Chaque semaine de l'été, gros plan sur ce que la musique made in Belgium doit à ses communautés venues d'ailleurs.
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" On avait fait Disco Samba et puis, pour une autre version qui s'appelait Samba Megamix , on est allés au carnaval de Rio pour réaliser un clip. Avec un casting de filles locales où il n'y avait pas de Noires! On a réparé ça très vite. (rires) Grosso modo, l'aventure Two Man Sound a commencé au tout début des années 70 comme un duo pop-rock et moi, je les ai rejoints en 1973. On a fait un dernier album en 1980, inspiré par les chansons de carnaval brésilien. J'ai toujours adoré tout ce qui est percus exotiques: quand j'étais employé, je rentrais chez moi à 17 heures, me mettais torse nu et passais Santana à fond en accompagnant le disque aux congas." Dans un café nivellois, Pipou, de son vrai nom Yvan Lacomblez, septuagénaire moustachu, coupe afro blanchie, aux improbables chemises bariolées, n'est pas seulement le co-auteur de Ça plane pour moi avec Lou Deprijck. Avec ce dernier et Sylvain Vanholme, créateurs de Two Man Sound, il participe à la plus cinglée des aventures belgo-brésiliennes. Reprenant le titre Charlie Brown de Benito Di Paula, sorti en 1974, le trio en accélère le rythme et y flanque des choeurs angéliques: bien que balancée dans un portugais qui n'est pas du Pessoa, la chanson produite en 1975 se vend à plus d'un million d'exemplaires. Prélude à d'autres succès comme Disco Samba -n°1 au Mexique-, Capital Tropical ou Que Tal America, succès underground aux États-Unis. Une bringue bien arrosée où se croisent samba et bossa nova brésiliennes, inspiration latino, disco, pop et variété. " L'idée était d'abord de vendre. On a fait l'effort de répéter pour un album, et c'est celui qui s'est le moins bien vendu", précise Pipou, qui croise encore de temps à autre, amicalement, la route de ses ex-comparses, tout en défendant ses amours rythmiques au sein du duo Stan et Pipou. 25 avril 2019, loin de la bamboche Two Man Sound, sur la scène du Théâtre 140, concert d'Ivan Tirtiaux, le plus brésilien des chansonniers belges. Et Nyllo Canela déballe son patrimoine instrumental. Soixante-neuf objets de la catégorie percussions, la plupart d'entre eux inconnus des services occidentaux: un catalogue de beaux bidules aux noms improbables. Ce soir de fin avril, le Brésilien, métisse rigoleur au crane rasé, décore les chansons comme on place des lumières dans un film. Une touche pointue ici, des langueurs durables, un éclair ailleurs, des irruptions et des confluences. Nyllo participe à l'architecture de l'ensemble, en insinuant du tropicalisme rythmique dans les morceaux de Tirtiaux. Ce Belge-là est un adorateur des compositeurs brésiliens, de leur dictionnaire de beats enivrés et de leur science mélodique. Les morceaux de Tirtiaux sont des libellules qui voyagent entre la langue française et des parfums folk, poussant la curiosité de l'autre côté de l'Atlantique, vers les références de Rio ou du Nordeste. Leur auteur est parfaitement conscient des parfums apportés: "Naná Vasconcelos 1 est un peu notre référence commune à tous les deux, via des couleurs, des shakers qui rappellent que le Brésil est un continent. Nyllo est assez exceptionnel parce qu'ouvert sur les autres musiques, il incarne un vrai plaisir en se mettant totalement au service de la musique. Il fait partie de ces Brésiliens qui jouent de manière très douce, très fine, avec un vocabulaire énorme. Et puis Nyllo s'intéresse à toutes les musiques, ayant son propre projet électro." Quelques mois après cette soirée bénie des dieux de la chanson et du Brésil, on rencontre Nyllo chez lui, à Mons. Avec tout son mirifique brol stocké dans une pièce du premier étage de sa belle maison de bois, texture nature raccord aux instruments. Ceux-ci s'appellent atabaque (tambour du vaudou), caxixi (maracas tressé en paille tissée), xequerê (gourde entourée de perles), collier de fruits séchés, extraits d'un bataillon brésilien complété par des percussions d'ailleurs comme ces ongles de chèvres de Bolivie ou cette improbable mâchoire d'âne péruvien dont on racle les dents à la baguette. Nyllo est l'heureux propriétaire " d'environ un millier de percussions"...Arrivé en Belgique en 2012 par amour, Nyllo Canela s'y est marié et joue aujourd'hui dans une demi-douzaine de projets éclatés. De la chanson savante de Tirtiaux au projet baroque de Tempus, en passant par le rappeur Badi. Mais son " bébé", c'est A selva -La jungle- une performance solo de sambathèque ambulante où les percus rejoignent des programmations: " C'est un peu le mélange entre le Brésil et la Belgique, réputée pour sa scène électronique. J'ai été étonné en arrivant ici parce que je m'attendais à une forêt de béton et bien qu'elle n'ait pas réellement de musique propre à elle, la Belgique est un pays incroyablement riche en