En quelques jours, on a vu deux rappeurs très en vue, Moha la Squale et Roméo Elvis, accusés d'agressions sexuelles sur les réseaux (et pour le premier, l'ouverture d'une enquête par le parquet de Paris). Quel regard portez-vous sur cet emballement?
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En quelques jours, on a vu deux rappeurs très en vue, Moha la Squale et Roméo Elvis, accusés d'agressions sexuelles sur les réseaux (et pour le premier, l'ouverture d'une enquête par le parquet de Paris). Quel regard portez-vous sur cet emballement? J'avoue avoir été dépassée par les événements. Malgré mon engagement et mon éveil sur ces questions-là, j'ai été très choquée, mais aussi quelque part, désolée de le dire ainsi, "contente" que les langues se délient. Ces derniers mois, cela n'a pas toujours été simple de faire passer le message. Là, je me dis qu'il y a de l'espoir. Je ne pensais pas que la parole allait se libérer aussi vite. A fortiori pour mettre en cause des noms aussi importants. Cela ouvre la porte pour mettre en place de nouvelles actions et enclencher des initiatives, pour se décentrer du sensationnalisme auquel assiste le grand public, et faire en sorte que les choses changent concrètement et en profondeur. Ayant dit cela, je suis évidemment scandalisée et outrée, de ce que j'ai pu lire et entendre de la part des victimes. Et également scandalisée et outrée de la réaction de Moha la Squale et, j'en conclus, de son label (NdR: alors que les accusations se multipliaient, le rappeur parisien annonçait la sortie de son nouvel album). C'est indécent, cette façon de publiquement mépriser la parole des femmes avec une telle violence. A l'inverse, j'observe que Roméo Elvis a su prendre ses responsabilités a minima. Sur le compte Instagram de D.I.V.A., vous publiiez récemment la traduction d'une sorte de "guide" que faire quand "tu as sexuellement harcelé ou agressé quelqu'un". Est-ce que la démarche de Roméo Elvis, ses excuses publiques, rentrent dans ce cadre-là? Pour moi, la reconnaissance des faits, en désigner l'existence, c'est le minimum que l'on peut exiger d'un agresseur. Cela étant dit, il n'utilise lui-même jamais le terme d'"agression" dans son mea culpa. Je trouve cela questionnable. Encore une fois, c'est très respectable d'avoir assumé ses agissements. Mais il le fait en utilisant des périphrases, et en faisant des détours pour quelque chose qui reste, rappelons-le, puni par la loi. Là-dessus, que se passe-t-il par la suite? Jusqu'à quel point Roméo Elvis va-t-il continuer à réfléchir, à se décentrer et à déconstruire son comportement? On a vu que son équipe et lui ont réagi rapidement, et pris leurs responsabilités. La communication va dans le bon sens. Mais est-ce que cela va se traduire par un vrai changement, se cristalliser dans de nouvelles routines? Vous ne le pensez pas sincère? Si, j'ose espérer qu'il l'est. Mais c'est une chose que de s'excuser sincèrement et, c'en est une autre que de se détourner de ses habitudes, de prendre conscience de ses privilèges. J'ai plutôt bon espoir. Mais il n'en reste pas moins que c'est un effort, c'est du travail. Même s'il est honnête dans sa démarche, cela ne va pas être facile à opérer. Je ne dis pas qu'il doit devenir le Dalaï-Lama. Mais comment va-t-il désormais utiliser son influence pour faire avancer les choses? Pour des accusations très différentes, Moha La Squale et Roméo Elvis se sont retrouvés sous le même terme d'"agresseur sexuel". Faut-il malgré tout différencier les deux cas? Bien sûr. Les médias ont tendance à faire l'association, à cause de la chronologie des événements. Et on ne peut pas nier qu'une révélation en a entraîné une autre. Mais les deux récits n'ont rien à voir. Dans le premier cas, on parle de faits criminels, aggravés par une récidive. Dans le second, il s'agit d'un délit (NdR: Roméo Elvis reconnaît avoir "utilisé mes mains de manière inappropriée"; les glissant "dans mon pantalon et sur mes fesses", a notamment précisé la victime, qui a livré sa version sur le média Street Press), et relèvent d'un acte potentiellement unique. Mais je ne veux pas non plus qu'on parle d'un simple moment "d'égarement": c'était une action consciente, il a merdé, point. Et qui peut savoir quelles résonnances un tel geste peut avoir pour la victime? Finalement, les deux seuls points communs sont, d'une part, la libération de la parole qui s'est enclenchée et, de l'autre, qu'il s'agit d'artistes qui bénéficient de tous les