Dans les loges de Flagey, il semble tout sérieux, comme ça, avec ses petites lunettes et son timbre posé. Mais sur scène, deux heures plus tard, dreads à l'air, le garçon est plutôt du genre possédé. Shabaka Hutchings est un caméléon. Ce que laissaient déjà deviner une discographie et un pedigree bien remplis et métissés. Shabaka a cofondé le quatuor éthio-jazz Sons of Kemet, est membre de The Comet is Coming qui fusionne jazz, afrobeat et electronica, et du septuor électro world jazzy psychédélique Melt Yourself Down. Il a tourné avec le légendaire et pionnier Mulatu Astatke, joué avec le Sun Ra Arkestra... "Je suis né en 1984 à Londres et, à six ans, je suis parti vivre à la Barbade avec ma maman. Je suis allé à l'école là-bas jusque seize. Et j'ai commencé la clarinette quand j'en avais neuf. On m'en a donné une à l'école. J'aimais ça. Aucune pression extérieure. Personne ne jouait de musique à la maison. Ma mère était prof d'anglais. Mon père est graphic designer mais il était resté en Angleterre. Et ma grand-mère était sage-femme. Aucun n'avait quoi que ce soit à voir d'important avec ce que je fais maintenant."
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Dans les loges de Flagey, il semble tout sérieux, comme ça, avec ses petites lunettes et son timbre posé. Mais sur scène, deux heures plus tard, dreads à l'air, le garçon est plutôt du genre possédé. Shabaka Hutchings est un caméléon. Ce que laissaient déjà deviner une discographie et un pedigree bien remplis et métissés. Shabaka a cofondé le quatuor éthio-jazz Sons of Kemet, est membre de The Comet is Coming qui fusionne jazz, afrobeat et electronica, et du septuor électro world jazzy psychédélique Melt Yourself Down. Il a tourné avec le légendaire et pionnier Mulatu Astatke, joué avec le Sun Ra Arkestra... "Je suis né en 1984 à Londres et, à six ans, je suis parti vivre à la Barbade avec ma maman. Je suis allé à l'école là-bas jusque seize. Et j'ai commencé la clarinette quand j'en avais neuf. On m'en a donné une à l'école. J'aimais ça. Aucune pression extérieure. Personne ne jouait de musique à la maison. Ma mère était prof d'anglais. Mon père est graphic designer mais il était resté en Angleterre. Et ma grand-mère était sage-femme. Aucun n'avait quoi que ce soit à voir d'important avec ce que je fais maintenant."Baigné comme la plupart des familles caribéennes dans le calypso et le reggae qui passent en boucle sur les ondes, Shabaka aime ajouter sa petite touche aux pop songs qui passent à la radio. Le Un-Break My Heart de Toni Braxton, le Back At One de Brian McKnight et les ballades des Boys II Men... "Je pense que cette enfance a exercé une influence non négligeable sur ma musique. Grandir là-bas, vivre le carnaval tous les ans, voir les réactions des gens, sentir l'atmosphère, l'énergie incroyable qui vibre. Ça durait une semaine entière."À seize piges, Shabaka regagne la grisaille anglaise, s'installe à Birmingham pour trois ans et se met plus sérieusement à la musique. Il passe ses journées à étudier et à répéter, fait la connaissance de Soweto Kinch et de Courtney Pine, puis celle de Gary Crosby. À Londres, il finit par intégrer les Tomorrow's Warriors, une association qui cherche à nourrir et à développer les talents de jeunes musiciens de jazz. "Le jazz est une forme d'expression qui te permet d'aller très loin je pense. Tu vois ce moment dans le hip-hop où les gens ont dépassé les simples paroles articulées? J'ai entendu ça chez 2Pac, chez Notorious B.I.G., parfois chez Busta Rhymes, Scarface... Dans pas mal d'autres genres, tu as des moments où les musiciens sortent d'eux-mêmes et des carcans. Moi, si le rap