Série d'été: L'empire des réseaux
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Jusqu'en mai 2009, MySpace figurait parmi les dix sites Internet les plus fréquentés de la planète. En 2005, il était même le quatrième le plus consulté au monde, juste derrière Yahoo, AOL et MSN. Si aujourd'hui il n'est plus qu'un champ de ruines commercial et bling bling, le site Web de réseautage social a exercé un rôle déterminant dans l'industrie de la musique. Accessibilité. Démocratisation... MySpace, a place for friends, a rendu des groupes inconnus riches et célèbres et même parfois participé à leur rencontre. Il a explosé les barrières entre les artistes et leurs fans. A fait germer des microcommunautés et permis à des scènes de résonner (la new rave des Klaxons et de Shitdisco). Il a aussi offert un accès à la musique quasi illimité. MySpace a préfiguré le succès des Facebook, Instagram et Twitter. L'avènement des SoundCloud, Spotify et Tumblr. On est en août 2003. Des employés de la boîte de marketing en ligne eUniverse décident de faire équipe pour créer une réponse plus harmonieuse et agréable à Friendster. A l'époque, Friendster, considéré comme le premier réseau social majeur, a 1 an. C'est un site de rencontres qui permet aux utilisateurs de faire la connaissance des amis de leurs amis. On peut y créer un profil. Y inclure des mises à jour de statut et indiquer son humeur... MySpace veut en devenir une version améliorée et branchée. Contrairement aux profils privés de Friendster réservés aux utilisateurs inscrits, les profils personnalisables de MySpace sont publics. Ils contiennent souvent de la musique, des vidéos et des selfies. Symbole de l'Internet participatif, MySpace place l'utilisateur au coeur de son fonctionnement. Il est l'une des premières communautés digitales où les gens entrent en contact à travers leurs goûts communs. Sur la base du partage de contenus, il construit de véritables communautés. Rapproche les personnes à travers des intérêts de niche. La photo de lui au tableau est l'un des clichés emblématiques des années 2000. Entrepreneur plus connu sous le nom de "Tom de MySpace", Tom Anderson, cofondateur du réseau social, qui devenait votre ami dès que vous ouvriez un compte, était un grand fan de Weezer et en pinçait pour la face la plus pop de l'indie rock alternatif. Les musiciens ont été parmi les premiers à saisir l'intérêt de son jouet et ont largement contribué à son succès. Rapidement, les groupes et DJ's y entreposent leurs compositions et font connaître leurs chansons. Egalité des chances. MySpace est un outil de communication exceptionnel à la force de frappe déconcertante pour les artistes, débutants ou confirmés, professionnels ou amateurs. Plus besoin d'envoyer des démos aux maisons de disques. De coller des affiches. De contacter les promoteurs de concerts, les programmateurs de salles et de festivals. Sans un balle, ils peuvent désormais diffuser leur musique eux-mêmes et communiquer directement avec leurs fans. Gratuit (son modèle économique est basé sur la publicité), MySpace a changé la manière qu'on avait de découvrir la musique à une époque où il était particulièrement compliqué d'exister sans distributeur et encadrement. Il a modifié la façon qu'avaient les artistes et les fans de se trouver. Celle qu'avaient les labels, les blogs et les programmateurs de repérer les nouveaux talents. MySpace permet la même disponibilité à tous quel que soit le niveau de notoriété. Il offre à un tas de petits poissons une visibilité dont ils ne pouvaient rêver. C'est qu'on vient d'un monde dans lequel on enregistrait la musique à la radio puis copiait fastidieusement sur son ordinateur les CD's de la médiathèque. A côté des sites officiels de groupes et de ceux gérés par des fans, MySpace est un outil révolutionnaire. Une formidable banque de données, un fichier marketing géant créé par les internautes eux-mêmes et tenu à jour de façon spontanée. Chaque profil contient des informations précieuses sur son auteur, son identité, ses préférences sexuelles et culturelles, son influence sur la communauté, au regard du nombre et de la "qualité" de ses amis. Le fonctionnement du réseau social américain correspond à ce que recherchent les professionnels de la pub et du marketing. Les maisons de disques ne se sont d'ailleurs pas fait prier pour s'en emparer. Avec son mode de fonctionnement moderne, son contenu directement produit par les utilisateurs, MySpace tend à prouver que faire entendre sa musique gratuitement sur le Net n'est pas un suicide commercial. Il a permis de cibler et de développer internationalement les niches. Puis de transformer les fans digitaux en acheteurs de tickets de concerts. Comme beaucoup d'autres, Los Campesinos! a eu une page MySpace avant d'avoir des chansons. Puff Daddy a signé Janelle Monáe sur son label Bad Boy après l'avoir entendue la première fois sur MySpace. Lily Allen et les Arctic Monkeys on attiré l'attention de l'industrie quand leurs premières chansons sont devenues virales sur la plateforme. On pourrait aussi parler de The Do, d'Adele, de Kate Nash... MySpace est le premier endroit où Nicole Atkins a posté ses démos. Et en un claquement de doigt, des Espagnols lui écrivaient pour lui parler de sa musique. Mark Lanegan lui envoyait un message pour la complimenter. Skrillex a pris Zedd sous son aile après l'avoir "trouvé" sur MySpace. L'agent artistique Scooter Braun y est remonté jusqu'à la mère de Justin Bieber. Au fil du temps, les réseaux sociaux sont devenus des éléments fondamentaux de la vie moderne. Si la musique n'était pas le coeur de son activité, elle a bel et bien permis à MySpace de se construire une image jeune et indépendante. Quand il a réalisé l'importance de la musique pour les utilisateurs, Tom Anderson a d'ailleurs créé le label MySpace Records (Mickey Avalon, Kate Voegele, Pennywise...) en partenariat avec Interscope. Comment MySpace, racheté en 2005 par le magnat des médias Rupert Murdoch et son groupe News Corp pour la modeste somme de 580 millions de dollars, a-t-il été revendu (bradé) pour 35 millions en 2011? Pourquoi a-t-il été boudé, délaissé et carrément ringardisé? Des mauvais investissements, une tendance à se disperser, des concurrents plus conviviaux, plus confortables, plus simples d'utilisation. Mais ça, c'est une autre histoire.