"Le terme "glam" -ou "glitter" aux États-Unis- (...) renvoie également à une sensibilité, à l'esprit de l'époque qui débuta vers le début des années 1970 et régna durant quatre ans avant de se flétrir peu de temps avant l'explosion punk. (...) D'un côté, des artistes comme Bowie, T.Rex, Alice Cooper et Roxy Music ont émergé de l'underground hippie et ont mis un moment à se défaire de leurs tendances post-psychédéliques. Tandis que de l'autre, nombre de figures du glam plus tardif (...) connaîtront même une seconde carrière avec la New Wave au terme des années 1970 (...) Exacerbant les tendances androgynes et homoérotiques déjà présentes dans la pop des années 1950 et 1960." Voilà recimentés quelques extraits écrits par Simon Reynolds dans les quinze premières pages du livre Le Choc du glam, steak de 704 pages traduit de l'ouvrage paru il y a quatre ans chez le prestigieux londonien Faber & Faber sous l'appelation Shock and Awe: Glam Rock and Its Legacy, from the Seventies to the Twenty-first Century (lire la critique ci-dessous). La lecture, dense, prend au moins autant de temps qu'une série Netflix mais c'est dans cette longueur digressive que se dessine un mouvement, essentiellement britannique. Certes, ce terrain journalistico-littéraire a déjà été largement labouré, notamment par nombre de bouquins sur David Bowie, l'artiste perso le plus analysé de l'Histoire du rock, derrière Dylan et Presley. Mais Reynolds, dans la tradition américaine de Greil Marcus et Lester Bangs, prend d'autres routes, plus sinueuses et cultivées, que celles de la bio chronologique. Lorsqu'il commence le livre par 57 pages consacrées à Marc Bolan, l'éventuel bolanophile apprend encore des choses. Ne fût-ce que par le décryptage du parcours du chantre de T.Rex (1947-1977), et de ses fantasmes d'enfant illégitime de Tolkien. Oui, l'auteur du Seigneur des anneaux. Ou comment une mythologie hippie dilue son cosmos dans des pop songs sucrées d'ambiguïté sexuée.
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"Le terme "glam" -ou "glitter" aux États-Unis- (...) renvoie également à une sensibilité, à l'esprit de l'époque qui débuta vers le début des années 1970 et régna durant quatre ans avant de se flétrir peu de temps avant l'explosion punk. (...) D'un côté, des artistes comme Bowie, T.Rex, Alice Cooper et Roxy Music ont émergé de l'underground hippie et ont mis un moment à se défaire de leurs tendances post-psychédéliques. Tandis que de l'autre, nombre de figures du glam plus tardif (...) connaîtront même une seconde carrière avec la New Wave au terme des années 1970 (...) Exacerbant les tendances androgynes et homoérotiques déjà présentes dans la pop des années 1950 et 1960." Voilà recimentés quelques extraits écrits par Simon Reynolds dans les quinze premières pages du livre Le Choc du glam, steak de 704 pages traduit de l'ouvrage paru il y a quatre ans chez le prestigieux londonien Faber & Faber sous l'appelation Shock and Awe: Glam Rock and Its Legacy, from the Seventies to the Twenty-first Century (lire la critique ci-dessous). La lecture, dense, prend au moins autant de temps qu'une série Netflix mais c'est dans cette longueur digressive que se dessine un mouvement, essentiellement britannique. Certes, ce terrain journalistico-littéraire a déjà été largement labouré, notamment par nombre de bouquins sur David Bowie, l'artiste perso le plus analysé de l'Histoire du rock, derrière Dylan et Presley. Mais Reynolds, dans la tradition américaine de Greil Marcus et Lester Bangs, prend d'autres routes, plus sinueuses et cultivées, que celles de la bio chronologique. Lorsqu'il commence le livre par 57 pages consacrées à Marc Bolan, l'éventuel bolanophile apprend encore des choses. Ne fût-ce que par le décryptage du parcours du chantre de T.Rex (1947-1977), et de ses fantasmes d'enfant illégitime de Tolkien. Oui, l'auteur du Seigneur des anneaux. Ou comment une mythologie hippie dilue son cosmos dans des pop songs sucrées d'ambiguïté sexuée. Cinq chapitres sur douze du livre mettent peu ou prou Bowie en selle. Et