La vidéo live est disponible sur YouTube. Le morceau en question s'intitule Housequake. Il s'ouvre par une détonation: "Shut Up! Already. Damn!" Puis, directement, le feu d'artifice. Veston à épaulettes jaune, pantalon à froufrous flamenco, perché sur talons hauts, Prince fait claquer le fouet. Son Altesse chante, danse, rugit et gifle le funk (en n'oubliant jamais de prendre le temps de se recoiffer). À un moment -c'en devient presque surnaturel-, il s'écroule, revient vers le centre de la scène en se faisant glisser sur le dos, finit par se retourner, grand écart, toupie. "Il a des super-pouvoirs ou quoi?", s'interroge le public, n'en croyant pas ses yeux .
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La vidéo live est disponible sur YouTube. Le morceau en question s'intitule Housequake. Il s'ouvre par une détonation: "Shut Up! Already. Damn!" Puis, directement, le feu d'artifice. Veston à épaulettes jaune, pantalon à froufrous flamenco, perché sur talons hauts, Prince fait claquer le fouet. Son Altesse chante, danse, rugit et gifle le funk (en n'oubliant jamais de prendre le temps de se recoiffer). À un moment -c'en devient presque surnaturel-, il s'écroule, revient vers le centre de la scène en se faisant glisser sur le dos, finit par se retourner, grand écart, toupie. "Il a des super-pouvoirs ou quoi?", s'interroge le public, n'en croyant pas ses yeux .Au milieu des années 80, en effet, Prince n'est pas tout à fait un humain comme les autres. À côté du Roi (Michael Jackson) et de la Reine (Madonna) de la pop, il a entrepris de tracer sa propre voie. Insatiable, il va sortir huit disques en huit ans, dont le double album Sign O' the Times est l'aboutissement logique. Pièce maîtresse génialement décousue, playlist ultime bien avant que les plateformes de streaming n'imposent le format, il brasse les styles -funk, folk, rock, soul, jazz, etc.-, et floute aussi bien les questions de races que de genres. Sa conception sera pourtant chaotique. Approchant alors de la trentaine, l'artiste est à la croisée des chemins, multipliant les projets, enregistrant jour et nuit. Prince baigne en permanence dans la musique, s'y noyant même. Ce n'est pas qu'il n'y voit plus clair, c'est qu'il embrasse tout en même temps, lançant plusieurs projets en parallèle. On pourrait croire le génie enfermé dans son monde, cloîtré dans sa tour d'ivoire. Le morceau qui ouvre l'album et lui donne son titre est pourtant l'un de ses plus politiques. Un blues synthétique décharné qui deviendra un tube énorme. Dans l'Amérique clinquante de l'époque, Prince fait voir l'envers du décor. En deux strophes, il évoque à la fois l'épidémie du sida ("A skinny man died of a big disease with a little name"), les ravages du crack et la violence dans les ghettos noirs ("At home there are 17-old boys, and their idea of fun is being in a gang called The Disciples, high on crack, totin' a machine gun"). À la Maison-Blanche, Ronald Reagan, l'ex-acteur devenu président, frime en lançant sa "guerre des étoiles", visant à contrer les missiles soviétiques depuis l'espace. Prince, lui, reste abasourdi devant l'explosion de la navette Challenger, filmée en direct - "It's silly, no? When a rocket ship explodes, and everybody still wants to fly". Alors que tout le monde est passé à l'engagement caritatif, Prince se fait ainsi protest singer. Les sixties ont grincé sur le Subterranean Homesick Blues de Bob Dylan, les seventies ont pleuré sur le What's Going On? de Marvin Gaye, les années 80 vont méditer (et danser) sur Sign O' the Times.Le commentaire social n'est cependant qu'une facette d'un disque copieux, interpellant dans ses sautes d'humeur, déconcertant dans ses changements d'ambiance. Sign O' the Times est ainsi le reflet d'un artiste dont l'agitation permanente secoue les amours et les amitiés, au point de les épuiser... Un an auparavant, au printemps 1986, Prince est déjà partout. Après le triomphe de Purple Rain, il a enchaîné avec Around the World in a Day, qui, malgré des critiques plus mitigées, a rajouté quelques nouveaux tubes au compteur - Raspberry Beret, Pop Life. Son successeur, Parade, confirme la vista de Prince. Dans les charts, il est présent à la fois avec Kiss et Manic Monday qu'il a écrit pour les Bangles -en avril, le premier trône au sommet du Billboard américain, juste devant le second... Quelques mois encore plus tôt, à l'automne 1985, il a également bouclé le tournage d'Under the Cherry Moon, filmé dans le sud de la France. De retour à Minneapolis, juste à temps pour Thanksgiving, il peut investir le manoir qu'il vient d'acheter en banlieue, sur Galpin Boulevard, du côté de Chanhassen (à quelques centaines de mètres de là où il construira plus tard Paisley Park). Il a confié l'aménagement de sa nouvelle demeure à sa fiancée Susannah, soeur jumelle de sa proche collaboratrice Wendy Melvoin. Avec Lisa Coleman, cette dernière forme un couple/duo sur lequel Prince a appris à s'appuyer au sein de son groupe The Revolution. À ses côtés depuis la fin des années 70, la formation est