Chambre 904

L'occupante était déjà partie. Malade, avait prétendu Joëlle à l'organisateur. Oppressée par tout ce bruit, tous ces maillots fluorescents et tous ces mecs qui l'assommaient de leur haleine de fond de barrique, avait-elle écrit sur un groupe WhatsApp de copains. De son passage ici ne subsistaient que quelques cotons démaquillants sales dans une poubelle et un haut de maillot dont elle avait cassé une baleine. Elle s'était sentie seule. Seule au centre de trois lits simples aux draps imprimés poissons et étoiles de mer. Elle avait ressenti une angoisse diffuse en observant l'applique lumineuse d'où pendait un faux coquillage. Et il y avait ce vilain poster punaisé au mur, une peinture qui représentait ce que le Club avait été, jadis. Beau, peut-être. Neuf, en tout cas, un jour.
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L'occupante était déjà partie. Malade, avait prétendu Joëlle à l'organisateur. Oppressée par tout ce bruit, tous ces maillots fluorescents et tous ces mecs qui l'assommaient de leur haleine de fond de barrique, avait-elle écrit sur un groupe WhatsApp de copains. De son passage ici ne subsistaient que quelques cotons démaquillants sales dans une poubelle et un haut de maillot dont elle avait cassé une baleine. Elle s'était sentie seule. Seule au centre de trois lits simples aux draps imprimés poissons et étoiles de mer. Elle avait ressenti une angoisse diffuse en observant l'applique lumineuse d'où pendait un faux coquillage. Et il y avait ce vilain poster punaisé au mur, une peinture qui représentait ce que le Club avait été, jadis. Beau, peut-être. Neuf, en tout cas, un jour. À vue de nez, c'était dans les années 80, époque où plus c'était grand, plus ça en jetait. Et le Club Med de Pizzo, en Calabre, était géant. 600 chambres, deux restaurants de plus de 700 couverts chacun, plusieurs vastes piscines dans lesquelles on aurait pu organiser des régates... Sur la plage, on tirait des feux d'artifices. À Pizzo, on vivait des vacances à l'ancienne, à s'empiffrer et picoler comme si les lendemains n'existaient pas, à bronzer sans protection, et à (tenter de) baiser de la même manière. Le village de vacances allait fermer. L'été prochain, ce serait un tour opérateur allemand qui en reprendrait la gestion. D'ici-là, durant un an, ne vivraient plus ici que des fantômes. On y trouverait ceux de 800 Belges qui s'étaient mis mine sur murge pendant cette semaine, lors d'une mission suicide à l'alcool intitulée Out of Office Festival. Cinq jours de concerts, de "rencontres conviviales" et de vinasse notée 2,2 sur 5 sur Vivino -soit l'équivalent pour le corps d'un antigel Auto 5 de qualité moyenne. Patrick est numéro deux d'une petite banque de gestion, Corinne s'occupe de Maëlle et Loïc, deux grands ados qui les détestent et à qui les parents le rendent bien. Mais ils ne sont pas là, les petits cons, ils sont chez leurs grands-parents. Ça leur fera les pieds et leur évitera d'organiser des soirées dantesques à la maison avec leurs abrutis de copains à cheveux longs. Avant-hier soir, à la soirée Ange et Démons, Corinne a ressorti une vieille parure de Saint-Valentin achetée à la boutique Eva Luna de Waterloo. Une combinette en satin blanc, gansée de dentelle extensible, qu'elle avait agrémentée d'une auréole en fourrure qui lui donnait un petit air mutin de Cicciolina. De Femen avait dit Patrick, et il n'aimait pas les Femen. En prévision de ce séjour, Corinne s'était astreinte à un programme de remise en forme sur iPhone à la limite du supportable: deux mois de squats sautés, de pompes araignées et de mountain climbers. Un truc de malade. Qui la rendait d'ailleurs malade: pendant l'échauffement, déjà, elle avait envie de vomir. Mais petit à petit, elle avait vu ses abdominaux naître, son entrecuisse s'affiner, et il ne lui était même plus impossible de se trouver, sous certains angles, tout à fait avenante. Patrick n'avait rien fait, il n'avait pas eu le temps, pas l'envie, il s'en fichait un peu à vrai dire. C'était la troisième fois qu'il venait au festival et l'expérience lui avait démontré qu'il n'était ici pas nécessaire d'être le perdreau de l'année pour que les femmes le poursuivent de leurs assiduités. Soit les MILF avaient la vue qui baissait avec l'âge, soit elles étaient vraiment affamées: quoi qu'il en soit, Patrick avait son petit succès passée une certaine heure, sous une certaine lumière. Ce soir c'était Soirée Blanche avec les DJ Couic, Thomas LeTruand et Alain Doberman, et Corinne ne pouvait hélas mettre à nouveau sa petite nuisette. Elle n'imaginait pourtant pas se soustraire à la consigne et piquerait à son mari une jolie chemise ample et pourquoi pas, son