Les camps soviétiques ont été le lieu d'horreurs souvent ignorées de la population russe, mais ce fut aussi le lieu de composition de 24 morceaux de Vsevolod Zaderatski. Jusqu'à ce week-end, ces oeuvres n'avaient jamais fait l'objet d'un concert. C'est maintenant chose faite. Près de 75 ans après, celles-ci ont été interprétées, par six pianistes, au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou.

Dans le début des années 2000, les "24 préludes et fugues" du compositeur sont sortis de l'ombre, soit 50 ans après sa mort. Jusque-là, ses oeuvres étaient restées confidentielles. Elles ont été retrouvées en Ukraine, où le musicien a fini sa vie après sa libération. Marina Brokanova, directrice du journal spécialisé Piano Forum explique qu'elles n'auraient pas pu paraitre avant la chute de l'URSS: "A l'époque soviétique, c'était interdit. Pendant la Perestroïka, il n'y avait pas d'argent, les maisons d'édition étaient ruinées."

En ouverture du concert, le fils du compositeur, également appelé Vsevolod Zaderatski, explique les circonstances dans lesquelles ces morceaux ont été écrits: "Il écrivait sa musique dans des conditions extrêmes. Il a composé ses morceaux sur des télégrammes ou des bouts de papiers. Ses gardiens lui donnaient de quoi noter, s'il promettait de n'écrire que des notes de musique. Ils les lui donnaient parce qu'il racontait des histoires intéressantes. Ce qui l'a sauvé, c'est qu'il a été envoyé au camp alors qu'il avait déjà l'habitude de la prison: il savait comment se conduire et comment survivre. Il en est sorti vainqueur."

Vsevolod Zaderatski est né en 1891 dans l'Ukraine soviétique. C'est donc en plein Empire tsariste que le musicien étudie au Conservatoire de Moscou, avant de devenir le professeur du tsarévitch Alexis, héritier du trône et fils de Nicolas II de Russie. Le compositeur quitte ses partitions au moment de la première guerre mondiale et entre dans l'armée. Il fera également partie des résistants à la Révolution communiste au sein de l'Armée Blanche. C'est son attachement à l'Empereur qui lui vaudra de perdre ses droits civiques ou encore le droit de se produire en publique. Il sera finalement envoyé dans le Goulag de la Kolyma, où il composera ses 24 morceaux entre 1937 et 1939. Des morceaux très expressifs et intenses qui constituent le premier exemple d'un retour au style baroque au 20e siècle.