outils fournis par la société et, en l'occurrence, par l'industrie de la musique, pour dissimuler ou minimiser leurs conneries, leurs délits, voire leurs crimes. C'est le vrai sujet, celui que le monde du cinéma a commencé à explorer depuis trois ans. Il est question d'individus à qui l'on donne énormément de pouvoir, souvent très vite, notamment dans le cas de Moha. Ce sont deux artistes qui vendent beaucoup de disques, signés en major. Bref, ils sont jeunes, mais ce sont des hommes puissants. Médiatiquement, la parole des artistes incriminés reçoit un maximum d'écho. Que faire de celle des victimes? A fortiori quand, comme dans le cas de Roméo Elvis, elle choisit de se taire avant de faire volte-face?C'est très compliqué. La victime de Roméo Elvis avait tous les droits d'être effrayée par les réseaux sociaux, la pression publique, les médias et la réaction de son entourage. Nous, en tant qu'acteurs des médias, on connaît l'impact que peut avoir un tweet. Mais ce n'est pas forcément le cas de tout le monde. Donc je conçois tout à fait que l'on préfère finalement disparaître. C'est tout à son honneur d'avoir parlé une première fois, et je respecte le fait qu'elle ait préféré se retirer pour, j'espère, prendre le temps de se reposer, de prendre soin d'elle et de mûrir sa réflexion. Elle ne doit rien à personne, c'est aussi simple que ça. De mon côté, mes équipes l'avaient contactée sur D.I.V.A. mardi matin, afin de lui proposer d'être accompagnée: de consulter un psychologue, d'être conseillée par un avocat et éventuellement d'encadrer et de protéger sa prise de parole médiatique. Je pense que c'est une bonne chose qu'elle nous ait raconté sa version de l'histoire sur StreetPress, et qu'on donne à la parole des victimes le plus d'espace possible. C'est à leur tour d'être entendues. Et c'est ainsi qu'on comprend que Roméo Elvis avait minimisé les faits. Dans l'emballement des réseaux sociaux, Angèle, la soeur de Roméo Elvis, n'a pas été épargnée. Quelques minutes après le message de son frère, sur Instagram, elle a également tenu à poster une mise au point. C'était la chose à faire?Comme pour la victime, je pense qu'elle ne devait rien à personne et j'aurais respecté qu'elle ne dise rien. J'ai même été surprise qu'elle trouve la force de le faire: j'ai énormément d'admiration pour elle. Je la trouve d'un courage incroyable dans un moment pareil. Cela montre aussi la proximité qu'elle entretient avec ses fans et l'estime qu'elle a pour eux. Il faut quand même se rendre compte de l'impact que cela a, la charge mentale incommensurable que cela entraîne, que de payer les conséquences des actions de ses proches. Car c'est aussi de cela qu'il s'agit. Chronologiquement, quand l'agression a lieu, Roméo est déjà un artiste connu, une pop star à sa manière. Pourtant, il ne prend pas la mesure de ce que son comportement peut avoir comme effet non seulement sur sa carrière, mais aussi, de manière très égoïste, sur celle de sa soeur, et plus généralement sur son entourage. Ce qu'on retrouve là, c'est le sentiment de toute-puissance de l'agresseur. C'est ça qu'il va falloir travailler, désamorcer, à coup de pédagogie. Vous êtes journaliste, spécialisée rap. Est-ce que le milieu est ouvert à l'autocritique, lui qui a longtemps été dénigré et dû se battre pour exister médiatiquement? Il l'est sur de nombreux autres sujets... Là-dessus, c'est très délicat pour de multiples raisons. D'ailleurs, moi aussi, à ma petite mesure, je me suis vue sur la défensive sur la question du sexisme quand j'en ai eu l'opportunité, y compris quand j'étais moi-même victime de certains phénomènes et agissements. Maintenant que je prends du recul, j'observe les dérives de ce mode défensif. On ne peut plus faire les sourds et les aveugles. Il n'y a aucune raison que le rap échappe à cette gangrène que l'on retrouve partout ailleurs. On n'évolue pas dans une bulle, il ne s'agit plus d'un écosystème underground qui suit ses propres règles, et ce depuis longtemps. Aujourd'hui, le rap est légitimement assez fort pour se regarder dans un miroir et prendre ses responsabilités. C'est le genre le plus avant-gardiste, il est devenu le n°1, il a assez d'appuis pour faire face à cette problématique et se réinventer. Parce qu'à un moment, il ne s'agit pas seulement d'être à la pointe sur les questions esthétiques, mais aussi sur les questions sociales. La culture du viol est une problématique sociétale qui doit concerner tout le monde, sans exception.