Gand, studio Deewee, un lendemain de match de Coupe du monde. Stephen et David Dewaele sont fin prêts pour la compétition. En bas, ils ont redécoré un bout du mur de leur immense collection de disques, avec des vinyles catalogués foot: l'album de Pelé, l'hymne de New Order, etc. Et la veille, des potes anglais sont venus suivre Belgique-Panama, puis Angleterre-Tunisie.
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Gand, studio Deewee, un lendemain de match de Coupe du monde. Stephen et David Dewaele sont fin prêts pour la compétition. En bas, ils ont redécoré un bout du mur de leur immense collection de disques, avec des vinyles catalogués foot: l'album de Pelé, l'hymne de New Order, etc. Et la veille, des potes anglais sont venus suivre Belgique-Panama, puis Angleterre-Tunisie. Ce matin, cependant, plus aucune trace de la fête. Sur l'écran du salon, Lukaku & co ont laissé place à Michel Piccoli en mode seventies, grimaçant et vociférant. Le film? Themroc, un ovni cinématographique halluciné de 1973. Il fait partie de la série de VHS cultes, longs métrages underground et autres laserdiscs expérimentaux accumulés au fil des années (" là, on vient encore de mettre la main sur trois boîtes de laserdiscs consacrés à une visite du Louvre", glisse Stephen) et que les frères Dewaele sont occupés à numériser, en même temps que leur musique. Sound & vision pour deux cerveaux qui ont visiblement besoin d'être stimulés en permanence, et dont le studio semble être de plus en plus le prolongement physique. Un dédale tout en hauteur, où tout est rangé, mais rien n'est vraiment en ordre, luttant contre le chaos tout en l'alimentant. Ce qui pourrait, tout compte fait, être aussi une bonne définition du Dour festival. Peu de groupes résument d'ailleurs aussi bien l'esprit éclectique de l'événement. Si Soulwax a démarré dans le rock, il a aussi très vite servi de véhicule aux frères Dewaele pour bifurquer vers l'électronique, sous le nom des 2 Many DJ's, avec des mix osant mélanger Iggy Pop et Felix Da Housecat, Lil Wayne et Blur. Soit une grande tambouille musicale qui ressemble pas mal à ce qui se passe sur la plaine du festival de Dour, où l'on peut passer d'un genre à l'autre en quelques mètres à peine. Avec un nouvel album sous le bras - Essential-, Soulwax est ainsi l'une des têtes d'affiche incontestées et incontestables de cette année. Bizarrement, cela n'est pourtant que la deuxième fois que les frères Dewaele débarquent sous ce nom à Dour... La première, c'était en 1996. À l'époque, vous veniez tout juste de sortir le premier album de Soulwax, Leave the Story Untold. David: C'est l'édition dont je garde le souvenir le plus précis. C'était notre premier festival en Wallonie, et certainement l'un des premiers en Belgique. Je me rappelle qu'il y avait Beck et Stereolab à l'affiche, dont on était de grands fans. À ce moment-là, le festival était encore vraiment chaotique. Quand on est arrivés, il n'y avait par exemple personne pour nous accueillir, on ne savait pas où aller. Mais on a fait le show, c'était un peu comme une petite victoire pour nous. Stephen: C'était vraiment les débuts du groupe. On était à cinq dans une vieille Renault Espace, que je conduisais moi-même. C'était toujours un peu une aventure. Dour, ce n'est pas très loin de Gand, peut-être 45 minutes, mais ça nous avait pris deux heures (rires). Il faut dire qu'on était habitués à Werchter, dont on dit toujours que c'est le festival le mieux organisé au monde. Dès que j'ai eu huit, neuf ans, nos parents nous emmenaient en coulisse (Zaki, le père des frères Dewaele, était un DJ et présentateur radio et télé bien connu de la BRT, NDLR). La grande scène était vraiment énorme, il y avait un vrai backstage, une sécurité, etc. Dour, c'était un monde un peu différent. Les backstages étaient installés dans une petite école, par exemple. David: Mais, pour être honnête, par la suite, c'est le genre d'accueil qu'on a souvent pu expérimenter ailleurs, que ce soit en Angleterre ou en Espagne: en gros, il n'y en a pas (rires).Stephen: Mais c'est ce qui faisait le charme aussi du festival. Avant d'enregistrer notre premier album, on jouait souvent dans le coin, à Mons, Comines, dans des petits clubs, des petits cafés. Du coup, à Dour, on retrouvait beaucoup de gens qu'on croisait durant l'année. C'était toute une petite scène, un petit circuit composé de fans de rock, clients de riffs stoner, un peu lourds. C'était bizarre, parce que chez nous, à Gand, les gens étaient beaucoup plus dans la musique électronique, c'était les débuts d'I Love Techno, etc. Quelque part, Soulwax était un peu une réaction à ça: on ne voulait pas être le groupe de plus qui joue avec un sampler. Au lieu de ça, on arrivait avec des tas d'instruments vintage, les gens ne comprenaient pas. C'était un peu une manière de créer notre propre sous-culture (sourire).La fois suivante, en 2000, vous êtes programmés pour mixer sous le nom des Flying Dewaele Brothers. Vous reviendrez les quatre années suivantes. Stephen: Je me rappelle bien de l'édition 2004. On était censés mixer sous un