Vincent Delerm a, semble-t-il, trouvé le bon rythme. Trois ans après À présent, et six après Les Amants parallèles, il est déjà de retour avec un nouveau disque. Le tempo idéal pour celui dont les chansons sont précisément obsédées par le temps qui passe. Ce filtre a parfois eu tendance à lui donner l'image d'un chanteur mélancolique à la nostalgie maniérée, alors que c'est tout le contraire: si Vincent Delerm chante le temps qui file, c'est pour mieux célébrer le moment présent...
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Vincent Delerm a, semble-t-il, trouvé le bon rythme. Trois ans après À présent, et six après Les Amants parallèles, il est déjà de retour avec un nouveau disque. Le tempo idéal pour celui dont les chansons sont précisément obsédées par le temps qui passe. Ce filtre a parfois eu tendance à lui donner l'image d'un chanteur mélancolique à la nostalgie maniérée, alors que c'est tout le contraire: si Vincent Delerm chante le temps qui file, c'est pour mieux célébrer le moment présent... C'est encore le cas sur Panorama. Sous prétexte de creuser les anfractuosités du quotidien et les circonvolutions des sentiments, Vincent Delerm donne simplement sa propre version de l'"ultramoderne solitude". "Je ne sais pas si c'est tout le monde", se demande-t-il en ouverture d'album... L'interrogation est également le titre de son premier moyen métrage. Un film de 60 minutes qui ressemble comme une goutte d'eau à sa musique, cherchant à saisir "cette manière de vivre à côté des autres sans être jamais certain de les comprendre". Soit un collage impressionniste qui enchaîne à la fois des confessions d'Alain Souchon et de la jeune Aloïse Sauvage; celles d'un journaliste sportif vedette (Vincent Duluc de L'Équipe) ou d'un anonyme se préparant à partir à la pension; des images d'Albin de la Simone jouant au piano, ou de jeunes plongeant dans le canal Saint-Martin; ou encore la toute dernière scène de Jean Rochefort. Film et album se répondent sur plus d'un point. Notamment dans leur aspect choral. Panorama est en effet le disque le plus collectif de Vincent Delerm. Pour chaque titre, il a convié un arrangeur/producteur différent: de Keren Ann à Voyou en passant par Herman Düne ou encore... les Girls in Hawaii. Alors forcément, quand le Français passe par Bruxelles pour parler de son nouveau disque, on ne résiste pas à l'idée d'inviter les Girls Antoine Wielemans et Lionel Vancauwenberghe à rejoindre la discussion. Ce qui a donné à peu près ceci... Tout d'abord, quel est lien entre l'album et le film? Vincent Delerm: J'avoue que je n'ai pas de réponse costaude là-dessus (sourire). En ce qui concerne le film, le projet a démarré il y a longtemps. Au début, je "jouais" à faire du cinéma, avec un scénario, une histoire, etc. Mais en avançant, je trouvais que ça ne marchait pas trop. J'ai commencé alors à glisser des témoignages au milieu de ces choses très écrites. Ce qui, du coup, a brouillé la limite entre réalité et fiction. Finalement, ça a recentré le film sur une galerie de personnages qui disent tous quelque chose d'eux-mêmes. Avec cette idée quand même de s'intéresser chaque fois à un fonctionnement, à la manière que chacun a d'aimer certaines choses. Sur le disque, c'est un peu le même genre de ricochet: je confronte des sensations personnelles à la musique d'autres gens, tandis que le film le fait à travers des témoignages. Sortir en même temps un film et ce qui constitue déjà votre septième album studio, est-ce également une manière de maintenir une certaine excitation? Vincent Delerm: Ce qui est certain, c'est qu'en avançant, j'ai envie que chaque album ait une identité très nette. D'abord et avant tout pour ne pas refaire ce que j'ai déjà proposé auparavant. Je sais que je garderai une trace mentale de cet album différente de celle des précédents, marquée par les collaborations: l'appartement de Voyou à Paris, où on a bossé ensemble, ou la journée au studio ICP, à Bruxelles, avec les Girls. Venons-y. Vous avez à peu près le même âge (nés entre 1976 et 1979, NDLR), et avez démarré votre carrière à peu près au même moment. Vous vous connaissiez? Lionel Vancauwenberghe: Non, pas du