devenue le vecteur idéal de ses aventures musicales. Une entité qui doit lui permettre de sublimer son nouveau projet, un double album baptisé Dream Factory. L'activité à Chanhassen est intense. Prince lance plusieurs pistes à la fois, envoyant souvent des bouts de morceaux à Wendy & Lisa en leur demandant de les retravailler et de les développer. La création est permanente. Un jour, Prince se réveille au milieu de la nuit: il a rêvé un morceau et veut absolument l'enregistrer avant d'en perdre la trace. Il convoque donc dare-dare son ingénieure du son, Susan Rogers. Problème: la nouvelle console vient tout juste d'être installée et il reste encore des réglages à effectuer. Peu importe, Prince rentre en cabine et enregistre, l'une après l'autre, chaque piste de ce qui deviendra The Ballad of Dorothy Parker. Susan Rogers entend pourtant bien que quelque chose cloche, que le son gondole. Mais "arrêter Prince à ce moment-là revenait à tirer le frein d'urgence d'un train lancé à pleine vitesse", explique l'ingénieure du son, dans le livret accompagnant la réédition de Sign O' the Times. Alors qu'elle craint de subir les foudres du patron, celui-ci termine l'enregistrement tout sourire, se contentant de lui demander de préparer la prochaine session. "Bien sûr qu'il avait entendu comme moi (que la console ne tournait pas tout à fait rond, NDLR), mais la tonalité sombre qui en a découlé correspondait bien à l'atmosphère rêveuse du morceau. Je comprenais enfin que, pour Prince, l'expérience musicale primait toujours sur l'expérience sonore."Dream Factory avance donc bien. Prince a même confié la réalisation de la pochette à son amoureuse. Susannah Melvoin l'a également lancé sur la piste d'au moins un autre morceau. Starfish & Coffee s'appuie sur le souvenir d'une de ses anciennes camarades de classe de primaire, Cynthia Rose, dont les troubles autistiques l'amenaient à rendre le quotidien aussi poétique qu'absurde -ce qui a assurément dû parler à Prince, souvent perdu dans ses propres pensées... Si les morceaux s'entassent, Prince va cependant perdre petit à petit le fil et prendre ses distances avec le projet. Le vent tourne. À l'été 1986, son film Under the Cherry Moon se fait étriller par la critique. Au même moment, les premières tensions apparaissent avec Susannah Melvoin, la communication devenant de plus en plus compliquée. Au sein de son groupe aussi, l'ambiance commence à se gâter. Lors d'une dernière date de sa tournée d'été, au Zénith de Paris, Prince décide de jouer et enregistrer un morceau fignolé l'après-midi même. Lancé par un riff de cuivres à la James Brown, It's Gonna Be a Beautiful Night est une irrésistible jam funk. Et la lettre d'adieu à son groupe, le dernier paragraphe de son parcours avec The Revolution. En octobre, un communiqué annonce le départ de Wendy & Lisa, et de facto la dissolution de la formation historique. À ce moment-là, Prince s'est déjà installé au Sunset Studio à Los Angeles, avec un nouveau plan en tête. Celui d'un album produit sous le nom de Camille, son alter ego féminin. Pour aiguiser le côté androgyne de sa voix, il chante notamment au ralenti, avant d'accélérer par la suite la piste vocale pour la rendre plus aiguë. Durant ces sessions, il enregistre notamment Housequake, Strange Relationship, If I Was Your Girlfriend ou encore Shockadelica (titre absent de l'album original mais ajouté à sa réédition) - "You're so tired/And the reason is Camille/The girl must be a witch". Relancé, Prince va cependant à nouveau changer de trajectoire, imaginant cette fois un triple album. Sous le titre Crystal Ball, il entend compiler des morceaux de Dream Factory et Camille, plus d'une vingtaine de chansons en tout, et marquer ainsi un grand coup. Du côté de Warner, son label, on commence cependant à s'inquiéter. Si le génie de Prince n'est pas contesté, n'est-il pas en train de glisser malgré tout vers la mégalomanie? Une réunion de crise a lieu pour tenter de ramener le projet à un, voire deux disques maximum. Le soir même, le patron de Warner, Lenny Waronker, reçoit un coup de fil de Prince . "Il paraît que tu n'aimes pas mon album", balance directement l'artiste. Waronker ne se démonte pas: "Ce n'est pas vrai. La vérité est que ton album pourrait être super, mais je pense qu'il est trop long. Il pourrait être plus resserré." Avant de se lancer dans une longue tirade sur les bénéfices à tirer d'un travail d'édition, comme celui qu'ont pu expérimenter quelques-uns des plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature américaine. Prince ne bronche pas et finit par raccrocher. Waronker pense avoir perdu la bataille. Mais cette nuit-là, Prince se met au boulot et commence à repenser la liste de morceaux. Réduit à seize chansons, réparties sur quatre faces, Sign O' the Times sort finalement le 30 mars 1987. L'album sera porté aux nues à la fois par la critique et le grand public. Encore aujourd'hui, il est vu comme le magnum opus de Prince, malgré sa conception chahutée. Les voies de la musique sont décidément impénétrables...