"Je devais terminer un album mais j'ai toujours eu l'habitude d'écrire ce que je vivais dans la vie et là, j'ai entendu cet élan, ce cri de ralliement des internautes. Et j'ai commencé à délirer sur ce qui pouvait être fait dans les maisons, avec les gens qui s'échangeaient des tuyaux, notamment concernant les enfants." Saule, de son vrai nom Baptiste Lalieu, 42 ans, remplit d'abord ses deux mois de confinement en échangeant des fichiers "en ping-pong" avec l'ingé son qui habite Paris, tous deux bossant sur un prochain disque.
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"Je devais terminer un album mais j'ai toujours eu l'habitude d'écrire ce que je vivais dans la vie et là, j'ai entendu cet élan, ce cri de ralliement des internautes. Et j'ai commencé à délirer sur ce qui pouvait être fait dans les maisons, avec les gens qui s'échangeaient des tuyaux, notamment concernant les enfants." Saule, de son vrai nom Baptiste Lalieu, 42 ans, remplit d'abord ses deux mois de confinement en échangeant des fichiers "en ping-pong" avec l'ingé son qui habite Paris, tous deux bossant sur un prochain disque. Mais, comme une éruption qui le démangerait en permanence, Saule décide d'écrire sur ce qui habite les mois de mars à mai, ce virus peu visible mais de grande férocité contagieuse: "J'ai donc composé Dans nos maisons avec la volonté de fédérer quelque chose, de vaincre l'ennui, sans aucune finalité commerciale." Le titre est donc placé sur Facebook - inondé de propositions parallèles - et puis voilà que le label de Saule, Pias, pense à le mettre en radio. La chanson en version solo est complétée par des interventions d'instrumentistes à domicile, "un principe de cadavre exquis" qui, contre toute attente, gagne alors les ondes belges mais aussi françaises. Saule est reconnu dans l'Hexagone depuis son duo Dusty men mené avec Charlie Winston en 2012. "Dans nos maisons s'est mis à tourner sur les playlists de grosses radios comme Europe 1, et donc à générer de l'argent. Avec la maison de disques, on a décidé que les rentrées engendrées par cette production iraient à une association d'aide aux sans-abri." L'expérience est tellement pertinente que Saule tente une seconde chanson selon le même principe. Fin avril, paraît Après: récitation spleen, partie d'une wish list de tout ce qu'il sera possible de refaire dans le futur. Et l'une des plus belles confessions de l'intime signées par le chanteur. Perso mais généraliste. Le travail à domicile pour échapper aux ombres de la dépression? Salvatore Adamo a le flair pour garder l'église (sicilienne) au milieu du village (belge). Joint dans sa villa uccloise, Adamo, 76 ans, est de belle humeur, ayant enfin résolu ses problèmes de voix qui avaient endommagé son année 2019. "Pendant cette période de corona, outre une cure de films pour rattraper mes retards cinématographiques, je me suis replongé dans des tas de chansons que j'avais pratiquement oubliées. J'en ai terminé une bonne quinzaine." Mais le crooner belge, qui a toujours un public du Chili au Japon, se lance aussi dans les vidéos à destination de Facebook. Toujours avec la maniaquerie qui l'habite, allant "jusqu'à faire quinze-vingt prises du même titre". Visuellement, c'est pas le Pérou - plan fixe dans son salon - mais sa version en espagnol de l'archiclassique C'est ma vie (Es mi vida) est délicieuse. Le larynx bien râpeux, une guitare acoustique et une miniboîte à rythme en guise de grand orchestre, Adamo emballe l'un de ses plus fameux titres comme si la nostalgie était toujours ce qu'elle aurait dû être. Le public de FB ne s'y est pas trompé: 1,7 million de spectateurs, "mon record absolu sur ce réseau social-là". Avec, au-delà de l'exercice de travail sur soi, une collaboration inattendue, Adamo écrivant un texte sur une musique de Daniel Auteuil, participant aussi via Zoom à une opération de solidarité avec son Italie natale. Confiné mais occupé, donc. "La semaine du lockdown, on devait retourner en studio avec nos ébauches de quatre-cinq morceaux. Curieusement, c'était une époque où les cinq musiciens du groupe ne se voyaient plus guère physiquement, chacun bossant de son côté." Didier Moens est le guitariste et volontiers maître-son de La Muerte, légendaire formation bruxelloise peu conseillée aux moins de 16 ans pour cause de répertoire