chapiteau, et finalement, on nous a proposé d'occuper la grande scène. On jouait juste après Sly & Robbie, qui n'étaient plus tout jeunes, mais qui balançaient toujours un groove incroyable. Nous, on est arrivés juste avec nos platines et notre musique. Notre pote James Murphy ( LCD Soundsystem, NDLR) était là aussi. Il n'en revenait pas, il trouvait ça incroyable : qu'est-ce qui se passe dans le monde pour que deux mecs qui mettent des disques derrière un DJ booth se retrouvent en tête d'affiche d'un festival? (rires) Mais après 20 minutes, les gens étaient déjà devenus complètement fous. C'est à ce moment-là que James et Nancy ( Whang, NDLR) sont montés sur scène et se sont mis eux aussi à danser. David: Le mec des Dead Combo ( duo noise signé à l'époque sur le label Output,NDLR) les a même rejoints. Il avait carrément enlevé son pantalon, il s'est retrouvé à danser en caleçon. C'était devenu une sorte de freak show positif (rires).Stephen: J'ai entendu par la suite qu'en retirant ses vêtements, le type avait perdu son passeport. Du coup, il n'avait pas pu continuer leur tournée. Il paraît qu'il est resté encore deux jours sur place, à faire la fête (rires). Tout ça, ce sont des choses qui ne peuvent se passer qu'à Dour: l'idée que d'autres artistes viennent sur scène, et que ça devient une fête un peu bordélique. Je suis sûr que sur des festivals comme le Pukkelpop ou Werchter, ce serait plus compliqué. C'est la même chose dans le public: Dour est un endroit où les gens peuvent se laisser un peu plus aller. On l'a encore vu la dernière fois qu'on est venu, en 2015: pour les jeunes, c'est un peu une zone de liberté. Cette année, vous jouez deux fois. Le vendredi soir, sur la grande scène, sous le nom de Soulwax. Mais aussi le mercredi, dans le Labo, pour une soirée consacrée à votre label Deewee, avec tous vos artistes maison: Asa Moto, Charlotte Adigéry, etc. Stephen: C'est le genre de soirée qu'on a déjà organisée à quatre ou cinq reprises, à Gand. Dernièrement, on l'a aussi fait dans un club, à Barcelone, pendant le festival Sonar. Mais ce sont des soirées très intimistes, dans des petits lieux, où il n'y a jamais plus de 200 personnes. Des moments où l'on se retrouve presque en famille, où tu peux parler plus facilement avec les gens. On distribue aussi des gaufres: on a fait faire un moule qui permet de reproduire le logo du label... Bon, à Dour, sous un chapiteau de 3 000 personnes, ce sera plus compliqué... C'est pour ça qu'on a un peu hésité au début quand on nous a proposé l'idée de faire une soirée Deewee. Mais quand on en a parlé aux autres, ils étaient super enthousiastes! David: Ça tombe aussi à un bon moment, parce qu'on vient de terminer une série de projets autour de Deewee. L'idée du label est de ne fonctionner qu'avec des potes. L'autre caractéristique étant que tout ce qui sort, peu importe le genre, est passé d'une manière ou d'une autre par ce studio. Là, récemment, on s'est enfermés entre janvier et mars pour terminer les prochaines sorties: d'ici la fin de l'année, on devrait sortir au moins quatre EP et quatre albums (dont notamment ceux d'Asa Moto, Philippi & Rodrigo, Charlotte Adigéry, Shock Machine, ou encore un disque entièrement composé avec et par l'EMS Synthi 100, "le Graal des synthés" vintage, NDLR). Vous-mêmes venez de sortir Essential. Au départ, c'était censé être un mix pour la BBC. Au final, vous en avez fait un véritable album inédit. Pourquoi? David: On n'avait pas trop envie de repartir sur un mix, comme l'on a déjà fait deux, trois fois auparavant. On venait tout juste de sortir l'album précédent, From Deewee. On s'est dit que ça pourrait être pas mal de retourner directement en studio pour refaire un disque en deux semaines, sans prévenir notre label, ou même le mec de la BBC. L'idée était de partir sur quelque chose de plus électronique, avec moins de batterie, et qui ne réutiliserait pas les mêmes instruments. C'était important pour nous, même si je pourrais comprendre que les gens s'en foutent (rires).Vous aimez bien vous compliquer la vie, non? Stephen: Bah, souvent on nous demande pourquoi on fait telle ou telle chose, et je me rends bien compte que l'on a rarement des réponses. En réalité, Dave et moi, on ne discute pas vraiment de l'idée de faire un disque comme Essential. C'est plus simple que ça en fait. On est en studio, il y a cette envie qui arrive. On descend prendre un thé en bas, il y a du monde, on en parle avec les autres, etc. Le projet n'est pas encore tout à fait circonscrit qu'on est déjà en train de le faire. On est dans un flot permanent. C'est aussi la chance qu'offrent ce studio et ce label, qui nous permettent de bosser en permanence. On a eu une période où l'on était tout le temps en tournée. On passait peut-être deux jours par mois en studio, le temps de pondre un remix. Aujourd'hui, on fonctionne différemment. C'est beaucoup plus gratifiant. Même si l'on travaille sur le projet de quelqu'un d'autre, on est impliqués à 100 %. Même si ce n'est pas notre nom sur la pochette, ce n'est pas grave: ça nous aide et nous nourrit de la même manière.