L'interview vidéo est impossible. Pas que l'immense Angus Andrew fasse sa starlette et refuse de se montrer à l'écran. Guère le genre de la maison. Juste qu'il habite dans la brousse et que la connexion internet a tendance à ramer. Les Liars dont il est aujourd'hui le seul et unique maître à bord se sont fait connaître au début des années 2000 avec un mélange de punk, de funk, d'expérimentation et de sonorités électroniques. À l'époque, ils étaient considérés comme un groupe new-yorkais, associés à une scène qui n'en était pas vraiment une. The Strokes, Yeah Yeah Yeahs (Angus a vécu dans une ferme du New Jersey avec Karen O, sa petite amie de l'époque), Interpol... Le retour du rock et des guitares au crépuscule de Giuliani. Pour leur troisième album, Drums Not Dead, les Liars fuyaient la hype brooklynienne pour le Berlin bohémien. Puis, au moment d'écrire et d'enregistrer Sisterworld et WIXIW (prononcer Wish you), s'en retournaient à Los Angeles. Inspirés par la face glauque et sombre de la cité des anges dont Aaron Hemphill était originaire et où Angus avait étudié l'art et la photographie.
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L'interview vidéo est impossible. Pas que l'immense Angus Andrew fasse sa starlette et refuse de se montrer à l'écran. Guère le genre de la maison. Juste qu'il habite dans la brousse et que la connexion internet a tendance à ramer. Les Liars dont il est aujourd'hui le seul et unique maître à bord se sont fait connaître au début des années 2000 avec un mélange de punk, de funk, d'expérimentation et de sonorités électroniques. À l'époque, ils étaient considérés comme un groupe new-yorkais, associés à une scène qui n'en était pas vraiment une. The Strokes, Yeah Yeah Yeahs (Angus a vécu dans une ferme du New Jersey avec Karen O, sa petite amie de l'époque), Interpol... Le retour du rock et des guitares au crépuscule de Giuliani. Pour leur troisième album, Drums Not Dead, les Liars fuyaient la hype brooklynienne pour le Berlin bohémien. Puis, au moment d'écrire et d'enregistrer Sisterworld et WIXIW (prononcer Wish you), s'en retournaient à Los Angeles. Inspirés par la face glauque et sombre de la cité des anges dont Aaron Hemphill était originaire et où Angus avait étudié l'art et la photographie. Depuis quelques années, Andrew vit au nord de Sydney. Retiré pas bien loin de ce qui reste la ville la plus peuplée d'Australie et du continent océanien. Un retour aux sources quelque part. Le bonhomme est né aux Philippines mais a grandi à Melbourne avant de débarquer aux États-Unis à 17 ans. Le mec a la bougeotte et sait de qui il la tient. Sa mère est née au Sri Lanka et son père en Chine. Ils se sont rencontrés à Londres. Les deux soeurs d'Andrew ont vu le jour au Japon et son frère a débarqué sur Terre à Milan. En attendant, désormais, le seul moyen d'accéder à l'endroit où il vit, c'est le bateau. "Il n'y a pas de route. Pas de magasins. Pas d'eau courante, explique-t-il. Très peu de gens vivent ici. Géographiquement, à vol d'oiseau, on n'est vraiment pas loin de Sydney. Mais la topologie des lieux fait que c'est très isolé. On me demande souvent ce que je fais quand j'ai oublié d'acheter du lait ou je ne sais quoi d'autre. Tu te dis juste que t'en prendras la prochaine fois! Quand tu vis comme ça, tu dois commencer à penser les choses différemment. Le problème majeur, le plus perturbant pour moi, c'est le manque occasionnel d'eau. Mon bateau peut se retrouver ensablé et là je ne sais plus aller où que ce soit. Généralement, ma femme et moi, on se dit que si on peut faire une semaine sans aller à la rencontre de la civilisation, on est bien. Mais les choses changent. La vie n'est pas toujours la même. On doit parfois se rendre plus souvent en ville." Si le destin des Liars ne repose plus que sur ses hautes épaules, Angus Andrew n'est pas devenu un ermite misanthrope. The Apple Drop a d'ailleurs nécessité l'appui de musiciens australiens. On y croise le batteur avant-gardiste de jazz Laurence Pike ou encore le multi-instrumentiste Cameron Deyell, qui l'avaient déjà accompagné sur scène. "J'ai commencé à écrire des démos tout en sachant ce qui m'attendait. J'ai compris très tôt que je devrais demander de l'aide. Je pouvais imaginer les morceaux grandir mais je savais que je ne pourrais pas les élever tout seul... Mélodiquement et instrumentalement parlant, c'était plus complexe que ce que j'avais l'habitude de délivrer d'un point de vue technique. J'ai eu des