"L'album Black Box , finalement paru en 2012, aurait pu ne jamais sortir. Parce que la "clearance" des samples a été un extraordinaire casse-tête, un parcours du combattant. Pour la demande d'usage d'un segment de titre de Nina Simone par exemple, on n'a simplement jamais eu de réponse, pour d'autres, le mail revenait avec "No", sans autres commentaires." Nicolas Repac, depuis son salon parisien, en sourit encore. Certes un peu jaune vu la douloureuse longueur du processus, celui d'un label indépendant parisien -l'excellent No Format- s'adressant à des éditeurs pour la plupart anglo-saxons, héritiers de considérables catalogues, pas forcément sensibles aux aventures sonores indie européennes. Le disque en question, Black Box, se débloque au final, lorsque les ayants droit de l'ethno-musicologue Alan Lomax donnent leur feu vert pour les enregistrements extraordinaires du pionnier américain des field recordings. "Ils refusent 80% des demandes, facturent sérieusement les stars et, avec des gens comme nous, acceptent sans demander de cash, juste des droits d'édition", précise Repac, qui a mis cinq ans pour aboutir à l'actuel Rhapsodic. Soit une faramineuse fourmilière ethnique, principalement africaine, transportée au XXIe siècle, en un processus viral de classification de sons et d'émotions. Un morceau pouvant engloutir 40 à 50 samples différents, refondus en une alchimie finale du genre à convoquer la sensation de vrais morceaux (lire encadré). Tout ça grâce à une rencontre. "Après l'expérience des deux précédents albums, je me posais la question de comment repartir dans le même cycle de sampling. Et puis, j'ai fait la rencontre de Charles Duvelle."
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"L'album Black Box , finalement paru en 2012, aurait pu ne jamais sortir. Parce que la "clearance" des samples a été un extraordinaire casse-tête, un parcours du combattant. Pour la demande d'usage d'un segment de titre de Nina Simone par exemple, on n'a simplement jamais eu de réponse, pour d'autres, le mail revenait avec "No", sans autres commentaires." Nicolas Repac, depuis son salon parisien, en sourit encore. Certes un peu jaune vu la douloureuse longueur du processus, celui d'un label indépendant parisien -l'excellent No Format- s'adressant à des éditeurs pour la plupart anglo-saxons, héritiers de considérables catalogues, pas forcément sensibles aux aventures sonores indie européennes. Le disque en question, Black Box, se débloque au final, lorsque les ayants droit de l'ethno-musicologue Alan Lomax donnent leur feu vert pour les enregistrements extraordinaires du pionnier américain des field recordings. "Ils refusent 80% des demandes, facturent sérieusement les stars et, avec des gens comme nous, acceptent sans demander de cash, juste des droits d'édition", précise Repac, qui a mis cinq ans pour aboutir à l'actuel Rhapsodic. Soit une faramineuse fourmilière ethnique, principalement africaine, transportée au XXIe siècle, en un processus viral de classification de sons et d'émotions. Un morceau pouvant engloutir 40 à 50 samples différents, refondus en une alchimie finale du genre à convoquer la sensation de vrais morceaux (lire encadré). Tout ça grâce à une rencontre. "Après l'expérience des deux précédents albums, je me posais la question de comment repartir dans le même cycle de sampling. Et puis, j'ai fait la rencontre de Charles Duvelle."Peu connu du grand public, Duvelle (1937-2017) est pourtant un personnage bigger than life. Enfance dans ce qui était alors l'Indochine française, un grand-père architecte de renom à l'origine de nombre d'immeubles haussmanniens, cursus au prestigieux Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Ce potentiel grand bourgeois va parcourir la planète son. Nagra puis DAT et micro en mains, plus un Rolleiflex et même une caméra 8 mm. Duvelle enregistre essentiellement l'Afrique, avec d'éventuels débordements en Océanie et en Asie. Il collabore initialement avec le label Ocora -fondé par la radio publique française dans les années 50-60- et croise diverses routes. Notamment celle de Fellini, qui implante ses sonorités dans son Satyricon de 1969. Puis, l'ethno-musicologue français fonde son propre label Prophet en 1998, clin d'oeil au nom du clavier novateur de l'époque. Sinon, Byrne, Eno et... Eddie Barclay, qui publiera plusieurs enregistrements de Charles, sont parmi ceux qui adoubent une quête précieuse, pas moins que la constitution d'une partie de la mémoire musicale de l'humanité. "J'ai rencontré Charles Duvelle, chez lui, en banlieue parisienne, se souvient Nicolas Repac. Il m'a confié une copie digitale de la quarantaine d'albums sortis sur son label Prophet, soit plusieurs centaines de morceaux. Chaque disque ayant une thématique ou visant une ethnie précise." Commence alors pour Nicolas un véritable travail d'entomologiste sonore. Comme on étudierait et disséquerait des insectes, le guitariste-compositeur examine chaque enregistrement à la loupe, repère des passages qui l'intéressent, coche des rythmes, des couleurs, des patterns et constitue une première collection de sons. "ça a été littéralement une aventure. Je suis