tout. Cette invitation était une vraie surprise pour nous. On se suivait juste un peu par Instagram respectif... (sourire) Vincent Delerm: Instagram est d'ailleurs un bon truc pour détecter si les gens ont l'air "raccord" humainement. Vous voyez un peu le registre dans lequel ils évoluent, s'ils ne mettent que des photos de leur tronche ou au contraire s'ils incluent des gens de l'équipe, etc. Cela étant dit, votre propre compte n'est facile à décrypter parce qu'on ne sait pas forcément qui l'alimente. Feu Chatterton!, c'est un peu pareil. Les groupes, c'est moins simple. Antoine Wielemans: En vrai, on poste en partie nous-mêmes. Mais on laisse aussi la main à un pote, un technicien de la tournée, qui est plus jeune et qui connaît les codes. Ce qui lui prend deux minutes peut parfois nous occuper une demi-journée. (rires) Au-delà de vos points communs, la collaboration peut surprendre: vous n'appartenez pas vraiment au même univers musical... Antoine Wielemans: C'est vrai. Mais on a toujours écouté la musique de Vincent. Ce qui nous intéresse chez lui, c'est qu'il a une vraie singularité. Depuis le début, il cultive un truc très particulier, tant dans la musique que dans la manière de poser sa voix, le côté assez narratif, etc. Du coup, les gens adorent ou détestent. Mais au moins, il y a un univers très marqué et personnel. Au-delà de ça, on se retrouve sur plein de points. Comme le fait d'aimer des choses en dehors de la musique, et de vouloir les insérer dans les morceaux. Vincent est photographe, il touche au cinéma. Quand il évoque le réalisateur Alain Cavalier pour parler du morceau qu'on a fait ensemble, ça nous parle complètement. Vincent Delerm: Quand vous commencez dans ce métier, vous avez parfois tendance à éviter les collaborations trop éloignées de votre terrain de jeu. Avec le temps, vous vous détendez un peu. Vous avez une vision plus large, vous ne voyez plus les enjeux au même endroit. C'est d'ailleurs un truc qui me frappe chez les jeunes artistes aujourd'hui, qui n'ont pas du tout ces complexes. Chez les gens de ma génération, il fallait faire gaffe, tout était très codifié. Aujourd'hui, les plus jeunes ne sont pas du tout encombrés par ça. Peut-être à cause du fait qu'ils n'écoutent plus trop d'albums, mais plutôt des morceaux et des playlists qui mélangent les genres. Christine & The Queens peut dire qu'elle aime Daniel Balavoine, ça ne pose plus de problème. Vous avez travaillé ensemble sur le morceau Fernando De Noronha. Quel était le briefing de départ? Vincent Delerm: Il n'y en avait pas vraiment. La seule chose que je voulais éviter -et je ne suis même pas certain de vous l'avoir dit-, c'était de tout faire péter pour faire péter, en partant dans une direction complètement différente. Ça peut être parfois tentant, mais ça n'avait pas forcément de sens ici. En gros, l'idée principale était de récupérer quelque chose qui était plus près de la personne contactée que de ce que je pouvais faire moi. J'avais envie de retrouver la musicalité que j'aime chez eux dans mes propres morceaux, qu'ils ne se disent pas: "je suis avec Delerm, je vais mettre un piano-bar façon ragtime"... Lionel Vancauwenberghe: Avant la session d'enregistrement, on avait d'ailleurs envoyé un mail à Vincent pour lui demander s'il ne voulait pas qu'on loue quand même un piano à l'ICP. Il nous a répondu: "Non, non, merci, ça va aller" (rires). De toutes façons, l'approche qu'on avait prise n'était pas spécialement axée Delerm... En fait, ce qui nous a convaincus de jouer le jeu, c'était aussi les maquettes qu'il avait envoyées. C'était des ébauches encore brutes, quelques accords de piano, pas beaucoup plus. Les seules fois où j'ai accès à ce genre de matériau, c'est avec les sons que m'envoie Antoine. Tout à coup, on rentrait dans l'intimité d'écriture de quelqu'un d'autre. Vous sentez tout le travail d'exploration, de recherche. Je trouvais ça assez fou: chez Vincent Delerm, ça commence donc comme ça aussi! On a trouvé la démarche très touchante et courageuse. Vincent Delerm: Et encore, c'était l'une des maquettes les plus abouties! (rires) Dans le fond, le morceau en question reste très "delermien", dans sa manière