Il existe une essence rare: les concerts qui laissent en mémoire une trace au-delà du visuel et du sonore. Un vortex de sensations profondes que le temps ne défait pas. En retrouvant quelques antiques dias prises au passage des Young Gods le 9 octobre 1989 à l'AB Club, la madeleine proustienne surgit. Un truc sismique, une hypnose tribale partagée avec le public bruxellois, où les morceaux du second album du trio, L'Eau rouge, semblent être des bouts de matière tronçonnés à même le son. Des bacchanales électroniques en 3D. Avec l'impression que The Young Gods -trio de la petite ville suisse de Fribourg- sont des cousins démilitarisés de Front 242 avec lesquels ils partagent semblable rage scénique. Quasi 30 ans plus tard, on montre les photos à Franz Treichler, chanteur-guitariste des "Jeunes Dieux", et tout revient dans l'instant: la fin des chaotiques années 80, le sampling roi, la vague indie-industrielle, l'énergie folle d'une musique communautaire qui va aussi chercher le spectateur, l'enrobe et l'emporte. C'est d'ailleurs une histoire de sentiments qui vaut aux Young Gods d'être invités en ce 4 février dans la belle salle du Depot de Leuven -et la veille à Utrecht- au 20e anniversaire des Flamands carnassiers de Triggerfinger. Paul, le bassiste homme-montagne de ces derniers, explique le lien: "On a souvent croisé The Young Gods au fil des tournées et des festivals. Je ne les connaissais que de nom et je me demandais pourquoi on parlait si bien d'eux. Et puis, j'ai assisté à un de leurs concerts et j'ai trouvé ça..." Le silence et le regard veulent juste dire "bluffant". Au même moment, Franz Treichler et ses partenaires, le batteur Bernard Trontin et l'électronicien Cesare Pizzi, règlent le soundcheck. Un équipement minimaliste et trois musiciens passe-muraille -cela change quand le concert démarre- aux antipodes de leur gargantuesque musique. Interrogé à propos de la sortie d'Outside en 1995, à la suggestion de l'influence de Nine Inch Nails sur l'album, Bowie avait répondu que ce n'était pas les Américains de Trent Reznor qui avaient marqué son travail, mais bien "trois types suisses baptisés The Young Gods".
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Il existe une essence rare: les concerts qui laissent en mémoire une trace au-delà du visuel et du sonore. Un vortex de sensations profondes que le temps ne défait pas. En retrouvant quelques antiques dias prises au passage des Young Gods le 9 octobre 1989 à l'AB Club, la madeleine proustienne surgit. Un truc sismique, une hypnose tribale partagée avec le public bruxellois, où les morceaux du second album du trio, L'Eau rouge, semblent être des bouts de matière tronçonnés à même le son. Des bacchanales électroniques en 3D. Avec l'impression que The Young Gods -trio de la petite ville suisse de Fribourg- sont des cousins démilitarisés de Front 242 avec lesquels ils partagent semblable rage scénique. Quasi 30 ans plus tard, on montre les photos à Franz Treichler, chanteur-guitariste des "Jeunes Dieux", et tout revient dans l'instant: la fin des chaotiques années 80, le sampling roi, la vague indie-industrielle, l'énergie folle d'une musique communautaire qui va aussi chercher le spectateur, l'enrobe et l'emporte. C'est d'ailleurs une histoire de sentiments qui vaut aux Young Gods d'être invités en ce 4 février dans la belle salle du Depot de Leuven -et la veille à Utrecht- au 20e anniversaire des Flamands carnassiers de Triggerfinger. Paul, le bassiste homme-montagne de ces derniers, explique le lien: "On a souvent croisé The Young Gods au fil des tournées et des festivals. Je ne les connaissais que de nom et je me demandais pourquoi on parlait si bien d'eux. Et puis, j'ai assisté à un de leurs concerts et j'ai trouvé ça..." Le silence et le regard veulent juste dire "bluffant". Au même moment, Franz Treichler et ses partenaires, le batteur Bernard Trontin et l'électronicien Cesare Pizzi, règlent le soundcheck. Un équipement minimaliste et trois musiciens passe-muraille -cela change quand le concert démarre- aux antipodes de leur gargantuesque musique. Interrogé à propos de la sortie d'Outside en 1995, à la suggestion de l'influence de Nine Inch Nails sur l'album, Bowie avait répondu que ce n'était pas les Américains de Trent Reznor qui avaient marqué son travail, mais bien "trois types suisses baptisés The Young Gods"."Dans les années 80, hormis des choses expérimentales comme Celtic Frost, musicalement, la Suisse n'était pas sur la carte internationale. Il y avait quand même Yello qui a été un coup de pied au cul, aussi parce que ce groupe, également électronique, se trouvait dans la lignée dada, qui a compté dans notre pays. Et qu'ils pratiquaient également l'art du collage, celui qui correspond peut-être à nos différences linguistiques, la pratique de l'allemand, du français, de l'italien et du romanche dans les montagnes." Franz -né en 1961-, cheveux gris ramenés en queue de cheval, a une allure de chercheur au CERN, l'accélérateur de particules au nord-ouest de Genève. Lien avec la science expérimentale du trio. "On a commencé les Young Gods en 1985, à peu près à la même époque où le sampling s'est démocratisé. J'étais guitariste et j'ai posé la guitare parce que le fait d'isoler les sons, de les coller ensemble, de les juxtaposer, de passer d'un bout d'instrument à une vague classique créait une architecture fascinante. Le sampler est un dispositif qui modifie la réceptivité du spectateur: personne ne sait a priori ce qui va en sortir. Et les trois premiers albums des Young Gods, c'était tout le temps cet effet de surprise. C'est le son qui nous intéresse, la matière, la 3D, la couleur." Ce cut-up permis