C'était au tout début du mois de mars. Dans un court reportage de Konbini (pléonasme), Rone est filmé sur la scène du Théâtre du Châtelet, pendant les répétitions de Room with a View. Cela fait alors des mois qu'avec les danseurs de (La)Horde, le spectacle se prépare. À quelques jours de la première, il est temps de régler les derniers détails pour que l'alchimie entre le producteur électro et la troupe puisse enfin se concrétiser. "On fait encore des tests avec des acousticiens pour voir si le lustre va tenir, parce qu'il y a quand même de la grosse basse", sourit le musicien techno bientôt quadra (le 20 de ce mois).
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C'était au tout début du mois de mars. Dans un court reportage de Konbini (pléonasme), Rone est filmé sur la scène du Théâtre du Châtelet, pendant les répétitions de Room with a View. Cela fait alors des mois qu'avec les danseurs de (La)Horde, le spectacle se prépare. À quelques jours de la première, il est temps de régler les derniers détails pour que l'alchimie entre le producteur électro et la troupe puisse enfin se concrétiser. "On fait encore des tests avec des acousticiens pour voir si le lustre va tenir, parce qu'il y a quand même de la grosse basse", sourit le musicien techno bientôt quadra (le 20 de ce mois). Finalement, le plafond du Châtelet résistera. Le spectacle, par contre, devra s'arrêter plus tôt que prévu. Au bout de sept représentations, sur les neuf prévues, le couperet tombe: après avoir réduit la jauge une première fois, le théâtre doit fermer ses portes, pour cause de coronavirus. À la déception s'ajoute vite l'inquiétude. "Je suis tombé malade juste après, avec une fièvre assez intense. Quand j'ai obtenu une consultation sur le Net, le docteur m'a dit que c'était très certainement le Covid-19. Mais c'est passé."Deux mois plus tard, dans l'écran de l'appel vidéo, Erwan Castex de son vrai nom a retrouvé son légendaire sourire. La tournée prévue a évidemment été annulée. Mais l'album Room with a View, son cinquième, est bien sorti, à la date annoncée. "Pendant un court moment, on a hésité à décaler. Mais finalement, on a conservé nos plans, seule la sortie du "physique" a été retardée. Il y a une phrase de Sénèque que j'aime bien qui dit: "La vie, ce n'est pas attendre que l'orage passe, c'est apprendre à danser sous la pluie"" (rires). À cet égard, en frayant avec le collectif artistique de (La)Horde -que l'on a pu voir aussi bien à la Biennale de Charleroi Danse qu'aux côtés de Christine & The Queens-, Rone a eu tout le loisir de prendre des notes. Ensemble, ils ont créé une oeuvre dansée dont Room with a View, le disque éponyme, est en quelque sorte la bande originale. Il est à la fois une sorte de retour aux sources et une nouvelle occasion pour le producteur de sortir de sa zone de confort. Explications. Comment est né le projet? C'est Ruth Mackenzie, la nouvelle directrice du Théâtre du Châtelet, qui m'a contacté pour me proposer une carte blanche de deux semaines. Elle venait de prendre la direction et avait envie de changer un peu l'esprit du lieu. J'étais justement en train de terminer la tournée de Mirapolis. J'avais fait 150 dates et je pensais tout doucement à passer à autre chose. Son coup de téléphone est tombé au bon moment. Pourquoi avoir fait le choix d'un spectacle de danse? Il y a deux raisons. D'abord, cela faisait longtemps que je rêvais de collaborer avec des danseurs. J'y avais déjà pensé pour des clips, par exemple. Et puis la scène du Châtelet est gigantesque. Je ne me voyais pas la squatter tout seul, il fallait que je m'entoure. Ensuite, j'avais conscience que l'on me donnait les clés d'un lieu prestigieux, au coeur de Paris, qui accueille 2.000 personnes par soir. Je sentais comme une responsabilité de devoir mettre pour une fois un peu de sens dans mon travail. Pour une fois? Oui, bon, j'exagère un peu évidemment (sourire). J'ai juste conscience de mes limites en tant que musicien instrumental... J'adore faire danser les gens. Mais cette fois-ci, j'avais