Dans le brouhaha du Coq, café populaire bruxellois installé à deux pas de la Bourse, Jonathan Robert (voix, guitare, synthé) et Dominic Berthiaume (voix, basse) se demandent eux-mêmes encore comment tout ça est arrivé. Leur groupe, Corridor, est le premier band francophone à avoir signé chez Sub Pop, le mythique label de Seattle qui encadra dès la fin des années 80 Nirvana, Mudhoney et la déferlante grunge.
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Dans le brouhaha du Coq, café populaire bruxellois installé à deux pas de la Bourse, Jonathan Robert (voix, guitare, synthé) et Dominic Berthiaume (voix, basse) se demandent eux-mêmes encore comment tout ça est arrivé. Leur groupe, Corridor, est le premier band francophone à avoir signé chez Sub Pop, le mythique label de Seattle qui encadra dès la fin des années 80 Nirvana, Mudhoney et la déferlante grunge. Trente-trois ans... Les deux Montréalais sont à peine plus vieux que la structure fondée en 1988 par Jonathan Poneman et Bruce Pavitt. "On ne nourrissait pas ces attentes-là, expliquent les deux Canadiens d'une seule voix. On avait quatre démos. Quatre maquettes en vue d'enregistrer un nouvel album. Notre tourneur nord-américain de l'époque, qui est à présent devenu notre manager, nous a seulement demandé s'il pouvait les envoyer à des connaissances." Les représentants de Sub Pop ont tellement apprécié qu'ils ont fait Seattle-New York pour rencontrer les Montréalais dans le vent et les voir en concert dans un petit club de Brooklyn. Les précédents albums de Corridor étaient sortis sur des labels DIY: Requiem Pour Un Twister en France et Michel Records, une structure montréalaise davantage axée sur le numérique. Jonathan a étudié l'animation à Montréal. Il travaille dans l'illustration, crée des visuels d'albums, des vidéoclips (ceux de Corridor déjà), et gravite pas mal autour de la scène canadienne. Dominic est photographe et a été pigiste chez Vice. "Toutes les photos de Corridor, c'est principalement moi qui les ai prises. Pour Vice, je faisais juste de la musique. Depuis cet été, le bureau de Vice à Montréal a fermé. Ils ont mis la clé sous le paillasson dans pas mal d'endroits à travers le monde. Les temps changent." Les temps changent mais Montréal reste pour les deux hommes un endroit propice aux musiques électriques. "C'est pas juste une question de loyer, poursuit Dominic. Je pense aussi à la dimension pratique. Un groupe de rock a besoin d'espace. Ce n'est pas un hasard selon moi si Paris sort davantage de trucs électroniques. Les surfaces sont plus petites, plus réduites, les voisins plus près. Tu ne peux pas facilement avoir une batterie, un gros ampli de basse et faire du bruit." À Montréal, les Corridor répètent à la Cité 2000, un bâtiment industriel situé sous le pont Jacques-Cartier, à proximité de Radio Canada et du village gay. Avec sa centaine de cellules, ce serait la plus grande concentration de locaux de répétitions pour musiciens en Amérique du Nord. "C'est une ancienne usine de caoutchouc. Je me demande même s'ils ne fabriquaient pas des condoms... On est installés dans un immeuble avec une cinquantaine de locaux de répète et quasiment que des bands métal. Ça explique peut-être pourquoi on joue aussi fort." Les lieux sont aussi fréquentés par leurs potes de Jesuslesfilles et le furent jadis par les mecs de Malajube. Malajube, une influence indéniable. Un des rares groupes qui a fait du rock en français et a plutôt pas mal marché aux États-Unis. "C'est parce que la voix y est musicale. Elle est utilisée comme un instrument. Comme chez nous, en fait. Ils nous ont inspirés. Ils étaient d'ailleurs une référence quand on a lancé le groupe. Ils nous ont prouvé qu'on pouvait chanter en français sans que ça sonne comme de la chanson." Les Corridor font la pub de Ponctuation, un groupe psychédélique de Québec, racontent la découverte récente d'Étienne Daho et avouent avoir un faible pour Julien Gasc. Jonathan déclare par contre ne pas connaître les mecs de Pottery. Il ne les a même jamais vus en concert. La frontière culturelle se superpose parfois à la frontière linguistique. Si les groupes de rock francophones font souvent leurs débuts dans des bars comme l'Escogriffe et le Quai des Brumes, les anglophones débutent généralement à la Casa Del Popolo ou dans un espace autogéré. "Moi, les mecs de Pottery, je les connais bien, embraie Dominic. Ils vivent tous dans mon quartier, dans la Petite Italie. On fréquente les mêmes endroits. Mais la communauté anglo organise pas mal de house shows, de concerts sauvages. Alors que ça ne se fait pas tellement chez les francophones. Je me suis vraiment imprégné de tout ça. De cette scène anglophone qui ne joue pas particulièrement dans les mêmes lieux que nous." "Il y a pas mal d'endroits qui ne sont pas particulièrement légaux, qui sont alcoolisés et qui finissent par mourir, commente Jonathan. Tu as le groupe derrière qui finit par s'exporter. Ou tu as les voisins qui se plaignent un peu trop du boucan." Le premier EP de Corridor parlait d'anxiété, de peur, d'angoisse. L'album Le Voyage éternel évoquait les rapports humains en usant d'un vocabulaire de science-fiction. Et Supermercado observait les ères de transition, dépeignait les changements de moeurs. Le nouveau Junior n'a pas ce genre de thématique. "Il n'a vraiment pas été réfléchi. Il a été créé dans l'urgence et se veut extrêmement spontané. Il raconte des choses qui sont proches de nous. Des histoires d'amis qui sont réellement arrivées. Des trucs plus personnels aussi." "Quand tu es pris à la gorge dans le processus de création, dans ton inspiration, tu pars de ce que tu connais, termine Dominic. Tu y vas à l'intuition. Même si ce n'est pas toujours la meilleure des solutions." "C'est clair qu'il n'y avait aucun retour en arrière." Corridor est de toutes façons lancé dans une irrésistible marche en avant.