A priori, la question est anodine. Juste un premier hameçon lancé par l'intervieweur, pour entamer la conversation et tâter le terrain. "Pourquoi le jazz est-il votre musique?", demande-t-on à Theo Croker. Sous-entendu: "Pourquoi l'est-il davantage que le rock, la pop, le rap, etc." Assis dans le salon d'un hôtel bruxellois, au lendemain de son concert à Flagey, le trompettiste écarquille les yeux: "Mais parce que, culturellement, historiquement, il l'a toujours été! Même s'ils ont essayé de nous le retirer, pour le refiler à des musiciens blancs comme Benny Goodman, Buddy Rich, etc. Il faut se rendre compte d'une chose: dès qu'un Noir crée quelque chose de puissant, il se le fait confisquer. C'est typique des États-Unis. Avec le rock, ça s'est passé de la même manière, on a célébré Elvis, pour mieux mettre sur le côté Bo Diddley ou Jimi Hendrix! À chaque fois, il s'agit de déposséder les Noirs de leur culture pour mieux contrôler le message."
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A priori, la question est anodine. Juste un premier hameçon lancé par l'intervieweur, pour entamer la conversation et tâter le terrain. "Pourquoi le jazz est-il votre musique?", demande-t-on à Theo Croker. Sous-entendu: "Pourquoi l'est-il davantage que le rock, la pop, le rap, etc." Assis dans le salon d'un hôtel bruxellois, au lendemain de son concert à Flagey, le trompettiste écarquille les yeux: "Mais parce que, culturellement, historiquement, il l'a toujours été! Même s'ils ont essayé de nous le retirer, pour le refiler à des musiciens blancs comme Benny Goodman, Buddy Rich, etc. Il faut se rendre compte d'une chose: dès qu'un Noir crée quelque chose de puissant, il se le fait confisquer. C'est typique des États-Unis. Avec le rock, ça s'est passé de la même manière, on a célébré Elvis, pour mieux mettre sur le côté Bo Diddley ou Jimi Hendrix! À chaque fois, il s'agit de déposséder les Noirs de leur culture pour mieux contrôler le message." C'est balancé avec le sourire, et un cool imperturbable. Mais sans que Theo Croker n'essaie jamais de diluer le flot de pensées qui déboulent en cascade. "C'est fou de se dire que, quand vous allez voir un concert de jazz, les seuls Noirs que vous croiserez seront les musiciens sur scène! C'est pour ça qu'aujourd'hui, l'un de mes buts est précisément de ramener le jazz vers mon peuple. Ce que je fais, je le fais "pour la culture", comme on dit." Sur Blk2life/A Future Past, son dernier album, cela passe notamment par un storytelling afrofuturiste, qui mélange figures antiques et héros sci-fi à la Star Wars. Et prend le jazz comme matrice de toutes les autres musiques afro-américaines -soul, hip-hop, r'n'b, etc. On y retrouve d'ailleurs invités aussi bien la star Wyclef Jean que la chanteuse r'n'b Ari Lennox ou d'autres francs-tireurs comme Kassa Overall. L'idée: casser les barrières qui ont été placées au fil du temps autour du jazz, insiste Croker. Né en juillet 1985, en Floride, Theo Croker a de qui tenir. Il est le petit-fils du trompettiste jazz Doc Cheatham. Sa bio officielle précise encore qu'il est le deuxième enfant d'Alicia Cheatham, conseillère en orientation, et William Croker, activiste des droits civiques. "En fait, tous les deux ont été très impliqués. On donne toujours tout le crédit à mon père, mais ma mère a été encore bien plus active. Pendant des années, elle a par exemple travaillé comme assistante pour John Henrik Clarke, l'une des grandes figures académiques du mouvement." À la maison, le jazz et la soul servent de bande-son à cet engagement. À écouter Theo Croker, on devine d'ailleurs presque une forme de nostalgie pour la contestation sixties, quand les manifestants ne se contentaient pas de défiler, mais osaient aussi appuyer sur le bouton économique -des boycotts de Martin Luther King aux circuits parallèles développés par le Black Panther Party. "Croire que marcher dans la rue en criant "Black lives matter" va faire bouger le monde politique est illusoire. Je ne dis pas que certains ne se soucient pas des problèmes, mais même eux sont rattrapés par la réalité d'un pays qui s'est construit sur l'exploitation et l'esclavage. En réalité, vous ne pouvez pas battre le système. La seule option est de s'en éloigner." Ce qu'il a fait, littéralement. Pendant sept ans, Theo Croker a en effet travaillé à Shanghai. "Je ne me suis jamais senti aussi libre que dans un pays communiste", glisse-t-il, sûr de son effet. En Chine, il joue dans les clubs de jazz locaux les plus prestigieux, devient même directeur musical du late show Asia Uncut. Il reviendra finalement en Amérique pour travailler avec Dee Dee Bridgewater et creuser sa formule musicale visant le cross-over. Il collabore par exemple avec les rappeurs Common et J. Cole. En 2019, son album Star People Nation se retrouve nominé aux Grammys -non pas dans une catégorie jazz, mais parmi les "Best contemporary instrumental album". Déjà, la fierté noire est au coeur du propos. Elle est encore plus affirmée sur Blk2Life/A Future Past, imaginé comme un space opera afrocentré. De tout temps, les artistes afro-américains ont cherché à s'échapper de leur condition en s'imaginant filer vers l'espace, de Sun Ra à Parliament. La quête de Theo Croker est toutefois plus intérieure, précise-t-il. "Le personnage principal de mon histoire veut devenir le héros de sa propre vie." Ce fil rouge, il l'a tissé durant le confinement. "Tout à coup, j'ai disposé d'un temps que je n'avais jamais habituellement. Le lockdown est aussi arrivé à un moment où j'étais très fatigué. J'adore jouer de la trompette, mais j'aime vivre aussi. Et, au fil du temps, la musique avait fini par prendre toute la place." Reclus, il apprécie le silence, le rythme au ralenti, la solitude. Il enchaîne les exercices de méditation, consommant volontiers des champignons hallucinogènes. À quoi cherchait-il à échapper? "À rien! Le but n'était justement pas de s'enfuir, mais de faire face à la situation. Quand vous prenez un champi, vous ne contrôlez plus vos pensées, vous êtes obligé d'affronter ce que vous essayez de refouler." Assis pendant des heures, Theo Croker réfléchit à un monde et une société "qui essaient tout le temps de vous convaincre que vous n'êtes pas assez bien, que vous devez toujours en faire plus". Il pleure, rit, philosophe sur l'identité noire et la condition humaine en général, communiquant "avec les esprits des ancêtres", arrachés d'Afrique, "ce berceau de l'Humanité". Cela ne fait pas de Blk2Life/A Future Past un disque psychédélique -avec ses rondeurs soul, il est très loin des escapades mystico-stellaires d'un Sun Ra. Son ambition n'en reste pas moins d'élever les esprits. "Je pense que la musique se partage entre les vibrations hautes et basses, entre celle qui fait réfléchir et celle qui est là pour divertir. Ce n'est pas un jugement de valeur. Je peux très bien écouter de la trap music en buvant un verre au milieu d'un club. Mais pour mon art, j'ai envie de proposer une musique qui puisse inspirer les gens et stimuler leur voix intérieure."