envie de proposer autre chose qu'un simple concert. Je voulais imaginer un spectacle musical qui porte des idées, des valeurs, des pistes de réflexion. C'était aussi une période où j'avais l'impression qu'à chaque fois que j'allais au kiosque à journaux, toutes les unes ne parlaient que de l'effondrement climatique. Il fallait que je me confronte à ce thème-là. Pourquoi avoir choisi de travailler avec (La)Horde? J'avais besoin d'un metteur en scène, d'un chorégraphe, pour m'aider à formuler les vagues idées que j'avais en tête. J'ai tout de suite pensé à eux. Ils m'avaient déjà contacté il y a un moment, et on avait un peu échangé. J'appréciais la dimension politique de leur travail, qu'on retrouve dans chacune de leurs vidéos, chacune de leurs chorégraphies. J'ai eu énormément de chance, parce qu'une semaine plus tard, ils étaient nommés à la tête du Ballet national de Marseille. Ce qui a donné encore une autre dimension au projet. À quel point es-tu familier avec le monde de la danse? Je ne suis vraiment pas un connaisseur. Mais depuis que je suis ado, la danse me fascine. J'ai vu quelques spectacles qui m'ont retourné. La première fois, c'est ma grande soeur qui m'a emmené voir un spectacle de Philippe Decouflé à l'Opéra Garnier. J'y allais à reculons. Et au final, ça m'a vraiment chamboulé. Pas une seule parole n'avait été prononcée, et pourtant j'en étais ressorti rempli de plein de choses. Plus tard, j'ai vu la compagnie DV8 de Lloyd Newson, qui proposait quelque chose de plus dur, plus rugueux, et ça m'a touché aussi. Le monde de la techno et de la danse contemporaine sont à la fois très proches -par le mouvement des corps-, et en même temps très éloignés. Le premier a un côté hédoniste, populaire, là où l'autre a souvent une réputation d'abstraction un peu élitiste. Oui, c'est vrai. C'est pour ça que c'était intéressant de bosser avec (La)Horde. Ils sont très jeunes, on a quasi dix ans de différence (rires). Ils ont cette culture des musiques électroniques qu'ils utilisent dans leurs spectacles. Ils la connaissent et la maîtrisent très bien. Comme dans Marry Me in Bassiani, par exemple (le Bassiani étant LE club techno de Tbilissi, capitale de la Géorgie, devenu le refuge et un lieu de contestation privilégié de la jeunesse locale, NDLR). Je savais aussi que vouloir parler de l'urgence climatique dans un spectacle est très délicat. Ça peut vite devenir complètement niais, ridicule ou moralisateur. Travailler avec (La)Horde m'a rassuré sur ce plan. C'est aussi pour ça que j'aime la danse: s'il y a un discours, il se prononce de manière plus subtile. Ce n'est pas un long prêche, ou un exposé didactique. Je ne voulais pas que ce soit du théâtre, qu'il y ait des dialogues par exemple. J'avais envie que ça soit juste de la musique et des corps en mouvement. Ce qui suffit déjà à transmettre plein de choses. Vous ne comprenez pas toujours tout à fait ce qui se passe sur scène, mais ça peut vous toucher de manière très directe. Je n'ai jamais reçu autant de messages que les jours qui ont suivi les premières représentations au Châtelet, par exemple. C'est cool, ça veut dire qu'on a réussi à faire quelque chose qui a ému et qui a infusé. Comment s'est construit concrètement le projet? Avant même de composer quoique ce soit, on s'est retrouvés avec (La)Horde (soit le trio composé de Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, NDLR) pour un long brainstorming. Pendant dix jours, on a discuté autour d'une grande table, dans les bâtiments du Théâtre du Châtelet. Pour apprendre à mieux se connaître, mais surtout établir un premier plan, fixer ce qu'on voulait raconter, comment. À partir de là, j'ai commencé à composer dans mon coin, à Montreuil, dans mon studio. Régulièrement, j'envoyais mes maquettes, ils travaillaient dessus, me renvoyaient des vidéos pour pouvoir à mon tour réagir. Et ainsi de suite. J'ai aussi passé pas mal de temps sur place, à Marseille, avec les 18 danseurs. C'est aussi ce qui était génial, dans le processus: tout s'est déroulé de manière