté un truc que Mica et moi avions fait et elle nous avait recommandées. Il m'a contactée comme un expérimentateur dans l'âme. Genre: pourquoi pas? Voyons ce que ça donne." Disque de pop expérimentale, étrange, vaporeux et plein de textures (certains parlent de post-r'n'b ou d'électro atmosphérique), Colourgrade a été fabriqué avec Mica Levi et Coby Sey, le petit frère du producteur qui l'a mixé, Kwess. Il a été enregistré alors que Tirzah avait accouché de son premier enfant et juste avant la naissance du deuxième. "On tournait. Je portais en moi mon deuxième bébé et j'avais le premier à la maison. Ça peut sembler dingue comme ça, mais ça n'a pas été trop chaotique. C'est surtout une question d'organisation. Il faut trouver du temps et ce n'est pas toujours possible. Mais bon, tu avances, tu gères. C'est comme avec toutes les autres occupations quand tu as un enfant. Tu dois planifier. Tu ne peux pas juste ouvrir la porte et te casser." Heureusement, le studio d'enregistrement (The Room) était à deux pas, à une distance de crachat, pour la traduire littéralement, de son chez elle. "C'était très pratique. Je n'avais qu'à mettre ma fille au lit et traverser la route." Son compagnon (Giles Kwakeulati King-Ashong alias Kwake Bass) bossait dans le même bâtiment et plus ou moins au même moment sur le dernier album de Dean Blunt. "On a enregistré de manière assez éparse au cours de sessions improvisées. Ça a aussi orienté le son. On voulait refléter notre réalité, le fait de jouer ensemble et que ce soit bien perceptible dans le disque. Ce sont moins des mots et des discussions que de faire de la musique et de voir où elle nous mène." Le premier album parlait d'amour. Le deuxième aussi. Mais un amour d'un autre genre. Il explore la guérison, la gratitude et les nouveaux départs, présente une mère et une artiste à temps plein. "C'est dur de résumer un disque. Surtout quand, comme celui-ci, il a été fabriqué sur une année entière. On s'est vus à divers moments pour jouer. Il y a donc plein d'entrées et d'humeurs. Tu ressens des choses très différentes. Et c'était le cas pour nous trois. C'est de là que vient le titre de l'album d'ailleurs: Colourgrade. Il est tiré d'une chanson mais représente le disque. Un spectre de moments, de sentiments, de pensées sur une certaine période." La pochette de son album montre Tirzah avec un livre pour enfants en main. "Je voulais confier tout l'aspect visuel à Leah (Walker). J'aime son oeil, sa manière de capturer les choses. Cette photo me semblait capter le côté spirituel de la grossesse et de la maternité en même temps que la réalité quotidienne qui va avec. Les lessives, les régurgitations, les couches..."