scrutent plusieurs questions décisives, comme l'analyse de sa bisexualité ou gaytitude. Un article du Melody Maker du 22 janvier 1972 joue le rôle de chambre d'écho magistrale aux supposées préférences sexuelles du chanteur quand à la une du plus important magazine rock de l'époque, Bowie annonce au reporter Michael Watts: "I'm gay". La couverture n'est pas en reste, puisque la photo de David, "svelte et beau", est accompagnée de cette légende: "Le plus délicat scandale du rock: confession d'un amoureux des vêtements féminins (sic)." Pour Reynolds, l'androgynie du glam -vitrine davantage que fonds de commerce- accompagne un dézoomage des artistes et groupes, au-delà de leur look et de leurs tubes. Pour preuve les pages consacrées à ce personnage bigger than life qu'est Tony Defries, entrepreneur anglais roublard, qui va se positionner comme manager/éditeur/négociateur d'importance. Il sort Bowie de ses contrats initiaux défavorables et le projette dès l'automne 1971 comme "la plus importante star anglaise actuelle". Ce qui, en termes de succès commercial tout au moins, ne saurait être éloigné de la vérité. Son objectif: conquérir le premier marché mondial, celui des États-Unis. Sa technique: exploser des tonnes de fric dans tout ce qui est visible. Palaces, restos de luxe, gardes du corps, limousines, vêtements voyants pour David comme pour son entourage, le tout formant un océan de paraître censé crédibiliser la personnalité d'une étoile ou plutôt d'une galaxie glam dans son intégrale sidéralité. Bluffée par le cosmétique sophistiqué et le bagout de Defries, peut-être plus que par les chansons de Bowie, RCA, la firme d'Elvis, signe le chanteur androgyne. Dans ce qui semble être la seule véritable interview jamais donnée par Defries, au Melody Maker en 1974, l'homme d'affaires cerne ses intentions: "Pour être honnête avec vous, je vois David comme un immeuble. (...) Je lui ai dit très tôt dans notre relation qu'il pourrait -entre mes mains en tout cas- générer assez d'argent pour construire un immeuble sur la Sixième Avenue. En d'autres termes, il est potentiellement la première pierre de ce qui pourrait devenir un empire". En prenant comme modèle entrepreneurial le colonel Parker, manager carnivore de Presley, Defries ne fait pas dans la dentelle. Même si Bowie en porte volontiers dans l'ascension tonitruante et théâtrale de ses années 1972-1973, via sa création dystopique Ziggy Stardust. Mais le paradis pop ne va pas manquer de tutoyer le purgatoire: lassé des frasques de Defries qui multiplie les bureaux tape-à-l'oeil à Londres, New York ou Tokyo, et plus encore des royalties partagées à égalité avec cet omniprésent manager, Bowie rompt le contrat en 1975. Cela finira forcément en procès à tiroirs, même si le livre étayé de Reynolds montre le rôle majeur de Defries dans la première moitié des seventies, également dans les carrières de Lou Reed ou Iggy Pop, sauvant ces deux camés d'un naufrage annoncé. La somme livresque de Reynolds rappelle aussi le rôle essentiel de la vitrine vidéo que fut Top of the Pops, hit-parade hebdomadaire de la BBC de 1964 à 2006. Toutes les glam stars, réelles ou en devenir, y défilent entre 1971 et 1975. L'apparition de T.Rex/Bolan en paillettes et make-up intégral, mimant en mars 1971 Hot Love -le live n'est pas de mise à TOTP-, signe la naissance officieuse du glam. Bolan passera rien moins qu'une trentaine de fois sur cette scène de la BBC où défilent évidemment Bowie -son Starman de l'été 1972 impressionne la vaste audience de l'émission-, Roxy Music, Mott the Hoople, Sparks ou Queen. Mais aussi Slade, The Sweet, Mud, Suzi Quatro, Cockney Rebel ou encore Gary Glitter, pas encore identifié comme pédophile. Ces six formations-là, méprisées par la critique dite sérieuse, deviennent aussi d'énormes vendeurs de disques, intronisant l'objet 45 tours comme appendice fantasmatique des débuts seventies . Surtout auprès du public ado: ce n'est pas pour rien qu'en 1974, sortent le Teenage Lament '74 d'Alice Cooper -le seul nord-américain glam à succès des