de vouloir capter un instant, mais toujours avec une certaine distance. Vous avez d'ailleurs tous la réputation d'être assez "cérébraux"... Lionel Vancauwenberghe: Oui, je crois comprendre de quoi il est question. C'est une cérébralité que l'on a pu parfois ressentir, en effet, et qui nous a parfois empêchés de faire des choses. Mais on est ce que l'on est... Antoine Wielemans: S'il y a un côté réflexif dans notre démarche, on essaie malgré tout de provoquer des choses pour qu'elle ne le soit pas trop. En provoquant des hasards, en créant des accidents. En fait, le moment où l'on réfléchit ne nous intéresse pas. C'est beaucoup plus marrant quand ça vous échappe. Vincent Delerm: Exactement. Mine de rien, ce derrière quoi on court, c'est précisément ce charme-là, ce truc dont on ne sait jamais trop d'où il vient. C'est la zone la plus délicate. À cet égard, j'ai l'impression qu'avec les Girls on est faits un peu du même bois. Bien sûr, quand vous êtes en studio, il faut que ça avance. Il y a une obligation de résultat. Mais s'il n'y a pas un moment de petit frottement entre deux notes qui amène ce truc en plus, ça ne tient pas... Après, j'ai bien conscience que les chansons que j'écris peuvent s'apparenter à une prise de tête. Y compris celle dont il est question ici: je raconte que je parle avec mon fils, qui est plutôt un taiseux, et je me demande si nous serons encore un jour aussi connectés que nous l'avons été à ce moment-là, tellement c'était fort, etc. Évidemment que des gens vont me dire: "Oh la la, mais vas-y, c'est bon, va jouer au foot avec lui!" (rires). Mais c'est comme ça, c'est une question de tempérament. C'est un peu le paradoxe du filtre "delermien": on ne profite vraiment des choses qu'en les tenant à distance. Vincent Delerm: Disons qu'il faut au moins avoir le recul de se demander si ce que vous avez ressenti, vous, risque de toucher les autres. Assez en tout cas que pour en faire une chanson. Le titre Je ne sais pas si c'est tout le monde, c'est un peu ça... Ce "détachement" est-il encore facile à entretenir dans un monde qui donne l'impression de tourner fou? Vincent Delerm: Est-ce que je pourrais par exemple pondre un morceau sur l'écologie et le changement climatique? Pour ça, il faudrait un angle vraiment fort, qui n'est pas si facile à trouver. Personnellement, j'ai tendance à penser que vous êtes toujours un peu obligé de vous mettre en retrait si vous voulez témoigner de l'époque actuelle sans ouvrir les "robinets" habituels... Il ne s'agit pas d'être déconnecté, mais j'ai l'impression qu'un certain recul est nécessaire, moins pour s'éloigner que pour proposer autre chose. C'est aussi ce que les gens attendent de nous. Dans une Vie Varda, vous parlez de "faire une vie hors compétition". Ce qui est en soi très politique... Vincent Delerm: C'est un morceau que j'ai réalisé avec Peter von Poehl, avec qui j'avais déjà bossé il y a une dizaine d'années. C'était génial de le retrouver, et de voir qu'il n'avait pas dévié de sa route, que peu importe les modes, il avait continué à tracer. C'est ce qui m'a amené à cette idée de vie hors compétition et au personnage d'Agnès Varda, qui me semblait aussi parfaitement incarner ça... Personnellement, je sais aujourd'hui que je peux me permettre un certain nombre de choses. Je ne dois pas forcément m'aligner sur la pulsion du moment. Même si ça n'empêche pas que j'ai toujours envie que les gens viennent me voir. (sourire) Antoine Wielemans: Avec Lio, on en parlait justement avant de venir... Lionel Vancauwenberghe: ...de notre futur album de rap. (rires) Antoine Wielemans: Disons qu'on constatait qu'on n'avait été jamais aussi éloignés du paysage radiophonique actuel... À partir de là, on pourrait se demander comment faire coller les éléments de notre musique à l'époque, sans pour autant se perdre. Ou alors, transformer ça en opportunité pour totalement se lâcher. Sur nos derniers disques, par exemple, les morceaux étaient assez "normés", trois, quatre minutes pas plus. Si tout s'écroule, et que l'on sait que l'on ne passera probablement plus en radio, pourquoi ne pas tout exploser et créer un disque complètement "hors compétition"?...