On rencontre Makaya McCraven dans un hôtel bruxellois de l'avenue Louise. Le bon cette fois, pas celui appartenant à la même chaîne, mais situé près de la Grand-Place, auquel on s'est d'abord rendu. Le quiproquo vaut d'ailleurs à l'interview de commencer avec 20 bonnes minutes de retard. Mais l'intéressé semble à peine s'en offusquer. Difficile même de faire plus détendu et accessible que Makaya McCraven. Ce doit être son côté batteur: il en a non seulement la charpente, mais aussi la décontraction. Le côté relax du tapeur de fûts, qui charbonne derrière, pendant que les autres se font mousser sur le devant de la scène. OK, lui qui n'aime pas les étiquettes sera le premier à dézinguer la caricature. Sauf peut-être pour le côté bosseur. Car il turbine, Makaya McCraven. Ces derniers mois, on a vu son nom apparaître un peu partout, toujours dans les bons plans. Comme par exemple sur le dernier album de Jeff Parker (Suite for Max Brown), ou, en tant que producteur pour Junius Paul (Ism) ou le Français Antoine Berjeaut (Moving Cities). Récemment, en concert à Flagey, il dévoilait également un premier extrait de son nouveau disque, qui sort cette semaine: We're New Again.
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On rencontre Makaya McCraven dans un hôtel bruxellois de l'avenue Louise. Le bon cette fois, pas celui appartenant à la même chaîne, mais situé près de la Grand-Place, auquel on s'est d'abord rendu. Le quiproquo vaut d'ailleurs à l'interview de commencer avec 20 bonnes minutes de retard. Mais l'intéressé semble à peine s'en offusquer. Difficile même de faire plus détendu et accessible que Makaya McCraven. Ce doit être son côté batteur: il en a non seulement la charpente, mais aussi la décontraction. Le côté relax du tapeur de fûts, qui charbonne derrière, pendant que les autres se font mousser sur le devant de la scène. OK, lui qui n'aime pas les étiquettes sera le premier à dézinguer la caricature. Sauf peut-être pour le côté bosseur. Car il turbine, Makaya McCraven. Ces derniers mois, on a vu son nom apparaître un peu partout, toujours dans les bons plans. Comme par exemple sur le dernier album de Jeff Parker (Suite for Max Brown), ou, en tant que producteur pour Junius Paul (Ism) ou le Français Antoine Berjeaut (Moving Cities). Récemment, en concert à Flagey, il dévoilait également un premier extrait de son nouveau disque, qui sort cette semaine: We're New Again. Un projet comme les autres. L'album est en effet une relecture de I'm New Here, du grand Gil Scott-Heron, paru il y a exactement dix ans. Ce n'est pas la première fois que l'ultime disque du musicien-poète disparu en 2011 repasse dans d'autres mains. Sorti quelques mois avant sa mort, We're New Here proposait déjà une version "remixée", bidouillée par Jamie XX. Le jeune producteur du groupe The XX avait alors poussé encore un peu plus loin les textures électroniques déjà présentes sur l'oeuvre originale. À maints égards, la démarche de Makaya McCraven prend le chemin inverse. Comme si elle revenait au bercail, la voix éraillée de Gil Scott-Heron retrouve un écrin musical plus directement jazz et organique. Sans pour autant fuir la modernité. "Quand Richard Russell (patron du label XL Recordings, responsable d'I'm New Here, NDLR ) a appelé pour me proposer le projet, j'ai forcément pris le temps de réfléchir. Mais j'ai très vite réalisé à quel point je suis connecté à la musique de Gil. Mais aussi comment je pouvais m'y retrouver en lui appliquant ma méthode de travail, en bossant par exemple sur les samples, les boucles, etc."Ce n'est sans doute pas un hasard si Russell s'est tourné vers le jazz pour redonner une nouvelle vie au travail qu'il a effectué avec Gil Scott-Heron, il y a dix ans. C'est même assez symbolique de l'état de forme d'une musique que l'on a longtemps voulu mettre au placard. Dans le courant de la décennie écoulée, le jazz a en effet retrouvé, non pas un nouveau langage en tant que tel, mais bien un nouveau souffle. Tout à coup, il a réussi à nouveau à toucher les jeunes générations, notamment en se rapprochant du hip-hop. Makaya McCraven lui-même est d'ailleurs passé par là. Quand il était encore au lycée, il s'est ainsi retrouvé embrigadé au sein du groupe Cold Duck Complex. "On a même fait la première partie de 50 Cent..."Il faut dire que le musicien a de qui tenir. Né à Paris, en 1983, il est le fils du batteur jazz Stephen McCraven et de la chanteuse folk hongroise Agnes Zsigmondi. C'est à l'âge de trois ans que la famille repart vers les États-Unis, pour s'installer dans le Massachussetts. "Ado, une partie de moi repoussait l'idée que je puisse devenir musicien à plein temps comme mes parents. Je pouvais voir à quel point ce n'était pas évident tous les jours. Mais mon groupe commençait à bien marcher, on avait des concerts un peu partout, je bossais tout le temps, pratiquais mon instrument huit heures par jour, partout où je pouvais. En fait, la dernière fois que j'ai eu un job en dehors de la musique, je devais avoir 19, 20 ans. Et déjà à ce moment-là, j'étais déjà musicien pro depuis plus de cinq ans." Quand des universités l'appellent pour lui proposer un poste dans leur équipe de football US, il préfère par exemple décliner pour rester disponible pour son band. Ce qui ne l'empêche pas de multiplier les projets parallèles. Il joue, produit, trouve des concerts, dégote des locaux de répétitions. "J'ai toujours bien aimé mettre la main dans le cambouis