deux côtés de l'Atlantique-, le Teenage Dream de T.Rex et le Teenage Rampage de The Sweet. Ce dernier titre -"Déchaînement adolescent"- n'est pas seulement une traduction quasi-mimétique des scènes flirtant avec l'émeute des concerts de Sweet, mais aussi la pulsion trouble de quatre types maquillés et fringués comme des voitures volées interprétant une pop bubble-gum archi-commerciale, soit treize titres dans les 20 premières places des charts anglais des seventies. Il étaient cornaqués par un duo d'auteurs-compositeurs, Nicky Chinn et Mike Chapman, qui va également pondre du tube à la chaîne pour Suzi Quatro -rockeuse de Detroit immigrée en Grande-Bretagne en 1971- et le très revival Mud. Cette dernière formation récupère l'innocence rock'n'roll fifties mixée à une simili-débauche seventies, dans trois numéros un anglais entre 1973 et 1976, et pas moins de quatorze top 20 durant la même période. Reynolds ne peut pas discourir sur cette working class du glam, ces soutiers de l'excentricité, ces prolos de la paillette, sans parler de Slade. Au Royaume-Uni, le groupe dégage un succès à la hauteur de leur extravagantes platform boots: douze tubes dans le top 5 british, dont six numéros un, entre les hivers 1971 et 1974! Dans le hangar géant londonien d'Earl's Court que Bowie n'a pas rempli en mai 1973, Slade attire 20 000 personnes en juillet la même année. En Belgique, le quatuor originaire des Midlands -terre noire d'industrie lourde- écrase alors toute la concurrence Bowie-Bolan-Roxy et remplit à plusieurs reprises un Forest National hystérique. À leur propos, Reynolds écrit: "Même en Grande-Bretagne, ils sont rarement cités en référence, relégués au rang de vague souvenir plaisant, de mascotte, typique de l'esprit des années 1970". Pourtant, le groupe aux 50 millions d'albums vendus, managé par Chas Chandler, ex-bassiste des Animals ayant aussi découvert Jimi Hendrix, devra attendre la reprise par Oasis de leur Cum on Feel the Noize, au milieu des années 90 pour que la transmission générationnelle s'opère. Noel Gallagher pointe dans un documentaire de 1999 le fait que How Does It Feel -titre de Slade paru début 1975- est "l'une des meilleures chansons jamais écrites". Il a raison. Le mérite de Reynolds, au-delà de ses capacités littéraires, narratives et factuelles, consiste aussi à décrypter des histoires a priori secondaires, à dévulgariser l'étiquette glam, à contextualiser l'intemporalité des talents. Ayant traversé cette période pré-punk en temps réel, on peut témoigner de deux coups de coeur aussi énormes que subjectifs, examinés dans Le Choc du glam. On sait que le journalisme mène à tout (ou à pas grand-chose selon les circonstances) mais Steve Harley, qui va notamment travailler pour les publications du Essex County Newspapers -pas vraiment The Guardian donc...- lance la machine Cockney Rebel en 1972. "Ses fanfaronnades éhontées et ses tacles administrés à la scène contemporaines n'étaient pas sans rappeler les bravades pugilistiques, l'arrogance et les provocations de l'ex-Cassius Clay (Mohammed Ali) face à ses adversaires", écrit Reynolds. Il en résultera des tubes anglais mais aussi belges et néerlandais et un groupe -Cockney Rebel- très camp, un cabaret-rock d'une préciosité inspirée, comme dans leur morceau de bravoure, Sebastian, mélodie languissante plus proche de la décadence fissurée de Mort à Venise que de la Grande-Bretagne socialement déglinguée des seventies. Rêver, c'est aussi ce à quoi Reynolds s'intéresse dans sa radiographie. Et l'un des songes les plus bizarres tient dans le parcours de Mott the Hoople, explicité en quelques dizaines de pages. L'histoire d'un groupe qui rame dans les charts et sauvé lorsque Bowie leur propose All the Young Dudes, numéro 2 en UK en 1972. Alors que le leader du bazar, Ian Hunter -né en 1939 et toujours là...- précise quand même au cas où l'on aurait des doutes sur leur quota de testostérone: "Oui, on a été assimilé au glam, mais je tiens à dire qu'il n'y a aucune fiotte dans le groupe." Merci pour la précision et bonne lecture.