par le sampling n'est pas étranger à l'ambiance politique de la Suisse des années 80, celle qui selon les termes du polémiste Jean Ziegler (lire l'encadré "Rebel Rebel" ci-dessous) "lave plus blanc". L'argent des banques évidemment. Issu de la classe moyenne -comme ses deux comparses- Franz respire encore le conservatisme culturel de l'époque: "La Suisse a commencé à se réveiller à la fin des années 70 avec le punk. Les gamins comme moi sommes descendus dans la rue pour revendiquer des endroits, comme la Rote Fabrik à Zürich qui a été le premier lieu du genre. Dans un pays qui était alors en pleine montée du racisme vis-à-vis des travailleurs italiens, portugais ou espagnols."Le cheminement des Young Gods inclut une dizaine d'albums en 32 ans de carrière discographique. Défini au fil du temps par des envies variées, assez loin du son monolithique continu de la plupart des "groupes industriels". Terme réducteur puisque le haut fourneau Young Gods est aussi un atelier d'artisans qui aime les températures changeantes. Franz: "Only Heaven (1995) peut-être ressenti comme plus rock, comme un hommage aux seventies mais traité par des machines. Après, on est montés vers le space rock et Second Nature (2000) est le reflet de programmes informatiques de plus en plus flexibles: pour la première fois, on mélange les samplings avec des plugins et un désir plus organique". La suite glisse carrément vers un étonnant album acoustique, Knock on Wood en 2008, qui élargit la palette jusqu'à une musique globale impliquant, in fine, "un choix de couleurs et de matières pour aboutir à un tableau". Mais en quoi l'évolution technologique -le passage du sampler au laptop, de l'analogique au digital- a t-elle influencé la musique des Young Gods? Cesare, né à Rome en 1958, est l'un des membres fondateurs, parti en 1988 et revenu en 2012. Cet ingé son tient le poste électronique du trio: "C'est un sujet de conférence cette question! (sourire) Le laptop, en termes de possibilités, a multiplié par cent mille les potentiels du sampler qui n'avait qu'un seul processus d'enregistrement et de jeu. L'ordinateur, si tu as suffisamment de puissance, amène une infinité de possibilités, ce qui ne change pas la nécessité de trouver une couleur, une voie. L'informatique permet l'expression mais elle doit être maîtrisée: l'outil devient juste un média, je ne pense pas qu'il influence la musique, même si l'ordi possède une expression plus intellectuelle que physique."Le featuring des Young Gods tient aussi à leur engagement. Pas au sens strict -"nos chansons ne sont pas des slogans"- mais plutôt par une manière personnelle d'amener le contexte politico-social dans le son. Il y a bien sûr des mots qui laissent des traces -rouges notamment- et puis la confection de paroles qui relèvent du même secteur que la musique: tactile, organique, faite d'impulsions jamais neutres. Franz: "Je suis sensible à ce qui se passe dans le présent. On est des espèces de politiciens de l'âme, on n'a pas de solutions mais on essaie d'aller à la source, de faire passer quelque chose qui donne de l'énergie positive aux gens. Après, elle va où elle peut. Au final, c'est plus un engagement poétique que politique." La conscience des Young Gods pratique l'impureté volontaire. Déjà dans les gênes: Cesare est italien, le batteur Bernard est français migré à l'âge de quatre ans à Genève et Franz est de père brésilien. Connexion qui pèse lorsque l'instance Présence suisse, "qui essaie de montrer au monde entier que la Suisse n'est pas seulement faite de banquiers pourris", propose au trio en 2015 une parité avec un groupe étranger. La rencontre s'est déjà faite en 1996 au Festival de Dour, avec les Brésiliens de Chico Science & Nação Zumbi. Une tournée commune prévue au Brésil l'année suivante est annulée quand Chico se tue dans un accident à Recife. Vingt ans plus tard, les Young Gods joueront donc avec Nação Zumbi au Brésil ainsi qu'au prestigieux Montreux Jazz Festival. Une autre couleur ajoutée à une identité qui se veut d'abord européenne, intégrée dès les débuts du groupe. Où il est alors question des "grands frères comme Einstürzende Neubauten à Berlin, Front 242 en Belgique, Laibach en Yougoslavie: tous existaient sans se référer à l'identité anglo-saxonne. TC Matic avait été la première révélation de ce type, avec un chant en français, sans complexe". Au mur de la loge du Depot louvaniste, parmi la douzaine de vinyles servant de déco, l'album Choco de TC Matic, incluant le classique Putain Putain (Nous sommes tous des Européens...). Ce qui permet à Bernard, le batteur du trio depuis 1997, ravi d'amener de l'organique dans la machinerie Young Gods, de se rappeler sa rencontre avec le chanteur-bégayeur. "On s'est cognés l'un à l'autre à un coin de trottoir suisse. Il m'a regardé et puis a dit "Excusez-moi mademoiselle" et a continué son chemin." Le surréalisme se conjugue aussi à la suisse. Le nouvel album Data Mirage Tangram a d'ailleurs été construit par un processus qui repousse, lui aussi, les conventions du réel. Invité en 2015 par le off du Cully Jazz Festival -près de Lausanne- le trio décide de livrer ses "maquettes de morceaux, ses jams loin d'être achevées" en live lors de quinze sessions d'une heure, en cinq soirs, dans un caveau intime qui peut accueillir 80 personnes. "Un espèce de labo live d'idées non arrangées pour que les gens puissent participer au processus créatif. Et puis on a extrait de cette expérience, les moments les plus faciles à fixer pour construire Data Mirage Tangram : on est curieux de voir qui va venir nous écouter parce qu'on n'est plus les Young Gods des années 80 ou 90". Non, ils sont encore meilleurs.