Éternellement associé à New York où il a débarqué en octobre 1979 à l'âge de 21 ans, Thurston Moore vit à Londres depuis une petite dizaine d'années, sa rupture avec Kim Gordon et la mort soudaine de Sonic Youth. Alors que l'élection présidentielle américaine approche à grands pas (c'est le 3 novembre déjà), le grand échalas résume son nouvel album (By the Fire) et évoque le climat politique et social actuel tout en racontant le lieu mélomane et communautaire qu'il vient d'ouvrir dans son quartier. Kool thing...
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Éternellement associé à New York où il a débarqué en octobre 1979 à l'âge de 21 ans, Thurston Moore vit à Londres depuis une petite dizaine d'années, sa rupture avec Kim Gordon et la mort soudaine de Sonic Youth. Alors que l'élection présidentielle américaine approche à grands pas (c'est le 3 novembre déjà), le grand échalas résume son nouvel album (By the Fire) et évoque le climat politique et social actuel tout en racontant le lieu mélomane et communautaire qu'il vient d'ouvrir dans son quartier. Kool thing... Quelles étaient tes intentions avec ce nouveau disque? Je laisse toujours le processus de fabrication, l'écriture et l'enregistrement définir l'album. Je n'ai pas vraiment de fil narratif. Je n'en ai jamais eu. J'ai toujours aimé l'idée que le disque devienne sa propre histoire. Et cette histoire est toujours liée à mon expérience du moment. By the Fire est un portrait de là où je me sens comme musicien dans le monde troublé, inquiétant et activiste qui est le nôtre. Je voulais qu'il touche à la complexité de la vie quotidienne de chacun. La joie, les plaisirs simples mais aussi des préoccupations et des pensées plus profondes. By the Fire, c'est à la fois le feu autour duquel on se raconte des histoires et celui qui brûle dans les manifs. Tous deux éclairent l'oppression. Comment vois-tu et vis-tu le climat actuel? Les États-Unis baignent dans une véritable guerre idéologique. Tu as d'un côté une forme de totalitarisme avec le Parti républicain et ce président illégitime qui occupe la Maison-Blanche pour l'instant. Et de l'autre une démographie progressiste qui se lève et s'oppose. Elle ne veut pas d'un pays dirigé par un homme capitalisant sur les peurs des petites villes et des gens qui n'ont pas vu le monde. Trump entretient et nourrit les craintes plutôt que de permettre aux Américains d'expérimenter la planète et de réaliser que l'humanité est par nature toujours en flux, qu'elle a toujours était faite de migrations. Le mouvement des populations est inhérent à la vie sur Terre et la présenter comme une menace, c'est désinformer. Je trouve ça effrayant. Quelles sont, selon toi, les clés de l'élection présidentielle américaine? On a un système à deux partis aux États-Unis. À travers l'Histoire, l'un comme l'autre ont été complices de bien des méfaits aux quatre coins du monde. Je ne me sens en phase ni avec l'un ni avec l'autre mais je vais voter pour les Démocrates parce que ce sont les seuls qui peuvent battre les Républicains. Beaucoup d'hommes et de femmes investis dans la politique ont des idées humanistes et progressistes mais pour l'instant, ils n'ont pas voix au chapitre. Le Parti démocrate sait qu'il doit s'adresser à cette fraction des États-Unis. Je vais donc donner ma voix à Biden. C'est une question de logique et de logistique. Si on part sur quatre années comme les dernières, on va vivre des moments atroces. Dans la prochaine décennie, la santé de la planète devra être placée au coeur des préoccupations. Ça dépassera de loin tous nos problèmes. Peu importe quelles seront tes croyances et ta couleur de peau. On sera tous les victimes du dérèglement climatique. Le fait que c'est ignoré, que certains qualifient tout ça de canular n'est rien d'autre qu'un crime. Je suis assez vieux pour dans nos sociétés démocratiques comme une situation assez similaire. Tu avais écrit une chanson pour soutenir Bernie Sanders. Tu n'en as pas fait autant pour Joe Biden? Bernie Sanders est un politicien sensible aux problèmes sociaux. Il ne s'est jamais retrouvé dans une situation où il