musiciens. Bizarrement, peut-être, moi qui suis d'ascendances noire et indienne, j'ai peut-être ressenti davantage de racisme au Brésil qu'ici, où l'on me prend souvent pour un Arabe. (sourire) " L'autodidacte qui vient de São Vicente, une ville de plage et de samba, joue également avec le compère brésilien Renato Baccarat, alias UTZ. Ce barbu de São Paulo débarque dans nos contrées en 1983, il a onze ans. Ses deux albums racontent ses visions brésiliennes imprégnées d'un exil pris du bon côté, celui de l'intégration réussie. Depuis une arrière-maison du bas de Saint-Gilles, Renato décrit la température actuelle: " J'ai l'impression que les Brésiliens de Bruxelles sont surtout des travailleurs, des ouvriers, et cette communauté-là a beaucoup d'attachement à la musique populaire traditionnelle brésilienne. Comme musicien, si tu commences ici dans la samba et la bossa, tu vas avoir beaucoup de mal à en sortir." Renato honore une musique qui tient à la fois d'un folk international sublimé et des sortilèges à la Tom Zé, fameux grand-père tropicaliste. " Je ne suis pas forcément le type le plus infiltré dans la communauté brésilienne de Bruxelles, mais j'ai l'impression que ces derniers mois, les arrivées se multiplient, peut-être à cause de Bolsonaro. J'ai vu Saint-Gilles changer: il y a même une churrascaria (resto spécialisé en viandes) à côté de chez moi et puis des épiceries où l'on trouve des sucreries et des boissons brésiliennes qui n'existaient pas en Belgique quand j'étais gamin. Sans oublier l'apparition des églises évangélistes."Il fait brésilien. On veut parler de la température ressentie ce 24 juillet 2019 dans les bureaux de Crammed Discs, à 200 mètres de l'avenue Louise. On y sue mais encore modérément, peut-être bien parce qu'il y règne un microclimat. Celui de Marc Hollander, auteur-producteur-boss ayant entre autres créé fin des années 90 un sous-label au sien, baptisé Ziriguiboom, avec la collaboration du Brésilien Béco Dranoff. " Il m'avait initialement contacté pour une compilation de nouveaux artistes brésiliens touchant à l'électronique, explique Marc Hollander. De la même façon dont les tziganes ont toujours importé et incorporé des musiques, les Brésiliens ont glissé dans la bossa nova des influences de samba mais aussi de jazz ou de musiques européennes à la Debussy. Via Béco Dranoff est arrivé ce lien avec le Brésil. On a fait quatre albums avec Cibelle, qui avait 22 ans quand on l'a signée." À la jeune femme de São Paulo -aujourd'hui plasticienne- Hollander ajoute d'autres perles brésiliennes, comme les deux disques de Trio Mocotó, vétérans sixties de samba-rock revenus dans l'actu du second millénaire. Et puis Hollander repère aussi Suba, musicien et compositeur serbe immigré au Brésil, dont il sort en novembre 1999, São Paulo Confessions, splendide album électro-tropical, toujours aussi moderne aujourd'hui. Suba, 38 ans, meurt alors tragiquement dans l'incendie de son studio de São Paulo, voulant sauver des flammes les bandes du disque Ziriguiboom qu'il produit pour Bebel Gilberto. Celle-ci, fille d'un des plus fameux musiciens brésiliens -João Gilberto- se retrouve donc sur le label de Hollander qui va lui produire trois disques. Le premier, Tanto Tempo, de la bossa nova gracile éduquée aux synthés, va se vendre à un million d'exemplaires dans le monde. Hollander: " Oui, c'est beaucoup et c'est aussi notre meilleure vente de tous les temps. Mais on a travaillé dessus pendant près de trois ans! Je crois que le mélange des genres n'est pas en soi une vertu. Les musiques hybrides peuvent, par nature, donner naissance à des monstres ou alors à des formes gracieuses. Par goût ou affinité, on a toujours recherché ça, avec les risques que ça implique."Alors, o que està acontecendo hoje? Que se passe t-il aujourd'hui? À Bruxelles et en Belgique? Des pointures brésiliennes sortent du lot comme le guitariste jazz Victor da Costa ou Osman Martins, brillant chanteur et interprète de cavaquinho, mini-guitare à quatre cordes. Et puis, les danseuses brésiliennes remuent volontiers leurs chakras à chaque Couleur Café, avec accompagnement live. On parle également beaucoup des événements choro de Pedro Moura. Après un détour par le Portugal et Paris, ce Carioca organise depuis 2011 à Bruxelles -ville pour laquelle il a eu un coup de coeur- des " rodas de choro". "C'est un concept, explique Moura, où l'on réunit dans un espace public ou pas, des musiciens qui jouent en cercle le répertoire joyeux du choro, rythme brésilien du XIXe siècle. On l'a fait pendant huit ans tous les mardis dans un café de la place Sainte-Catherine et le public a suivi, comme les musiciens, surtout des Belges. D'ailleurs, souvent, il m'est arrivé d'être le seul joueur brésilien." La fête du métissage belgo-brésilien continue d'ailleurs dès la rentrée: les détails figurent sur la page Facebook Roda de Choro de Bruxelles.