Bossue et ligaturée, explosée par endroits. On n'a jamais vu pareille guitare accidentée toujours en fonction. La Takamine semi-acoustique de Sean (prononcez Shone), n'a que dix ans mais les excès ont dramatisé le vieillissement du bois de cèdre, creusant deux trous là où la main droite tape la rythmique. On imagine les caresses charnues subies par l'engin, rapiécé par du tape. "C'est la seule guitare que j'emmène en tournée avec moi dans cette virée européenne. Il n'y avait de toute façon pas beaucoup de place dans la bagnole. Et j'aime sa sonorité en creux, sa caisse sans chevilles qui évite de se blesser les mains." En cette bouillante fin mai, Rowe est sorti dans la rue face à la salle de concert du jour, l'Arenberg d'Anvers. Hormis l'instrument borgne, il y a la gueule: mi-corsaire mi-hipster, du poil abondant et un nez généreux qui semble faire avancer le reste du visage. On sort d'une heure de conversation où l'Américain de 1975 cause tout en changeant les cordes de son bébé, testant leur tension au fil des mots. Parfois, le duo intense des pupilles glisse sur les fils de métal, visiblement enamouré des futures promesses instrumentales. "J'avais ...

Bossue et ligaturée, explosée par endroits. On n'a jamais vu pareille guitare accidentée toujours en fonction. La Takamine semi-acoustique de Sean (prononcez Shone), n'a que dix ans mais les excès ont dramatisé le vieillissement du bois de cèdre, creusant deux trous là où la main droite tape la rythmique. On imagine les caresses charnues subies par l'engin, rapiécé par du tape. "C'est la seule guitare que j'emmène en tournée avec moi dans cette virée européenne. Il n'y avait de toute façon pas beaucoup de place dans la bagnole. Et j'aime sa sonorité en creux, sa caisse sans chevilles qui évite de se blesser les mains." En cette bouillante fin mai, Rowe est sorti dans la rue face à la salle de concert du jour, l'Arenberg d'Anvers. Hormis l'instrument borgne, il y a la gueule: mi-corsaire mi-hipster, du poil abondant et un nez généreux qui semble faire avancer le reste du visage. On sort d'une heure de conversation où l'Américain de 1975 cause tout en changeant les cordes de son bébé, testant leur tension au fil des mots. Parfois, le duo intense des pupilles glisse sur les fils de métal, visiblement enamouré des futures promesses instrumentales. "J'avais dix ans et mon oncle m'a laissé jouer sur une guitare vraiment rude, je m'en abîmais les mains. Mais sans doute par fainéantise, ça a été mon seul apprentissage, le reste est venu par moi-même." Sean refuse initialement d'être chanteur -"pas envie d'être au devant de la scène"- mais à la fin du lycée, l'idée vocale prend forme. Une dizaine d'années s'écoulent encore avant de concrétiser l'envie par un premier album solo, 27, paru en 2003: "J'avais pas loin de 30 ans et ma voix n'avait rien à voir avec ma manière de chanter actuelle, beaucoup plus basse. La voix est l'instrument le plus flexible parce qu'elle absorbe de manière subconsciente toutes sortes d'influences et de sons. C'est étrange parce qu'en vieillissant, mon spectre vocal s'élargit, à contresens du processus habituel. Et puis je ne fume pas, je ne bois pas vraiment et je prends soin de ma voix, qui change d'ailleurs tous les jours..." Cette fusion entre le timbre caverneux et la guitare résonante forme l'ossature de New Lore, son cinquième album bouclé à Memphis, après un crowdfunding à succès récoltant 53 000 dollars. Dans les studios ouverts par Sam Phillips en 1961, proche de celui qui accueillit le tout premier enregistrement d'Elvis Presley à l'été 1954. L'esprit y est d'autant plus que c'est le fils de Sam, Jerry, qui tient la baraque et la foire aux anecdotes: "Une poignée de chansons célèbres ont été enregistrées là, comme Wooly Bully et l'original Train Kept-A Rollin' des Yardbirds: l'endroit résonne aussi de tout cela." Matt Ross-Spang, le producteur de New Lore, a d'ailleurs commencé à bosser chez Sun Records, le label de Phillips qui a lancé Elvis: à 30 ans à peine, cette version moins carrée de Sean Rowe, a déjà décroché du Grammy Award pour son travail avec la vedette country Jason Isbell. Avec celui-là ou d'autres comme Chris Isaak et Margo Price, Ross-Spang sophistique les chansons sans les perdre, avec un flair d'architecte. Pour Rowe, il est allé piocher dans son casting naturel d'amis musiciens et choristes pour fabriquer un son partiellement sixties: sur plusieurs titres, les voix féminines ramènent d'ailleurs à l'angélisme supérieur, proche du gospel, de Joe Cocker période Mad Dogs & Englishmen. Mais avec ses back-ups vocaux laiteux, ses violons spleen et ses arrangements spacieux, le disque tient plus de l'offrande americana contemporaine que de la messe rétro. Des titres comme TheSalmon, Promise of You ou It's Not Hard To Say Goodbye, tiennent tous leurs promesses de grandeur intime et d'émotion narrative. Ces morceaux-là changent la température des pièces où Sean Rowe se produit: sur une durée de 18 mois en 2014-2015, le chanteur a donné plus 100 shows en solo dans des lieux privés, "des bateaux, des cabanes, des balcons, des salons, devant 20 à 40 personnes". Comme on peut le voir dans le clip Madman, l'expérience menée partout en Amérique du Nord lui a "ouvert des avenues". Et il s'agit aussi d'une métaphore. Avec sa femme et ses deux jeunes enfants, Sean habite toujours l'État de New York où il est né, près de Troy, Vallée de l'Hudson. "La région est coincée entre les monts Adirondacks au nord et les Catskill au sud. Il y a beaucoup de sites sauvages classés. Et eu égard aux standards américains, Troy est une ville ancienne, avec des buildings entrés dans l'Histoire. Je n'ai jamais vraiment vécu en ville, seulement dans les banlieues rurales, ça me calme." Gamin, Sean grandit dans un environnement mixte: folk et rock'n'roll primitif pour la musique, Italie catho et racines anglo-hollandaises pour la famille. Tonton curé et Bob Dylan sur la platine. Le résultat: une demi-douzaine d'albums depuis 2004, menés, à une exception près, en solo. Un morceau des Stones -Heartbreaker- avait fait glisser l'ado vers sa zone matricielle, le blues. "On fait souvent référence à Tom Waits en parlant de ma musique, mais en fait, j'ai été bien davantage influencé par Howlin'Wolf, Muddy Waters et John Lee Hooker. L'hypnose, la répétition, le sentiment viscéral qui emportent le corps dans des sensations que, jusqu'à l'adolescence, j'ignorais." Il parle alors de l'autre sensation physique, celle de s'enfoncer dans les forêts, pour y retrouver son fameux "moi", et le laver de toutes les scories. Sean Rowe a même suivi nombre de stages de survie, jusqu'à l'extrême: "en musique comme en nature, j'essaie de tourner ma gravité vers l'universel. Donc pour moi, la forêt n'est pas du tout le genre de reality show hollywoodien où on est supposé se battre avec un grizzly, mais un lieu de refondation." Sur ce, il gratifie son interlocuteur d'un sourire solaire avant de caresser à nouveau sa copine à six cordes. • NEW LORE, CHEZ ANTI/PIAS.