devait prendre des décisions à une échelle internationale. Il n'a pas de sang sur les mains comme peut en avoir Joe Biden. Biden a été vice-président pendant les deux mandats d'Obama. Je pense qu'il est extrêmement conscient de ce qui l'attend. Je ne pense pas que je pourrais écrire une chanson pour Biden. Bernie était l'outsider. Il incarnait un idéal. Je ne vois pas Biden comme un idéal ou un sauveur. Je le vois juste comme un pas dans la bonne direction. Perso, je voudrais voter pour les Verts et leur candidat mais personne ne connaît son nom. Ce serait un geste idéaliste mais je dois me plier aux circonstances. Ces élections, ce n'est pas Joe Biden contre Donald Trump. C'est moi contre Donald Trump. C'est pour ma famille, mes amis, pour tous les gens à qui je tiens. Je vote par mail. J'ai toujours tenu à exprimer ma voix. Kanye West s'est porté candidat. Ça t'inspire quoi? Quel artiste ferait un bon président? Kanye West? (Il rigole franchement, sans sarcasme) Je n'ai jamais considéré que les artistes devaient devenir des leaders. Je pense qu'ils doivent être la voix des citoyens mais pas leur indiquer quoi penser. La politique, c'est une industrie, un business. Elle nécessite beaucoup de concessions et de compromis. Ils sont nécessaires pour se présenter comme un meneur, comme un vainqueur. Mais je ne vois pas l'art comme un marché compétitif et les artistes comme des adversaires. L'industrie du disque a entretenu tout ça. Mais l'essence de l'artiste, du musicien, ce n'est pas d'être en compétition avec qui que ce soit. Tu crées un travail qui est supposé inspirer, intriguer, rendre heureux, en colère, fier, enragé... Je ne pense pas que ça ait quoi que ce soit à voir avec la politique mais ça peut définitivement l'influencer. À la tête du pays, j'aurais préféré Beyoncé. Ou plutôt Iggy Pop. Je me dirigerais peut-être vers des musiciens politiquement engagés tels que Bruce Springsteen. Henry Rollins serait sans doute très bien pour le poste. À quel moment de l'Histoire la musique t'a-t-elle semblé la plus politique? Au début des années 80, quand Ronald Reagan était aux commandes des États-Unis, beaucoup de jeunes venus du punk se sont mis à créer des groupes de hardcore. Tu avais Jello Biafra des Dead Kennedys, le jeune Henry Rollins justement avec son groupe SOA (State of Alert) avant qu'il rejoigne Black Flag. Tu avais aussi Ian McKaye de Minor Threat. Ça a été une époque intéressante durant laquelle le rock s'est montré bruyant politiquement parlant. Bien qu'ils soient jeunes et naïfs, ces musiciens se sont érigés contre un pouvoir oppressif. Avant ça, tu as eu l'hymne de Jimi Hendrix à Woodstock pendant la guerre du Viêtnam. Quelle réclamation de notre hymne national! Exprimer la voix de sa culture à travers ce rock psychédélique plein de feed-back... C'est l'un des plus grands moments de l'Histoire du rock'n'roll. Aujourd'hui, les voix les plus fortes que j'entends viennent de la culture hip-hop. Suivre sur les réseaux sociaux Chuck D de Public Enemy, 50 Cent ou encore Snoop Dogg montre à quel point ils sont forts et importants. Les mondes politiques anglais et américain sont-ils comparables? Il y a des similitudes et des distinctions dans la situation de l'Amérique du Nord et de la Grande-Bretagne. Les États-Unis sont dix fois plus grands. Ils comptent 51 états. Chaque région a ses particularités. Il y a de ça aussi en Angleterre. Tu as le nord, le sud, les Midlands. Il existe une rivalité culturelle. Mais l'information y est plus partagée. Aux USA, les gens sont séquestrés, ségrégationnés et perdus dans leurs tunnels d'information. Les deux pays affichent cependant une attitude et une esthétique impérialistes. Ils pensent être le centre de l'univers. Ce qu'ils ne sont évidemment pas. Leurs dirigeants ont réussi à parler aux gens qui veulent juste être des mollusques et ne pas se poser de questions. Dans ces pays, il n'y a pas vraiment de communication entre les populations et les gouvernements qui normalement travaillent à leur service. Le politique a compris comment exploiter la situation et prendre le pouvoir. Un pouvoir qui permet de