est le premier style de musique qui m'a vraiment obsédé, c'est dans le jazz que j'ai trouvé le plus de gens qui se laissaient aller et dépassaient la logique."Le premier album sur la pochette duquel il a glissé son nom (son prénom du moins), celui de Shabaka and the Ancestors, le sieur Hutchings l'a intitulé Wisdom of Elders ("la sagesse des aînés") et il l'a enregistré à Johannesburg. "C'est moins une quête que le témoignage d'une époque. Une période de quatre ans pendant laquelle j'ai fait l'aller-retour entre l'Angleterre et l'Afrique du Sud. J'avais une copine là-bas à l'époque. C'est ainsi que tout a commencé. Dès ma première visite, j'ai réalisé que le pays possédait une scène musicale bouillonnante. Beaucoup d'artistes complètement inconnus qui faisaient de la musique incroyable et créative. Quand tu entends jazz sud-africain, tu penses Abdullah Ibrahim, Hugh Masekela. Une génération plutôt âgée. Mais tu ne t'imagines pas que de jeunes musiciens ont été nourris par Internet et ont grandi avec les mêmes influences que toi. Ça a été très excitant de les rencontrer et de jouer avec eux. J'ai adoré cette atmosphère, cette intensité. Et j'ai voulu immortaliser ce qu'on a fait ensemble."On pense à Idris Ackamoor, qui a commencé sa carrière avec les Pyramids par un long voyage initiatique dans le berceau de l'humanité et a intitulé son dernier album We Be All Africans. "Même en partant des mêmes idées, l'album n'aurait jamais sonné de la sorte si je l'avais enregistré à Londres avec des Anglais. C'est ce qui rend les choses intéressantes. Comment ces chansons ont changé en traversant les eaux..."Vient aussi à l'esprit le nom de Kamasi Washington. Pour la jeunesse, l'esprit communautaire de la fabrication... Son album, Shabaka y a passé quatre semaines de "vacances" avant de tout enregistrer en un jour. Il a tourné avec son trompettiste Mandla Mlangeni et a participé au disque de son projet, l'Amandla Freedom Ensemble. Il a donné des concerts avec le groupe de son batteur Tumi Mogorosi et a mis en boîte Icilongo avec son pianiste Nduduzo Makhathini, le lendemain de l'enregistrement de Wisdom of Elders. "Tout le monde joue avec tout le monde là-bas. C'est une espèce de grande chaîne. Au-delà de la démarche, Kamasi et moi partageons des influences communes évidemment. Des époques dans l'Histoire du saxophone nous parlent à tous les deux. Le son et l'attitude d'un Pharoah Sanders, un Billy Harper aussi par exemple. Un des problèmes dont a souffert le jazz -en tout cas en Angleterre, le seul contexte dont je puisse vraiment parler- c'est que, jusqu'il y a peu, les gens avec des backgrounds socio-économiques comme le mien ne croyaient pas que des jazzmen pouvaient leur ressembler. Ils s'imaginaient un mec en costard, plus vieux, guindé. Le jazz n'était pas la musique des jeunes. C'était la musique de leur père, de leur mère. Ils comprennent maintenant que certains musiciens ont leur âge et partagent leur sensibilité, ont grandi avec la même techno, la même drum'n'bass, le même hip-hop qu'eux. BadBadNotGood a joué un rôle dans tout ça, oui. Notamment en surprenant les gens. En les prenant à contre-pied. Kendrick Lamar et les Roots aussi... Ils ont poussé les auditeurs à donner une chance au jazz."Disque fiévreux et hanté se promenant en territoires non balisés, Wisdom of Elders fait référence à toutes ces petites leçons qu'on apprend des autres tout au long de notre chemin. "Tu ne le vois pas spécialement comme de la sagesse en temps réel. C'est de la diffusion d'informations. Mais une façon essentielle et historique d'apprendre le jazz. Je suis passionné par la transmission. La manière de