Quand j'étais jeune, les choses étaient simples: Morrissey était le meilleur parolier anglais depuis Ray Davies, Roman Polanski était une personnalité trouble qui avait tourné quelques films monumentaux avant de s'accorder une poignée de pantalonnades (Pirates, Frantic...) et si quelqu'un commettait quelque chose d'illégal, cette personne était le plus souvent arrêtée, jugée, punie, et après avoir purgé sa peine, avait indiscutablement droit à une seconde chance, sauf en cas de perpétuité ou de peine capitale, autrement dit uniquement si les faits jugés avaient entraîné la mort. Cela dit, on savait déjà que Morrissey était une grosse endive et on se doutait bien que Polanski devait collectionner quelques casseroles de perversions. On savait aussi que la justice pouvait connaître de sérieux couacs. Disons que la distinction était juste plus franche entre la production artistique et la personnalité de l'artiste et qu'un "Faut-il encore lire Céline?" était généralement accueilli avec scepticisme, voire franches moqueries. Disons aussi qu'un contrat social même branlant nous semblait toujours mieux que la loi du talion.

Aujourd'hui, c'est différent. Morrissey n'est plus une géniale endive, il est devenu une sorte d'Eric Zemmour en roue libre, qui balance des énormités racistes en interview et, accessoirement, chante de la soupe. Faut-il, malgré tout, en guise de riposte citoyenne, brûler tous les albums des Smiths, d'autant que le dernier date de 1987, une époque où le chanteur était l'exacte antithèse de ce qu'il est aujourd'hui? Faut-il installer un cordon sanitaire autour de son oeuvre, pourtant principalement constituée de chansons sur le mal-être, la déception et la mise en scène de quelques faits divers sordides? C'est que Morrissey n'est pas Michel Sardou, demi-provocateur de droite, ou Skrewdriver, groupe skinhead. À une poignée de textes près, ses chansons n'ont jamais été problématiques. Depuis quelques années, ce sont ses interviews qui le sont. Dès lors, boycotter ses disques, même ceux d'une autre vie, ne relève-t-il pas justement d'une forme de loi du talion, de franche démesure punitive? Que les propos de Morrissey heurtent des sensibilités et soient même peut-être illégaux, c'est une chose, mais il existe des lois pour poursuivre ça. Des barèmes d'amendes, des contraintes pour qu'il garde le silence sur certains sujets. Doit-on dès lors, en plus de ça, aussi zapper son oeuvre de l'histoire musicale, interdire ses chansons d'antennes, imposer un boycott "commercial" sur des classiques pop qui n'impliquent pas que lui (le guitariste Johnny Marr n'a jamais eu le moindre propos déplacé, que je sache)? À la moindre connerie que quelqu'un commet, au moindre délit, une personne doit-elle forcément souffrir milles morts pour milles ans, sans possibilité de rédemption, de seconde chance, sans droit à l'oubli et d'une façon telle que sa punition touche aussi plus ou moins durement son entourage (dans le cas d'un boycott de Morrissey: les autres ex-Smiths, tous ses autres musiciens avec qui il a collaboré, ses producteurs, les gens de ses labels, ses managers, etc.).

"It's the song, not the singer"