et trouver des solutions. Être un facilitateur en quelque sorte. C'est quelque chose qui a toujours fait partie de moi. Si vous voulez vivre de votre art, vous devez être capable d'embrasser les opportunités qui s'offrent à vous. Je n'ai jamais fait de la musique pour faire de l'argent, mais j'ai besoin de faire de l'argent si je veux jouer de la musique."Cet esprit entrepreneur et collectif, il le retrouve à Chicago, où il finit par s'installer pour rejoindre sa future femme. Sur place, il se connecte à la bouillonnante scène jazz locale. Il fréquente notamment le Velvet Lounge, le club du célèbre saxophoniste Fred Anderson. Il continue d'alimenter sa fringale musicale, en s'impliquant dans plusieurs formations. Et, quand il rentre chez lui, après les concerts, il ne s'arrête pas forcément. "Après avoir enchaîné parfois deux gigs, je me remettais devant mon ordinateur et mes machines pour faire des beats jusqu'au milieu de la nuit. C'était un peu comme un hobby. Pour moi qui aimais le hip-hop, c'était quelque chose de naturel. J'ai toujours été attiré par la production, je voulais comprendre comment ça marchait. Je chipotais, je samplais les disques de Stevie Wonder ou ceux de mon père, je rajoutais des effets, etc. Mais sans jamais rien sortir." Cela va bientôt changer. En 2013, Scott McNiece vient de lancer le label International Anthem. Il propose à McCraven d'enregistrer sa prochaine série de concerts, dans un petit club, le Bedford. Près d'une trentaine de dates sont ainsi enquillées pendant un an. De ce matériel accumulé, le batteur pense s'en servir comme base de compositions originales, avec un trio ou en quartet. "Mais Scott m'a tout de suite dit: "Non, utilise plutôt directement les enregistrements et amuse-toi avec comme tu le fais chez toi"." McCraven se plonge donc dans la matière première de ces lives et en tire un passionnant premier album intitulé... In the Moment. On appréciera d'ailleurs l'ironie du titre. "Bien sûr que c'est paradoxal d'intituler Dans le moment un disque qui a été entièrement "bricolé" et réarrangé. Mais au fond, qu'est-ce qu'une composition? À quel moment parle-t-on de création? Quand vous écrivez un article, vous faites d'abord des recherches, vous réfléchissez, formulez des idées, écrivez, corrigez, réarrangez le chaos, etc. C'est la même chose avec la musique. En tant qu'artiste, j'ai toujours voulu faire des albums. Des choses comme Kind of Blue, Sgt. Pepper, Straight Outta Compton, etc. Soit des disques qui ne sont pas juste des témoins de ce qui s'est passé à un moment, mais des vraies oeuvres artistiques."C'est également comme cela que Makaya McCraven a travaillé pour We're New Again. Il a forcément pu s'appuyer sur les bandes de l'album original de Gil Scott-Heron. "Pour tout vous avouer, je ne connaissais pas très bien le disque en question. J'étais davantage familier avec ces titres des années 70. Ils faisaient partie de ce qu'on écoutait à la maison, à côté de Coltrane, Parliament, Miles Davis, Prince..." Le batteur va donc s'immerger dans l'album de 2010. Il va également pouvoir avoir accès à des enregistrements inédits, et des bouts d'interviews réalisées à l'époque, etc. "Je me suis aussi rappelé que mon père, même s'il n'avait jamais rencontré directement Gil Scott-Heron, avait joué avec les Last Poets (dont Scott-Heron était proche, et qui sont souvent, comme lui, désignés comme les pères tutélaires du rap, NDLR ). C'est comme ça que Richard Russell m'a suggéré d'éventuellement l'impliquer dans le projet." Makaya McCraven va donc sampler également des disques de son père (sur lesquels on entend d'ailleurs également sa mère). "En décortiquant les morceaux de Gil Scott-Heron, je me suis rendu compte à quel point ils étaient personnels. Quelque part, ça m'a amené à proposer aussi quelque chose qui soit plus introspectif, de glisser des éléments de mon propre parcours."We're New Again n'est donc pas qu'un "simple" travail de réarrangement. Avec ses camarades habituels (Junius Paul, Ben LaMar Gay, Jeff Parker, etc.), McCraven a redessiné tout un nouveau paysage pour la poésie de Scott-Heron, multipliant les couches et les niveaux de lecture. "J'aime bien l'idée qu'un album propose plusieurs significations, qu'il soit une espèce de noeud central duquel partent plein de connexions différentes." Entre l'intime et l'universel, mais aussi entre le passé et le présent, voire le futur. En cela, Makaya McCraven correspond bien à l'esprit de la "nouvelle vague" jazz. Une génération qui envisage le futur sans jamais renier son passé. En tout cas, tant que celui-ci constitue un tremplin et non un frein pour se lancer dans de nouvelles aventures. "Plus jeune, j'avais l'impression que si je devenais jazzman, j'allais finir à la rue, que je n'allais jamais trouver de concert. Quand on me demandait si je jouais du jazz, je répondais par l'affirmative, mais j'ajoutais toujours que je jouais aussi du hip-hop, du reggae, de la musique hongroise, etc. Aujourd'hui, j'ai appris à l'accepter, parce que c'est aussi mon histoire. Mais je continue de trouver le terme insuffisant pour décrire mon implication, le profondeur de mon investissement dans la musique. Ce n'est pas tant les notes qui sont importantes que le feeling que vous y mettez. Mingus, par exemple, n'appelait pas sa musique "du jazz". Miles non plus. Bird pareil. Et la liste est longue. Le jazz n'est qu'une étiquette qui ne les a jamais contenus entièrement..."