noisy-érotico- théâtral. Didier Moens entame son confinement en produisant l'album live signé par de Brassers, groupe post-punk limbourgeois. "Un travail de mathématicien: les Brassers m'envoient des fichiers musicaux et me donnent carte blanche. Donc, je corrige une intro, je remplace des caisses claires peu à mon goût, j'imagine surtout une continuité pour pouvoir enchaîner les morceaux dans un ensemble cohérent." Surtout, les circonstances de rester enfermé dans sa maison de la campagne flamande proche de Bruxelles, en famille, donnent à Didier Moens une autre perspective musicale. "D'habitude, je travaille avec une table de mix "physique" et là, je me retrouve avec un Pro Tools (NDLR: un software pour ordinateur) et le fait d'utiliser la souris me ralentit, me donne une impression de distanciation que je n'apprécie pas vraiment." Il revoit donc ses moyens d'approche sensorielle de la musique via l'achat d'une interface: "Cet appareil m'a redonné l'impression physique de mixer, de travailler le corps du son." Même chose pour toute l'opération sur le prochain album de La Muerte: pendant plusieurs semaines, Didier a en quelque sorte fabriqué un disque virtuel. Une préproduction qui consiste à préparer au maximum le répertoire avant de le finaliser dans un "vrai" studio. Moens passe des journées entières - dès 9 heures du matin, autodiscipline oblige - à rassembler des échanges de fichiers, avec l'autre guitariste du groupe ou le batteur, tous les instruments restant seulement "témoins" des musiques finales. "Avec ce système, tout est possible virtuellement: le choix des amplis, des micros ou même du type de pièce où l'on "enregistre", toujours virtuellement évidemment". Soit un scénario expérimental que les circonstances du déconfinement mènent enfin vers le réel: "On répète pour de vrai, ensemble, la semaine prochaine et puis on ira en studio cet été. Enfin." Saigner la musique, cela se fait donc en live. Lorsqu'on demande à Marka de nous brancher sur sa célèbre progéniture, on apprend qu'"Angèle se repose" et que Roméo Elvis - dixit son PR- "ne fait pas de promo (sic)". Par contre, Serge "Marka" Van Laeken est à la réponse, après plusieurs semaines où il a généralement posté sur Facebook, depuis son salon et une fois par week-end, une intervention parlée-chantée, avec ou sans invités. Parmi ceux-ci, on retrouve notamment sa fille Angèle et sa compagne Laurence Bibot. "Cela a été une priorité mentale, quelque chose de carrément salvateur. Et puis, FB a été l'occasion de tester les nouvelles chansons qui seront sur l'album prévu à la rentrée. Si, sur ta vidéo, tu bandes mou (sic), cela te revient directement. Moi, financièrement, j'ai vivoté toute ma vie et j'ai une approche du mec qui travaille, ce n'est pas de la prétention. Ce n'est pas toujours une question de talent: il faut que les planètes s'alignent! Et puis, cette période a été l'occasion, également, de redevenir le fou du roi." Marka fait partie des musiciens qui sont sortis en rue, littéralement, jouer leur répertoire ou des reprises. Dans son cas, cela se passe en bas de sa maison linkebeekoise, devant les voisins à distanciation sociale, tout en en laissant forcément un témoignage online. Bonne franquette sympa. A contrario, les restrictions amenées par le virus engendrent aussi des temporisations et de vrais replis. "Pour moi, cela a été l'occasion de travailler énormément le piano classique, histoire de ne pas perdre mon temps dans ce moment où disparaissaient les perspectives. J'ai eu envie de rester concentré sur moi-même, tout en étant un peu mal à l'aise par rapport à tous ces musiciens qui postaient des choses sur Internet." Vincent Liben, auteur de deux beaux albums de chanson française charnelle, s'est aussi distingué comme compositeur pour des séries, telles que Champion et Quartier des banques, ou le long métrage Ma part d'ombre. Il est également le comparse musical et amoureux de Lisza, jeune femme qui sortira son second album à la mi-août, alors qu'il était initialement prévu pour avril, puis mai, les concerts l'accompagnant étant reportés sine die. Lisza: "J'étais sonnée et suis passée par une multitude de sentiments: abattement, tristesse, incertitude... J'ai eu des moments où le doute ne me paraissait plus vraiment surmontable et puis d'autres où je me suis dit qu'il