idées que je ne voyais pas trop comment développer pour arriver à ce que j'imaginais et entendais. Ça demandait une certaine connaissance de la musique que de pouvoir les amener là où je voulais." Fini donc l'enfermement sur soi... "The Apple Drop est une réaction à mes derniers disques conçus tout seul avec mon ordinateur. Je voulais retrouver les possibilités sonores que t'offre le fait de travailler dans un studio. Avec de vrais instruments, des gens qui réagissent les uns aux autres. J'ai toujours fonctionné en solitaire. Parce que je n'ai pas un niveau et des capacités musicales exceptionnelles. Mais je me sens de plus en plus à l'aise avec tout ça. J'ai une vision forte mais j'ai une manière peu orthodoxe d'y arriver. Je prends beaucoup de décisions qui ne sont pas normales pour un musicien traditionnel. Beaucoup joueraient juste normalement des accords de guitare. Mais si je ne sais pas les jouer, je les sample et les assemble moi-même. Ça crée, je pense, quelque chose de différent, de singulier. C'est important de faire les choses à sa manière. C'est toujours le voyage qui compte. Comment ouvrir le processus créatif." Depuis son retour en Australie, Angus s'est connecté à sa scène et sa culture expérimentales. "Je ne m'étais jamais auparavant senti proche d'une communauté musicale. Mais j'ai ressenti cette urgence de collaborer." L'année passée, il a été invité à jouer les jurés pour les Australian Music Prize. Son rapport à la musique a changé. "J'ai dû écouter presque tous les albums qui sont sortis en Australie pendant un an. C'était sacrément intense comme expérience et exercice d'écoute. Je n'avais jamais fait un truc pareil auparavant. Je n'ai jamais été le genre de mec qui écoutait comme ça le boulot des autres. Ça a été une étape pour moi, me mettre à écouter la musique de tous ces gens." À travers cette expérience, Angus a découvert un paquet de jeunes musiciens expérimentaux passionnants. "Certains jouent dans des groupes mais les autres sont plutôt des artistes sonores et bruitistes. En Amérique et en Europe, la population est plus dense, tu as donc davantage de chances de trouver des auditeurs que ton travail intéresse. En Australie, ça me semblait très compliqué d'être entendu avec ce genre de démarche. On n'en vit pas moins une période intéressante et excitante pour l'instant pour les modes d'expression musicale déviants. Je voulais me connecter à tout ça. Bien sûr, l'absence de public et donc de velléités commerciales est synonyme de liberté et de jusqu'au-boutisme. Mais d'un autre côté, il faut quand même toujours te demander qui ça va pouvoir intéresser, qui pointera le bout de son nez lorsque tu donneras un concert dans le club du coin. À qui finalement cette démarche expérimentale peut parler." Andrew constate aussi le revival de la scène punk et garage depuis quelques années, et le nombre de groupes féminins géniaux en activité. "J'ai trouvé ça très excitant. Ça ne signifie pas que j'aime tout, bien évidemment. C'est vraiment cet exercice de prendre le temps d'écouter qui m'a marqué. D'une certaine manière, ça a influencé ma manière de penser mon disque. Je n'ai jamais été le gars qui revenait sur son propre travail, qui réécoutait ses vieux albums. Je n'ai jamais voulu faire de référence à ce travail antérieur. Je préférais tout oublier, quasi faire table rase. Pour The Apple Drop, je me suis forcé à regarder dans le rétroviseur, à repartir en arrière et à reconsidérer ce que j'avais fait. À me remémorer tout ce trajet." Certaines des chansons du disque font référence, ou du moins écho, à des personnages qu'Angus avait créés pour d'autres morceaux il y a dix, voire 20 ans. "Je voulais comprendre. J'ai donc été chercher ces personnages et je les ai plongés dans de nouveaux paysages sonores. Je me suis demandé comment ils y répondraient. Ils disent quelque part d'où je viens et m'aident personnellement. Parce que même en utilisant des filtres, tu parles finalement la plupart du temps de toi. C'était comme comprendre mon propre développement." Pour The Start, qui ouvre le disque, il est parti du personnage qui souffrait de paranoïa et d'anxiété insomniaque sur la dernière chanson de leur premier album (This Dust Makes That Mud). Pour Star Search, il a repensé au dernier titre (The Other Side of Mt. Heart Attack) de Drums Not Dead, une douce chanson d'amour perdu. The Apple Drop assume une part de féminité. Angus y a invité sa femme, la poétesse Mary Pearson Andrew. "Elle