Panama. De toute façon c'était la dernière soirée et il semblait que plus les jours passaient, plus les hommes, qui ici se déplaçaient en bancs, la remarquaient. Il y avait comme un compte à rebours qui purgeait son sablier de ses derniers grains dans la tête des gentils membres: plus que 24 heures avant de retrouver la vraie vie. Celle où Corinne avait bel et bien 46 ans, où c'était pour sa fille désormais qu'on se retournait dans la rue, et où Instagram avait standardisé les physiques dans un sens qu'elle n'était plus en mesure de suivre. Patrick avait mis son costume en lin dans sa valise, celui qui pouvait, sur son bronzage, le faire passer pour un photographe de mode expérimenté ou un baroudeur à la retraite. Ils passaient de magnifiques vacances. François (dire Frans) dormait encore. Quelle soirée, mes aïeux. Quelle putain de soirée. Il avait joué à 16h30 sur la place principale du village. De la batterie. Pas l'instrument le plus prisé par les groupies d'habitude, mais ici elles n'étaient ni regardantes, ni bégueules. Tu étais musicien (ou tu gravitais dans l'entourage d'un band) et au Out of Office, tu étais assuré de passer un séjour digne des heures les plus grandioses des loges de R. Kelly. Frans faisait partie de l'aristocratie du Club, il l'avait senti tout de suite. Il avait même signé un autographe. La nana lui avait demandé s'il faisait bien partie du groupe qui venait de jouer, Frans avait acquiescé, et elle lui avait tendu un feutre et un pan vierge de son t-shirt. Première fois que ça lui arrivait. Il avait d'abord regardé autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait pas un copain hilare planqué quelque part qui aurait commandité un canular... mais non. Il avait vraiment inscrit son nom à l'encre indélébile sur un authentique morceau de textile. Il avait vraiment joué, il avait vraiment signé, et il s'était vraiment remis à fumer ensuite, après deux ans d'abstinence, pour fêter ça. Quinze cigarettes et une bouteille de Garbatello Bianco plus tard, il était allé taper sur l'épaule d'une fille à la Beach Party. Trois jours qu'il l'observait. Il l'avait reconnue, tout le monde l'avait reconnue, alors qu'elle faisait tout pour se cacher, lunettes noires, chapeau, et écran de téléphone greffé à l'oeil. Elle ne voulait pas qu'on lui parle. Au Club Med, c'était ballot. Elle était là pour le boulot, elle détestait cet endroit, alors il n'avait pas osé lui dire que de son côté il s'éclatait et ils avaient ironisé ensemble sur les " comportements de phacochères " de quelques gentils membres. Elle avait été un peu désagréable, désagréable dans un sens excitant, provoc, elle l'avait vanné d'un sarcasme sur les lunettes de soleil qu'il portait en pleine nuit et il avait été traversé d'images d'elle nue, à califourchon sur son bassin, gémissant son prénom. Au bout du compte il ne s'était rien passé, en tout cas rien à relater sur un mode triomphaliste, mais cette fille qui avait l'air de n'aimer rien ni personne avait consenti à plaisanter avec lui pendant 20 bonnes minutes durant lesquelles il avait senti ses joues, son ventre et ses yeux le bruler. Puis elle avait disparu et il avait attendu son hypothétique retour en éclusant des bières les pieds dans le sable, alors que des femmes en grandes tuniques s'agitaient autour de lui comme des papillons de nuit. Frans était musicien, musicien connu à présent, et en cette qualité il avait l'intuition qu'aucune porte ne lui serait plus jamais fermée, pas même celle de la chambre d'une grande fille chiante. Il s'était masturbé et endormi, heureux, sur cette idée. Sophie était levée depuis longtemps. Impossible de dormir. Elle s'était postée au premier rang pour le concert de Snoopii, sous les enceintes, et depuis ses oreilles bourdonnaient. Toute la nuit, elle avait lutté contre l'envie de se les arracher. Pas grave. Elle ne regrettait pas son choix. C'était pour lui qu'elle était là. Pour lui et pour les copains, bien sûr. Mais c'était en apercevant le nom du chanteur sur le flyer qu'elle s'était décidée à raquer 1200 euros pour 5 jours. Pas donné, surtout pour une comédienne, même avec le statut d'artiste. Mais elle croyait en son étoile et demain, si Dieu le voulait bien, elle aurait son nom au générique d'une série, son visage au premier plan et son compte en banque remplumé pour les siècles à venir. Et puis on n'avait pas tous les jours 40 ans, merde. Si à 40 ans on ne pouvait même pas se payer un petit Club Med... Après-demain à Bruxelles, elle avait un casting, un petit machin, pas le rêve de sa vie mais quand même, ça pouvait le faire. C'était pour incarner Marie Curie dans un docu-fiction. Sur son iPad, à la plage, Sophie