La vie est trop courte pour se contenter de n'en vivre qu'une seule. Jusqu'ici, Jérôme Mardaga était surtout connu sous le nom de Jeronimo. Entre 2002 et 2013, il a décoché plusieurs tubes belpop-rock en français dans le texte (Ma femme me trompe, Moi je voudrais, etc.) et quatre albums, dont l'essentiel Mélodie démolies, en 2008. On y trouvait notamment le morceau Irons-nous voir Ostende?, qui reste encore aujourd'hui son chef-d'oeuvre. Mais aussi son impasse. Un peu comme si, d'un coin (Liège, où il est toujours basé) à l'autre de la Belgique, le morceau annonçait sans le vouloir le "bout du voyage". Attention, les mots qui suivent ne sont pas courants dans la bouche d'un musicien qui affectionne volontiers l'auto-flagellation: "Après Irons-nous voir Ostende?, je n'ai jamais retrouvé la même qualité d'écriture, du moins dans ce format-là... Ce n'est pas grave. Au final, je me dis que j'ai quand même eu de la chance. Je suis même content, je peux me dire que j'en ai au moins une, de grande chanson."
...

La vie est trop courte pour se contenter de n'en vivre qu'une seule. Jusqu'ici, Jérôme Mardaga était surtout connu sous le nom de Jeronimo. Entre 2002 et 2013, il a décoché plusieurs tubes belpop-rock en français dans le texte (Ma femme me trompe, Moi je voudrais, etc.) et quatre albums, dont l'essentiel Mélodie démolies, en 2008. On y trouvait notamment le morceau Irons-nous voir Ostende?, qui reste encore aujourd'hui son chef-d'oeuvre. Mais aussi son impasse. Un peu comme si, d'un coin (Liège, où il est toujours basé) à l'autre de la Belgique, le morceau annonçait sans le vouloir le "bout du voyage". Attention, les mots qui suivent ne sont pas courants dans la bouche d'un musicien qui affectionne volontiers l'auto-flagellation: "Après Irons-nous voir Ostende?, je n'ai jamais retrouvé la même qualité d'écriture, du moins dans ce format-là... Ce n'est pas grave. Au final, je me dis que j'ai quand même eu de la chance. Je suis même content, je peux me dire que j'en ai au moins une, de grande chanson." En 2013, Jeronimo essaie pourtant encore, avec l'album Zinzin. Symboliquement, le disque propose même une nouvelle version de sa chanson-totem. Mais cela ne suffit pas. "Rétrospectivement, je trouve le disque raté. C'est la première fois que j'enregistrais aussi vite (en un mois, tout seul, dans une petite église, près de Crisnée, NDLR). C'était une erreur." À l'époque, il expliquait déjà: "Je m'offre des détours interminables, des haltes imprévues." Celle qui se présente aujourd'hui tient carrément du tournant. Laissant tomber l'alias apache, Jérôme Mardaga, 45 ans, se présente désormais sous son nom, et sort un album intitulé Raid aérien. Autant prévenir: avec ses atmosphères sombres, il explose le cadre pop refrain-mélodie. Ne serait-ce que dans la durée des morceaux: la moitié des huit titres dépassant par exemple les sept minutes. On veut croire que la mue couvait depuis un moment. L'intéressé, lui, la relie à un moment en particulier. En 2015, il accompagne Olivier Juprelle dans une tournée en Chine. Le voyage fait office de choc salutaire. "J'ai vraiment eu le sentiment d'atterrir sur une autre planète, de me retrouver dans un décalage espace-temps permanent." De ce dépaysement total, Jérôme Mardaga va vouloir traduire l'étrangeté. Et se rend vite compte que, pour cela, la chanson pop de 3 minutes 30 ne suffira plus. "Petit à petit, je passais à des choses plus lentes. En fait, je sortais enfin des formats dans lesquels je ne me retrouvais plus trop. Les morceaux qui déboulaient ne cadraient plus avec la "façade" Jeronimo." Mais encore? "Disons que ce qui devenait important relevait plutôt de l'exploration sonore que des huit mesures qui vont mettre tout le monde d'accord." Prenant la tangente, Jérome Mardaga se fixe quand même quelques règles, un cahier des charges à suivre pour ne pas complètement se perdre - "Je me connais: sans un minimum de cadre, j'ai tendance à m'éparpiller." Sur Raid aérien, tous les morceaux fonctionnent donc en ré, n'utilisent qu'une seule et même guitare (et ses pédales d'effets), et deux, trois rythmes de base - "comme celui du Pornography de The Cure". La référence n'est pas anodine. La new wave et le post-punk made in the eighties ont en effet largement irrigué le disque (Les Filles de l'ogre, comme exemple le plus frappant). Tout comme les nappes synthétiques de l'ambient music (dont il a fait le coeur de son autre projet du moment, Thamel, échappée instrumentale planante, disponible sur la plateforme Bandcamp). Une petite dizaine de morceaux voit ainsi rapidement le jour. "Mais j'ai développé une méfiance envers l'euphorie des premiers enregistrements." De fait, la plupart seront sacrifiés. C'est qu'il faut du temps pour apprivoiser les contraintes qu'il s'est lui-même imposées. Petit à petit, les paysages orageux (littéralement sur Neige inconnue, où l'on peut entendre la foudre tomber) commencent à prendre forme. Reste alors à s'attaquer aux textes. Là aussi, il s'agit de laisser tomber les vieilles habitudes: "Je voulais éviter les histoires d'amour, les références au quotidien, les récits trop "scénarisés"..." Malgré ces précautions, "les premiers textes étaient encore trop longs, comportaient trop de mots. J'ai passé un temps fou à élaguer, modifier, déconstruire... C'était la partie la plus décourageante du processus. C'était un peu comme si j'essayais de reconstituer un puzzle dans le noir." Des mots, il en reste donc. Mais comme lâchés par grappes, suggérant plus que racontant. Comme le "single" Chien noir, se contentant de trois mots répétés ad lib. "Au plus l'album avance, au plus le langage se défait, jusqu'à la cacophonie finale. C'est complètement involontaire, mais finalement assez révélateur du processus."À vouloir à tout prix s'émanciper, Raid aérien aurait pu passer pour un exercice de style distancié, un geste désincarné. Ce n'est pas le cas. Avec son lexique guerrier et menaçant -appuyé par une pochette reprenant La Chute des anges rebelles, attribué à Brueghel l'Ancien, et un vocabulaire musical qui renvoie aux années de plomb-, l'album évoque autant le chaos actuel que les cauchemars nocturnes de son auteur. Dans la présentation du disque, Jérôme Mardaga évoque l'ambiance anxiogène d'un film comme The Blair Witch Project. "Mais j'aurais pu dire aussi l'histoire du Petit Poucet, qui m'a longtemps hanté." En fait, comme souvent chez Jeronimo, pardon Jérôme Mardaga, l'enfance et l'adolescence ne sont jamais loin. "En ce qui me concerne, ces années-là ont été décisives. Gamin, je me rappelle que j'étais assez vite impressionné. ça n'était pas vraiment de la peur. Mais je me souviens, par exemple, des cassettes de Vangelis que mes parents passaient dans la voiture, alors qu'on traversait les Alpes pour se rendre en Italie. Cette musique, accolée au paysage grandiose de la montagne, me foutait littéralement les jetons." Un peu comme Raid aérien et ses paysages angoissés, où l'on prend plaisir à se faire peur. Frissons garantis.