fallait fondamentalement croire en l'homme. Assez bizarrement, je venais de terminer l'écriture d'une pièce qui parlait des thèses complotistes et là, avec le virus, elles se mettaient à fleurir." Plutôt que de collaborer sur de nouveaux titres avec Vincent Liben dans leur maison bruxelloise, Lisza creuse son nid dans l'écriture perso, et même "débute un roman". Sans perdre ses habitudes d'instrumentiste qu'elle exerce au violoncelle et au piano, délaissant la composition pour les mots. "Souvent, le soir, j'écrivais quelques lignes de poème et les postais sur Internet. Mais pour moi, les réseaux s'arrêtaient là: comme Vincent, j'ai eu un peu de mal avec ces vidéos de musiciens qui allaient dans tous les sens." Distanciation de l'exposition, y compris digitale. En écho des témoignages sur le temps à tuer sans se laisser entraîner dans son tourbillon mortifère, les musiciens doivent aussi affronter le contrecoup, voire le désert, financier. Laryssa Kim, jeune électronicienne bruxelloise aux origines d'Italie et du Congo-Brazza, participe en début de confinement à un événement online, Shakti Stream, un live depuis son salon. Processus qui l'amène à "rentrer complètement dans sa musique" et à continuer son habituelle méthode de création en solitaire. Avec ce sacré bémol qu'en l'absence de concerts, Laryssa, n'ayant pas le statut artiste, "n'a droit à rien". Cette fille qui, avec ses machines et expériences parfois soul, n'a pas froid aux yeux, évite le naufrage financier complet grâce à un coup de pouce de sa famille pour payer sa coloc à Saint-Gilles. Et aussi parce que, engagée pour un spectacle au KVS - reporté en 2021 -, elle se voit néanmoins payer une partie du cachet à l'avance par l'institution culturelle flamande. Le même type de scénario touche Ivan Tirtiaux: ce quadra qui pioche une chanson française saupoudrée de bossa, comme un héritier tropicaliste de Léo Ferré, voit son planning 2020 s'effondrer avec l'apparition du virus. "J'avais trois tournées prévues avec le spectacle Le Présent qui déborde, notamment au Japon. Des concerts en tant qu'Ivan Tirtiaux et puis d'autres avec le groupe bruxellois frondeur Yôkaï. Pour une fois, tout cela semblait bien se combiner, moi qui n'ai pas le statut d'artiste..." Ivan, dont le compte en banque ne semble pas aussi garni que ses chansons, est sauvé lorsque le Théâtre national - qui coproduit Le Présent qui déborde dans son ambitieuse tournée mondiale - lui accorde l'équivalent de deux mois de salaire. Sur avance, donc. La période est néanmoins propice à l'expérimentation, "au fait de creuser les chansons", même si Ivan dit aussi ne jamais pouvoir se satisfaire des live en streaming. L'argent culturel a bel et bien une couleur. Le samedi 7 mars 2020, Sharko donne un concert pas loin d'être triomphal dans une Ancienne Belgique bien garnie. Six jours plus tard, David Bartholomé, Sharko-en-chef, se retrouve chez lui, pas loin de Tournai, en famille, alors que le confinement débute. Pendant environ une semaine, il digère le succès de l'AB, la satisfaction, aussi, d'avoir échappé aux albums sortant à la mi-mars, comme ceux de Cali ou des Strokes, aussitôt engloutis sous le Covid-19. "Ensuite, je n'ai plus du tout eu envie de faire de musique: ni piano, ni guitare, ni appli d'ordi. J'ai fait du tri dans mes disques durs contenant de plus ou moins vieilles choses, j'ai rédigé des journaux et puis j'ai aussi pris des cours d'astrologie en ligne." Au-delà de cette période où Bartholomé gère à sa manière son karma, il pose la question du sort de la musique, de son destin et de ses errements. Il regrette au passage le tsunami de vidéos de chanteurs et de groupes noyautant les réseaux sociaux depuis la mi-mars. Doutes sur la qualité intrinsèque de l'offre tout autant que sur le principe inhérent à ce discount généralisé: "Il y a maintenant l'impact de la gratuité à outrance, comme si le musicien devait éternellement travailler de cette manière. Cela va peut-être être dur pour le public, lorsque les concerts recommenceront, de payer pour revoir les gens sur scène. Et puis, quand on voit Calogero dans son bureau, avec des fils partout, c'est quand même nier le mystère, l'aura, le charisme de la musique. Je crois que certaines choses ne doivent pas être dévoilées." Un questionnement à reprendre dans quelques mois?