regardait des documentaires sur le radium avec application (et avec le son). Pendant ce temps-là, Philippe essayait de la déconcentrer en lui criant des insanités et en lui jetant du sable. Satané Philippe. Gros con de Philippe, en fait. Qui passait son temps à lui chuchoter combien telle femme était "top biche", telle autre "chaude comme une baraque à frites", celle-ci "excitée comme une pute", celle-là, par contre, "immettable, une vioque" -alors qu'elle devait avoir 42 ans à tout casser. Certes ils n'étaient plus ensemble Philippe et elle, certes leur relation avait dévié sur une camaraderie virile sans ambiguïté mais quand même, elle trouvait qu'en lui parlant ainsi il lui manquait de respect, à elle et à toutes celles qui passaient dans son viseur. Heureusement il y avait Snoopii. Qui avait débarqué sur scène avec la morgue d'une star américaine, et qui avait dégainé une voix à arracher le carrelage et qui avait passé l'assemblée au Kärcher de sa majesté. Tout était plus beau, plus pur, plus grand après Snoopii. Snoopii, si flamboyant, incandescent, qui faisait sortir de sa petit gorge des sons de cathédrale. Snoopii, ni garçon ni fille, ni ange ni démon, créature libre et fabuleuse. Snoopii était comédien, comme Sophie. Il avait joué dans une série, comme elle le ferait certainement bientôt. Mais il avait l'aisance corporelle de ceux qui étaient vraiment eux. Alors qu'elle, Sophie, passait son temps à se planquer sous sa serviette, à marcher à l'égyptienne, de profil, pour ne pas offrir aux autres la vision de sa cellulite naissante. Philippe la charriait là-dessus. Ce soir, Sophie irait s'acheter une vraie bouteille à la boutique du Club. Elle se mettrait une bonne tamponne et adviendrait que pourrait. Qui sait, Snoopii serait peut-être encore là. On lui avait dit que la bouffe du Club Med était excellente mais ce devait être une légende depuis longtemps obsolète, parce que ce que Michel avait mangé depuis le début du séjour ressemblait à toutes les cuisines de collectivités qu'il connaissait: gras, gluant, moche, pas bon. Et que dire du vin. De quoi devenir aveugle. Alors il était au pain beurré et à l'eau. De toute façon il était trop déprimé pour faire la fête. Quelle bête idée il avait eue de venir ici. Enfin c'était surtout Serge qui avait eu l'idée, mais Serge était un GM dans l'âme. Un gladiateur de la fiesta, au mojito dès les premières lueurs. Une force de la nature, ce type. Michel, quand il se prenait une cuite, devait ensuite rester allongé 24 heures dans le noir avec des compresses d'eau de bleuet sur les yeux. Et de toute façon, Michel ne se mettait plus minable qu'avec des dépressifs. Des mecs dans la même énergie. Qui obéissaient à la même pulsation, lente. Autant dire qu'ici, il était seul au monde et même davantage, dans cette bonne humeur forcée à tous les étages au milieu de tous ces chanteurs à demi mineurs d'âge. Michel pensait rarement à la mort, mais il lui était arrivé cette semaine de se la souhaiter. Julie se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir se mettre sur le dos ce soir. Elle voulait être éblouissante. C'était le dernier soir, quand même, et pour une fois elle ne bossait pas. à 38 ans, Julie l'ingé son faisait partie des jeunots des GM. Il était rare qu'elle se sente à ce point désirée par tous les types qu'elle croisait. Rholala, hier, elle avait même dû fuir un musicos mignon mais bien trop bourré qui s'était ventousé à elle. Elle avait bien conscience que l'occasion faisait le larron, que le biotope faisait les proies et qu'à côté d'une fille de 25 ans la comparaison aurait été en sa défaveur mais ici, elle était sans conteste du côté des beautés. Il lui avait semblé que Samuel Barthélémy, le type de Sharknado, l'avait regardée avec insistance pendant son concert du matin. Elle-même, hypnotisée par l'inattendu charisme du chanteur, elle avait ôté son t-shirt, dénoué ses cheveux et assisté au reste du concert en haut de maillot de bain. Dans n'importe quelle autre circonstance, la manoeuvre aurait été gênante, mais ici tout le monde paradait en maillot, beau ou laid, jeune ou vieux. Même au buffet, même pansus, les types se servaient en slip. Sophie trouvait ça assez génial, en fait, cette absence de complexes. Tous les siens s'étaient envolés d'un coup. C'était con, elle avait un mec. Mais ce qui se passait à Pizzo ne pouvait-il pas rester à Pizzo? Tiens, Samuel Barthélémy était-il sur Facebook? Aimerait-il son top dos-nu? Préférait-il les chignons ou les queues de cheval? Les calamars ou le carpaccio de thon? Elle allait bientôt le savoir. Et Julie s'allongea sur le lit pour remonter, en se contorsionnant, la fermeture éclair de son jean blanc.