très horizontale, sans leader précis. Je me suis rendu compte par exemple que plus les morceaux étaient dépouillés, plus les danseurs étaient à l'aise, avaient de l'espace pour s'exprimer. Au final, le résultat est assez paradoxal: Room with a View est à la fois mon disque le plus "collectif", mais aussi le plus épuré, voire le plus intime. Pour les albums précédents, tu avais pris l'habitude de partir et t'isoler pour créer. Ça ne t'a pas manqué? En fait, je suis également passé par cette phase-là. C'était juste avant que je ne rencontre (La)Horde. J'avais eu un contact avec le Centre des monuments nationaux qui voulait me proposer une résidence dans le lieu de mon choix. C'est comme ça que je me suis retrouvé au fin fond du Berry, une région que je ne connaissais pas du tout. J'ai pu passer dix jours dans la maison de George Sand, à Nohant-Vic. C'est là aussi que Chopin, qui était son amant, a écrit les deux tiers de son oeuvre, mine de rien. C'est un endroit vraiment isolé, coupé du monde. J'étais un peu le gardien du lieu, où est d'ailleurs enterrée George Sand. Donc pendant la journée, jusqu'à 17 heures je voyais passer quelques vieilles dames avec un guide. Mais le soir, je me retrouvais tout seul. Il y a plusieurs références à cet endroit dans l'album. Comme? Le titre Sophora Japonica vient du grand arbre (classé, NDLR) qui trône au milieu du jardin. À la fin du morceau, j'ai même repiqué trois petites notes à Chopin. Ginkgo Biloba est également un arbre, dont j'ai appris qu'il existait déjà du temps des dinosaures. Ça faisait un peu le lien avec le thème de l'album. J'imaginais qu'il serait toujours là quand l'Homme aurait disparu. Je trouvais l'idée poétique. (sourire)Sur le morceau Nouveau monde, on peut entendre les voix de l'astrophysicien Aurélien Barrau et de l'écrivain Alain Damasio (avec qui Rone avait déjà collaboré sur son fameux morceau Bora). Le premier affirme que "redéfinir un nouvel imaginaire, travailler les symboles, est le plus important" si l'on veut faire bouger les choses; le second explique que l'on ne modifie pas son comportement parce que l'on est mieux informé, mais parce que notre perception est bouleversée, par exemple grâce à une oeuvre. L'art peut donc vraiment changer les choses? Aujourd'hui, j'en suis convaincu. Avant, je ne voyais pas trop ce qu'un petit artiste comme moi pouvait faire face à des enjeux aussi colossaux. En général, je ne suis pas très à l'aise avec l'idée d'artiste "engagé", qui peut vite devenir un peu dégueulasse. Mais cette discussion entre Aurélien Barrau et Alain Damasio a déclenché un truc en moi. J'entends comme un appel à inventer de nouveaux récits, de nouveaux mythes. Cela vaut peut-être surtout pour les écrivains ou les cinéastes. Mais plus largement, les artistes ont le pouvoir de proposer des modèles un peu différents, ou d'en détruire d'autres. Puis, comme le souligne Alain, on ne manque pas d'infos, notamment sur le réchauffement climatique. Mais comment la traiter? On est tellement assommés qu'à un moment on se sent impuissants. Finalement, je risque d'être davantage touché par une oeuvre d'art que par un long discours. En même temps, le titre de l'album suggère plus une position d'observateur que d'acteur. C'est clair. En fait, il peut avoir plusieurs sens -a fortiori depuis le confinement. Au départ, la "fenêtre", c'est celle des écrans, à travers lesquels on est bombardés d'infos. Je me voyais moi-même penché en permanence sur mon smartphone. Et ça me faisait flipper. Et puis, c'est aussi une manière de dire que (La)Horde, les danseurs et moi, nous sommes juste des artistes qui observons. On exprime les choses à notre manière, avec ce que l'on sait faire, la musique, la danse. On se pose en observateurs plutôt qu'en donneurs de leçons. En d'autres mots, ce n'est pas les gentils contre les méchants qui polluent. Après tout, je mange encore beaucoup de viande, je fume (rires). Je fais davantage partie du problème que de la solution. Mais je veux pouvoir me confronter à ça et l'exprimer dans l'art.