a toujours été incroyable avec les mots et l'écriture. Puis j'aimais l'idée d'incorporer une perspective féminine. C'est un outil génial à avoir dans ta caisse à outils. Mary m'a aidé à penser le disque de manière cinématographique. On a commencé à envisager les chansons comme un scénario. Chaque morceau était censé fonctionner et opérer comme une scène de film. On voulait aider l'auditeur à avancer et progresser dans le disque, dans son arc narratif." À la base, Andrew avait compris l'album comme une sorte d'exploration mentale. Mais au fur et à mesure, il a commencé à l'aborder et à le penser de manière visuelle avec le réalisateur Clemens Habicht. Créant pour ce voyage intérieur une espèce de métaphore autour de l'exploration épique de l'espace. "L'idée classique de la science-fiction -atteindre un autre monde, s'évader- m'a toujours parlé. Essayer de trouver un autre endroit où vivre plutôt que de se confronter à ce qui se passe ici. Ça t'offre pas mal de fuel en termes d'idées, de mouvement, d'imagerie..." L'Australien évoque autant le cinéma que la littérature ou les mauvaises séries télé. Il parle de 2001: l'odyssée de l'espace, de Babylon 5, de l'auteur Neal Stephenson... "Son dernier bouquin Seveneves a beaucoup influencé ma manière de penser. Dans ce livre, en plein milieu, tu as un chapitre qui commence 5.000 années plus tard. J'adore la portée et les possibilités de penser les choses de la sorte. Je suis fasciné par ces imaginations qui regardent si loin devant." Quand il parle de voyages dans le temps, de dimension parallèle, on ne peut s'empêcher de penser que la pandémie nous a catapultés dans un nouveau monde. "Je vis dans un endroit très isolé. L'impact sur ma vie quotidienne n'a pas été dingue. C'est plus cette idée conceptuelle que le monde a ralenti. C'est une manière peut-être étrange de voir la catastrophe sanitaire, mais elle a assurément offert aux gens la chance de reconsidérer les choses, de réévaluer aussi." Connotation écologique. Une chanson du disque (Big Appetite) a été inspirée par un de ses voisins qui perce des trous dans les arbres pour y verser du pétrole. "Tout ça pour dégager son champ de vision et avoir vue sur l'océan. C'est vraiment dingue. A fortiori quand tu vis dans ce genre de coin. Mais même dans ce type de paradis terrestre, il y a cette cupidité, cette gourmandise destructrice. Ce qui est encore plus choquant que si c'était dans un coin branché." Cette idée d'égoïsme est présente ailleurs dans l'album. "Ce qui est venu naturellement, c'est l'exploration, le voyage, mais on avait besoin de trouver ce à quoi cette personne voulait échapper. C'est ce que symbolise cette chanson."Référence psychédélique au LSD et scientifique à Newton, The Apple Drop a été conçu avec l'aide de la psilocybine. "C'est une espèce de champignon magique naturel que tu manges généralement quand tu veux te faire un trip mais qui a plus récemment été étudié et compris comme un moyen de lutter contre la dépression et les maladies mentales. Tu prends des microdoses qui ne te font pas vraiment ressentir les effets psychédéliques mais qui reconnectent des parties de ton cerveau. Ça m'a vraiment aidé et j'ai réussi à me débarrasser des médocs qu'on me prescrivait contre l'anxiété." Angus en a longtemps souffert, dit-il. Depuis l'arrivée de leur premier manager à la sortie de leur premier album. "Cette personne nous représentait mais ne faisait pas vraiment son boulot comme elle le devait. Ça avait insufflé tellement de colère en moi. Cette idée du musicien ou de la rock star tellement boosté par ses capacités, qu'il se prend pour Dieu est un leurre. Quand tu t'exposes, te mets à nu sur une scène ou ailleurs, ça provoque de l'anxiété, des doutes. La psylocybine a été profitable à ma santé et à ma musique." Mine de rien, 20 ans se sont écoulés depuis que le monde a découvert les Liars. "Les disques sont comme des repères, des points de référence. J'ai toujours pensé que le voyage se faisait dans une direction, celle de l'exploration. En oubliant tout ce que j'avais réalisé avant. En faisant ce disque, j'ai compris que ce voyage n'était pas aussi direct et en ligne droite que je le pensais. Il ressemble plus à une spirale, un tourbillon. Quelque chose de plus psychédélique, je suppose. Si tu arrives à constamment faire des choses que tu peux regarder et écouter sans honte 20 ans plus tard, tu as sans doute trouvé un truc pour t'aider à répondre aux grandes questions de la vie."