À droite, le Belge. Philippe Marien. 30 ans, un t-shirt de Dark Vador et un chapeau, comme Michael Jackson. À gauche Kostia Botkine, le Français, 28 balais, moulé dans une liquette des Choolers, leur groupe de rap jusqu'au-boutiste, bancal et radical. Comme Philippe, Kostia est trisomique. Et oui, il fait du hip-hop. Un truc singulier et assez brut de décoffrage. Les Choolers ou Choolers Division sont pendant une semaine en résidence au Vecteur à Charleroi. En pleine rue, Kostia improvise un petit freestyle sur Montpellier, la ville où il est né, en guise de bonjour. Avec eux, il y a Antoine Boulangé et Jean-Camille Charles. Les deux hommes aux machines et à la guitare, ceux qui créent et triturent les sons... "On n'est ni l'un ni l'autre éducateur, explique Jean-Camille, mais on se débrouille bien comme ça. On a essayé de prendre des éducs avec nous. Mais ils restent jusque trois heures du matin boire des coups et à 7 heures, quand il faut aider Kostia et Phiphi à se lever parce qu'ils sont au taquet, les mecs sont pas là."
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À droite, le Belge. Philippe Marien. 30 ans, un t-shirt de Dark Vador et un chapeau, comme Michael Jackson. À gauche Kostia Botkine, le Français, 28 balais, moulé dans une liquette des Choolers, leur groupe de rap jusqu'au-boutiste, bancal et radical. Comme Philippe, Kostia est trisomique. Et oui, il fait du hip-hop. Un truc singulier et assez brut de décoffrage. Les Choolers ou Choolers Division sont pendant une semaine en résidence au Vecteur à Charleroi. En pleine rue, Kostia improvise un petit freestyle sur Montpellier, la ville où il est né, en guise de bonjour. Avec eux, il y a Antoine Boulangé et Jean-Camille Charles. Les deux hommes aux machines et à la guitare, ceux qui créent et triturent les sons... "On n'est ni l'un ni l'autre éducateur, explique Jean-Camille, mais on se débrouille bien comme ça. On a essayé de prendre des éducs avec nous. Mais ils restent jusque trois heures du matin boire des coups et à 7 heures, quand il faut aider Kostia et Phiphi à se lever parce qu'ils sont au taquet, les mecs sont pas là." Dans la taverne-restaurant où l'on s'est installés pour discuter, Kostia et Philippe font des tours de magie foireux et se taquinent physiquement comme des enfants. "Si on veut vraiment remonter aux racines des Choolers, retrace Antoine, il faut évoquer un projet intitulé Won Kinny White avec un seul trisomique, Richard Bawin, d'une cinquantaine d'années. Richard, une voix de ouf tellement il fumait. Il est arrivé dans mon atelier, il ne parlait pas anglais pour un sou mais il avait l'impression que c'était le cas. Il inventait un langage de dingue. J'ai commencé à faire du son avec lui, un truc à la Tom Waits. Et comme j'étais un peu limité musicalement, j'ai invité des musiciens extérieurs à venir jouer." Antoine est le fils de Luc Boulangé, le type qui a fondé le Créahm en 1979, cette association "qui révèle et déploie des formes d'art produites par des handicapés mentaux." Il y a d'ailleurs travaillé pendant quelques années, dans le sud de la France. C'est là qu'il a rencontré Jean-Camille Charles, venu d'une école de musique voisine. Quand l'association s'est arrêtée, il est remonté en Belgique, à Vielsalm. "Je suis arrivé au centre La "S" et j'ai fait défiler les 70 ou 80 pensionnaires. Je ne voulais plus diriger des ateliers pour tout le monde. Ça me saoulait... J'avais envie d'aller le plus loin possible musicalement avec l'un ou l'autre. La musicothérapie, c'est pas du tout mon délire." Le concept proprement dit des Choolers est né en 2009 sous la forme d'un projet européen. Ils étaient une dizaine sur scène. Six handicapés mentaux parmi lesquels le comédien récompensé à Cannes Pascal Duquenne. "L'idée était de les faire collaborer avec des professionnels, de permettre aux personnalités d'éclater et de sortir un projet musical consistant, explique la directrice du Centre d'Expression et de Créativité pour adultes handicapés Anne-Françoise Rouche. On ne voulait pas d'une gentille démonstration de compétences, on voulait que se crée un langage commun." "On a monté un spectacle d'une heure avec des projections, du mapping vidéo, résume Antoine. Et on a réussi à donner des concerts pendant deux ans, mais c'était compliqué à faire tourner. Le projet coûtait 3 000 euros. Et les seuls qui ont ces budgets-là, ce sont les festivals de handicapés..."Compliqué en termes financiers, puis mais d'un point de vue logistique, le projet voyageant de la guinguette au punk en passant par le rap a été adapté dans une formule réduite autour de deux trisomiques et du hip-hop. Antoine a rencontré Kostia très jeune, lors d'ateliers dans le sud de la