parti avec mon petit bâton de musicien, suivant mes intuitions et une certaine vision qui abolit les frontières géographiques et temporelles. Dans un même morceau, je peux faire se côtoyer des gens déjà morts avec des vivants, de la musique d'Afrique peut rencontrer de l'opéra européen. Quand j'ai découvert le sampling dans les années 90, ça a bouleversé ma vie et donné l'envie d'imaginer des mondes musicaux futurs."Ce procédé de puiser dans les réserves de Charles Duvelle prend des mois à Nicolas Repac. Il commence à créer des "squelettes de morceaux sur ce qui peut se marier, se rencontrer". Notant aussi qu'il y a des récurrences dans cet océan sonore, comme le fait pour Duvelle d'avoir centré sa quête et ses pérégrinations plutôt sur l'Afrique noire, d'où des rythmes cousins et de nombreuses polyphonies vocales. Même si dans un même pays, au gré des ethnies, les sonorités se modifient, fluctuent, changent. "Pour moi, Duvelle est une sorte de Lomax français ou d'Indiana Jones de l'ethnomusicologie: il y a des photos où on le voit se balader dans des villages, les gens y jouent de la musique et dansent. Il suit le flux de ce qui arrive sans trop savoir ce qu'il va rencontrer. Duvelle fait partie des sauveurs de mondes perdus: sans des gens comme lui, des pans entiers de la musique humaine auraient purement et simplement disparu depuis les années 60. Parfois, il a enregistré des ethnies qui représentaient à peine une cinquantaine d'humains et, sans son travail, elles n'existeraient plus dans la mémoire, probablement balayées par la mondialisation." Reconnaissance implicite de l'importance du travail de Duvelle: un de ses enregistrements figure dans l'une des sondes spatiales envoyées dans l'espace, supposées témoigner de la multiplicité de la race humaine. Justement. Dans ce contexte mondialiste, global, où les "anciennes" musiques africaines -ou autres- se retrouvent sur l'album de Nicolas via une prise son réalisée par Duvelle, quels sont les droits du musicien original? Quelle attitude adopter face à des centaines de musiciens "ethniques", dont le nom restera inconnu, mais qui permettent aujourd'hui à des albums contemporains d'exister parfois un demi-siècle ou davantage après leur enregistrement sur le terrain? "Si on s'en tient à la morale, prévient Nicols Repac, il vaut mieux que j'abandonne immédiatement mes activités. J'arrête tout de suite. Cette question se pose dans un mouvement de réappropriation culturelle qui envahit la planète. Oui, j'utilise des archives sonores mais comment se sont fabriquées les musiques urbaines telles que le rap, la techno, l'électro? Elles sont toutes, au départ, des initiatives de DJ qui ont pris des disques, en ont sélectionné une partie et les ont fait tourner pour que leurs copains rappers/slamers mettent des textes dessus." Avec la différence que les "emprunts" -qui remontent au moins aux Stones et à Led Zeppelin(1), donc bien avant le rap- ont fini dans la plupart des cas par être identifiés et donc monnayés. Ici, le musicien anonyme d'un village du Bénin ou du Congo, pas plus que ses descendants, ne saura probablement jamais qu'il a été samplé suite aux enregistrements de Duvelle. "Je plaide coupable, ajoute-t-il. Je trouve ça très restrictif. J'emprunte mais je ne fais pas que du sampling dans la vie: j'ai d'abord appris la musique par les instruments. Est-ce que le do majeur ou le ré mineur, les mots de la langue française, m'appartiennent? La culture appartient-elle à quelqu'un? Je ne veux pas moraliser la musique parce que ça mettrait des barrières à la création: ce qui m'a toujours intéressé, poussé, c'est faire des disques qui n'existent pas."Nicolas Repac, sampleur sans reproche? Sa technique de fabrication musicale semble plaider pour lui: il ne se contente pas d'empiler plusieurs dizaines de samples par morceau, mais les fait muter, sortir de leur tempo, tonalité et rythme naturels. Le tout se passe via un clavier midi: lorsque le musicien s'empare, par exemple, d'un bout de morceau de n'goni (guitare africaine à trois cordes), il le joue deux octaves plus bas et cela sonne alors comme une contrebasse futuriste. D'où ces sonorités particulières, poétiques, "qu'on ne peut pas produire avec des instrus traditionnels". Dans ce grand mix foldingue qui cherche à former "une culture universaliste", il faut sans doute cocher le mélange dont Repac est lui-même fait. Racines catalanes, basques, serbes, et même belges. "Je suis récemment allé en Serbie et en Bosnie, là où mon père m'avait interdit d'aller alors que c'était prévu quand j'avais treize ans. Il y a presque trois ans, j'ai reçu par Facebook, le message d'une cousine serbe, journaliste à la télévision, qui prenait contact avec moi. Alors qu'au même moment, il était question d'une petite tournée dans les Balkans avec mon ami Arthur H, mon père est mort en avril 2018. Je me suis retrouvé à Belgrade, avec une grande famille aux bras ouverts. Retrouvant mon cousin Milan, qui, lors de sa seule visite en France, m'avait appris mes premiers accords de guitare. Hélas, il a été emporté par le Covid, bouclant sans doute un cycle de ma vie." Ou autrement dit, un sampling humain.