véhiculer l'information de génération en génération. Et comment elle se décline en fonction des contextes."Il se souvient en souriant d'une engueulade de Charlie Haden avec lequel il jouait il y a quelques années. "Il est entré dans la pièce. On répétait. Il a arrêté le groupe. Vraiment énervé. Et nous a dit: "Qu'est-ce que vous foutez? C'est de la musique. C'est censé être facile et là ça sonne compliqué. La seule chose que vous avez à faire, c'est d'écouter et de jouer ce que vous ressentez." Ce genre de conseil est déterminant. Il l'avait sans doute déjà entendu de quelqu'un d'autre. Et je le dirai sans doute un jour à des musiciens plus jeunes. Peut-être juste de manière moins agressive (rires)."Le batteur sud-africain Louis Moholo, qui lui a donné le surnom de Mzwandile ("la maison s'agrandit"), titre du premier morceau de l'album, lui a également administré une bonne leçon. "La première fois qu'on a joué ensemble, je l'ai beaucoup écouté. J'ai essayé d'être délicat, de ne pas marcher sur ses pieds. Et il m'a complètement dominé. Ce fut un sentiment affreux. Il a senti que je n'avais pas vraiment confiance en moi. Il ne m'a pas soutenu. Il sentait ce que je cherchais à faire et me poussait sur le côté. J'ai compris qu'il fallait toujours avoir une idée ferme, affirmer sa personnalité."Mulatu Astatke (Shabaka l'a accompagné pendant deux ans avec les Heliocentrics) l'a quant à lui fait beaucoup réfléchir au pouvoir de la mélodie dans un contexte jazz. "Il ne cause pas beaucoup. J'ai davantage appris de ses compositions. Notamment comment trouver l'équilibre entre une chanson qui a son intégrité artistique mais parle à l'auditeur." Son pote Courtney Pine et le Sun Ra Arkestra lui ont pour leur part montré comment se comporter sur scène. "L'engagement à avoir avec le public. Même si tu n'es pas un showman. Ça n'affecte pas nécessairement ma manière de bouger mais ça m'offre davantage de liberté à l'intérieur. C'est une expérience entre le corps des spectateurs et le mien. Prendre conscience que les artistes et leur public font partie d'un même organisme rend les choses beaucoup plus naturelles."Hyperactif, Shabaka, le sorcier, possède du haut de sa petite trentaine un fameux carnet d'adresses. Il a collaboré avec le griot Anthony Joseph, joué dans de grands clubs avec l'ovni électro Floating Points ou encore travaillé avec Jonny Greenwood sur la BO de The Master. "J'ai reçu un mail un jour. "Hi, my name is Jonny Greenwood. Mon boulot quotidien, c'est Radiohead mais je fais aussi des musiques de films." Il m'avait découvert sur un disque de la trompettiste Yazz Ahmed et avait cherché des vidéos de moi sur YouTube. Il m'a envoyé de la musique qu'il avait composée pour The Master. De la musique classique. J'ai jammé dessus pendant une journée entière... Anthony et moi, par contre, on vient du même endroit. On a tous les deux essayé de sortir la musique caribéenne et son énergie de leur contexte. On a beaucoup réfléchi à ce que signifiait le fait d'être un musicien caribéen en dehors des Caraïbes. Tout en essayant de ne pas tomber dans le stéréotype." L'avenir du jazz? "Je ne sais pas. Il y aura éternellement des gens pour jouer la musique comme elle a toujours été jouée. Mais moins d'artistes seront sans doute étiquetés ainsi. Ce qui ne dit rien de la musique en tant que telle mais signifie que davantage de gens apprécieront l'héritage du jazz sans le définir de la sorte. C'est une bonne chose quand on veut qu'il infuse dans la société." SHABAKA AND THE ANCESTORS, WISDOM OF ELDERS, DISTRIBUÉ PAR BROWNSWOOD/NEWS. 9 LE 09/04 À L'ANCIENNE BELGIQUE ET LE 13/07 AU GENT JAZZ.RENCONTRE Julien Broquet