Pourquoi deviendrait-il aussi obligatoire de se positionner sur la question? J'écoute encore régulièrement les Smiths (et les débuts solo de Morrissey). J'adore ces chansons et ces disques. J'adore leur force, ce que ça dégage, ce que ça raconte et ce que ça inspire mais je me fous totalement que celui qui chante s'appelle Stephen Patrick Morrissey et qu'il apprécie aujourd'hui Nigel Farage. Une chanson, c'est une alchimie et la personnalité réelle de ceux qui la fabrique n'entre pour moi pas en ligne de compte. Je ne me suis par exemple intéressé à Nine Inch Nails et à Trent Reznor que très récemment, il y a moins de trois ans. Leurs disques me retournent complètement la tête mais je ne sais toujours pas grand-chose de Trent Reznor. Je n'ai pas cherché d'infos sur lui, j'ignore complètement ce qu'il pense du Brexit, de Donald Trump et de l'islam. À vrai dire, je n'ai même jamais vraiment pris la peine d'écouter les paroles de Nine Inch Nails, n'ayant percuté que les gimmicks les plus évidents ("I want to fuck you like an animal" et "this is a copy of a copy of a copy"). Ce qui me bouleverse chez Nine Inch Nails, chez les Smiths et dans toute autre musique que j'aime, c'est une construction, quelque chose qui me parle de façon intime, transcendante même, que je juge plus ou moins magique en tous cas. Que ceux qui aient construit ça soient des chics types, des belles personnes, des branleurs, des crapules ou juste des humains pétris de contradictions n'est vraiment pas important. "It's the song, not the singer", contrairement à ce qu'avançaient les Rolling Stones. Toujours. Ou du moins, je n'ai pas les inévitables exceptions en tête au moment d'écrire ceci.

Je ne comprendrai donc jamais pourquoi au nom d'une éthique un peu zinzin, d'une rigueur morale bien trop maniaque, vous passeriez à côté de disques et de films énormes parce que la conduite de leurs créateurs vous pose des cas de conscience? Pourquoi se dégotter un souci moral vis-à-vis des productions non-problématiques d'un artiste problématique? Pourquoi aussi absolument devoir se positionner dans ce genre de débat? J'aime les chansons des Smiths. J'aime certaines chansons de Morrissey. Morrissey a pu m'inspirer dans la vie mais je pense que Morrissey sucre les fraises depuis 1992 et ça ne m'empêche pas d'encore écouter et aimer certaines de ses productions. Voilà. Ça change quoi à votre vie de savoir ça? Je réussis mon examen d'entrée dans la société civile ou je suis recalé pour hérésie ou, pire, relativisme? Admettons que vous vous en fichiez parce qu'il est vrai que je ne suis personne, que je ne pèse rien. Mais alors, pourquoi demander l'avis de Nick Cave sur Morrissey?

Dans la dernière livraison de The Red Hand Files, sa newsletter désormais indispensable, le chanteur australien répond en effet longuement à une question de fan sur son rapport à Morrissey et à la musique de celui-ci. Pour Cave, c'est assez simple: dès qu'une chanson est mise en circulation, elle n'appartient plus réellement à son auteur. "Lorsque j'écoute une chanson que j'aime - On The Beach de Neil Young, par exemple -, explique-t-il, je sens, au plus profond de moi, que cette chanson me parle à moi seul, que j'ai pris exclusivement possession de ce morceau. Ce n'est pas du tout rationnel mais je sens que cette chanson a été écrite en pensant à moi et qu'elle se glisse dans le tissu de ma vie, qu'elle la dirige, qu'elle la comprend mieux que ne pourrait me comprendre n'importe qui d'autre. Je pense que l'on peut tous se retrouver dans cette sensation de posséder une chanson. Cela fait partie de la singulière beauté de la musique."

Peu importe pour Nick Cave comment se conduisent donc réellement Neil Young et Morrissey dans la vie. Certes, dit-il, ce dernier radote des "inanités" mais cela ne l'empêche pas de rester "sans conteste" "le plus grand parolier de sa génération", au "catalogue extraordinaire". Pourquoi dès lors mettre à la "poubelle morale" des chansons comme This Charming Man, Reel Around The Fountain et Last Night I Dreamed That Somebody Loved Me, se demande Nick Cave, surtout si c'est en réponse à des "postures politiques" affichées 35 ans après l'écriture et la commercialisation de ces titres? L'esprit toujours taquin, c'est alors que je me rends chose d'une chose capitale: auteur de chansons où les femmes se prennent des beignes et se font noyer là où poussent les rosiers, chef de gang musical essentiellement masculin depuis 1976 et écrivain dont le roman le plus connu est drôlement lubrique, voire carrément sexiste, Nick Cave n'est en fait pas woke du tout. Il a même certainement des choses à cacher! "Avengers assemble!", nous tenons une nouvelle menace insidieuse envers le tissu social! Stop Me If You Think You've Heard This One Before!