contrôler l'économie et l'argent. Donald Trump et Boris Johnson sont tous les deux des clowns. Et quand tu mets des clowns au pouvoir, il ne faut pas s'étonner que ce soit le cirque. Je les trouve vraiment insultants pour les gens qu'ils sont censés représenter. Tu as ouvert un magasin de disques à Londres, Ecstatic Peace Library (du nom de son label et de la maison d'édition accolée, NDLR). Tu le décris comme un endroit de rencontre avec beaucoup de vinyles... C'est un lieu qu'on a ouvert pour que les gens puissent se rassembler. Que ce soit pour des lectures de poésie ou des petits concerts plutôt calmes. On ne peut rien y faire de bruyant. Eva (Prinz, sa compagne, NDLR) et moi nous sommes associés à d'autres gens. Tu peux y trouver des disques, des magazines, des posters. On a toujours aimé collectionner et archiver ce genre de documents, les utiliser comme des travaux susceptibles de nous renseigner, de nous inspirer. Le lieu ne ressemble pas vraiment à un magasin. On a très vite dû fermer avec le Covid-19 et on n'a pu rouvrir que récemment. À un certain degré du moins. Ça durera tant que ça a du sens et de la visibilité. C'est juste quelque chose qu'on aime. Certainement pas un truc pour nous rapporter de l'argent. Personne n'ouvre un magasin de seconde main de livres et de disques -pas plus qu'il ne monte un groupe d'ailleurs- pour devenir riche. Je le dis et le répète aux étudiants quand j'enseigne à l'école de musique et participe à des workshops: n'imaginez jamais que vous allez faire de l'argent avec l'art, ne laissez pas le fric vous guider. Parce que vous serez très déçus. La probabilité d'engranger des revenus un peu significatifs est très mince. Soyez juste responsables. Vous pouvez faire de la musique, de la poésie et trouver un boulot au quotidien qui permettra de payer les factures. Il y a une grand dignité dans cette démarche, je trouve. Et si vous avez la chance de faire une carrière dans la musique et l'art, tant mieux. Mais ça n'arrive que rarement. Si ça continue comme ça tourne pour l'instant, ça va être de plus en plus compliqué de toute façon. Mais tout ça va se réajuster. Soit on va retourner à une culture normalisée de l'économie soit ce sera radical et l'effondrement, une dépression économique sévère pour beaucoup de gens. On va devoir reconsidérer comment être un artiste dans un monde qui t'empêche de gagner de l'argent de manière traditionnelle. Je pense qu'on trouvera une issue. Et si tu veux vraiment être un musicien ou un artiste, tu le pourras. Au fil des années, on a surmonté la révolution industrielle, la révolution technologique. Je pense qu'on aura une autre révolution qui redéfinira comment on coexiste avec l'économie. Tu te retrouves actuellement dans des pubs et des restaurants qui n'acceptent plus l'argent comptant. On va arriver à un monde sans cash où tout paiement sera électronique. Peut-être que j'ai tort. Peut-être qu'on retournera vers l'argent physique, les disques, les livres. Mais tu vois que les gens maintenant s'échangent des fichiers digitaux plutôt que des vinyles ou des cassettes. Ça ressemble à une histoire dystopique de science-fiction. Les gouvernements vont prévoir des protections, j'imagine. Je peux juste espérer que des gens progressistes comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez, se feront entendre. Quel regard jettes-tu sur les grèves de sportifs aux États-Unis? Ce serait dingue que tous les musiciens noirs fassent de même, ne serait-ce que quelques heures? L'activisme collectif est nécessaire. On a vu tellement de situations ces dernières années où les forces de police ont été agressives et brutales envers la communauté afro-américaine. Ces gestes collectifs dans l'industrie du sport, qui est un fameux secteur économique du pays, me semble extrêmement forts et importants. Il y a tellement de fric en jeu qu'arrêter ce flow fait mal à ceux qui capitalisent dessus et s'en servent pour leur publicité. Si les musiciens noirs arrêtaient de jouer, les supporters de Trump s'en foutraient. Je ne sais pas ce qu'ils écoutent. Ils n'écoutent pas de musique. Ils regardent la télé.