France. Père bluesman, mère plasticienne, Kostia vient d'une famille d'artistes et possède une vraie culture musicale."Il est arrivé: "Moi, j'écoute du BB King." Il connaît aussi Johnny Cash par exemple..." Philippe, lui, a rejoint l'aventure lors d'une Choolers Academy. Version adaptée de la Star Ac... "Je voulais rajeunir les cadres. J'avais envoyé des invitations à une soixantaine d'institutions. Le problème, c'est qu'elles te proposent le mec qui joue bien de la flûte ou de la batterie, alors que moi, je cherche des types qui gueulent, de la spontanéité. Je faisais essayer pendant quinze minutes les différents instruments. Mais avec les institutions, faut remplir la camionnette. Donc, ils arrivaient à neuf, à douze... Phiphi, lui, a débarqué avec sa maman. Le mec se pointe comme ça: "Bonjour, moi, c'est Michael Jackson"... On le met à la batterie, à la guitare... Il avait tout. Je l'ai pris direct. Les autres étaient des angoissés. Je me souviens d'une petite qui jouait Frère Jacques au piano..."Sortis pour quelques photos, Kostia et Philippe font le show. S'essaient au moonwalk, se mettent sur la pointe des pieds et prennent leur service trois-pièces en main comme leur idole Michael Jackson. "Phiphi a une personnalité de fou. Ils sont potes à fond. Et ils sont à l'opposé l'un de l'autre dans les phrasés, dans l'énergie, expliquent d'une voix Antoine et Jean-Camille. C'est ce qui fait que ça marche si bien. Il y a du flow mais l'ambiance n'est pas nécessairement hip-hop. Elle est plutôt punk. La deuxième partie du concert est barrée. On va dans un truc violent et fou, pas dans les machines bien léchées. On aime le contraste. Il faut nuancer la musique parce qu'eux ne vont pas nuancer leurs textes. D'ailleurs, ils n'en ont pas. Ce ne sont que des thèmes. À nous de faire changer leur flow d'un morceau à l'autre. Ils peuvent partir sur des trucs cinglés mais il faut les y emmener." Pour y arriver, Antoine a notamment fait appel à Carl Roosens, le cerveau dérangé derrière Carl et les hommes-boîtes, ou encore son pote de Facteur Cheval Damien Magnette, boss du Wild Classical Music Ensemble, lui aussi composé de musiciens atteints d'un handicap mental (voir encadré). "Damien va amener un truc un peu barré, un peu noise... Carl, lui, un côté chanson en français. Il a un feeling de ouf avec eux. Il est venu quatre jours pour une résidence et il a trouvé trois thèmes: Guerre des machines parce qu'il leur a fait mater Terminator, ou encore Elsa et Anna parce qu'ils sont fans de La Reine des neiges... On a cinq ou six thèmes pour une quinzaine de morceaux. Mais le reste, c'est du free. On leur casse les couilles en leur disant "Bon, ce morceau-là c'est Peter Pan. Vous chantez Peter Pan, vous chantez pas La Reine des neiges... Sinon, on se retrouve tout le temps avec les mêmes flows. Et en même temps, je n'ai pas envie de leur faire étudier des textes. C'est possible, avec des pictogrammes notamment, mais c'est risquer de les confronter à leur échec. Après, ils sont super mal... Ils sont beaucoup plus forts que nous sur la spontanéité, autant exploiter leur richesse. Ce qui est intéressant, c'est quand ils parlent de leur vie." Kostia adore parler de lui. Il est assez sombre et profond. Ses textes sont souvent angoissés. La guerre dans le monde, l'enfant seul, la religion... "Déjà, il a conscience de son handicap, ce qui n'est pas le cas de tous." Philippe, lui, est souvent branché sur le Seigneur, le bonheur... "Mais quand tu écoutes vraiment, tu vas entendre ce qui lui est arrivé durant les derniers jours. Qui il a rencontré... Le lundi, il revient avec ses histoires du week-end. Des trucs en foyer où ça s'est parfois pas bien passé. L'éducateur qui lui casse les couilles, la guerre, les terroristes..." Et tant pis quand personne ne comprend ce qu'ils disent... "Audébut, on captait très peu. Parfois Kostia est vraiment dans la musicalité, il met juste des mots et des bouts de phrases autour. Nous, on ne pousse pas à la compréhension à tout prix. Il arrive qu'on entende un truc 50 fois avant de capter qu'il parle d'une gonzesse, d'une amie à lui qu'il a perdue." Pour l'instant, les Choolers ont enregistré mais n'ont jamais véritablement sorti de CD. "Un disque de douze ou treize morceaux, ça les briserait à tout le monde. Moi le premier. Pour moi, la musique de personnes handicapées est à voir et à entendre, mais à voir en premier. Il y a une présence scénique qui mange tout le monde et qui est impossible à retranscrire sur disque. Je préfère tout mettre sur le Net, que les gens aillent mater, écouter..." À l'affiche du Fruit Wifi, festival organisé le 23 septembre à Tournai par le Water Moulin, où ils partageront notamment la scène avec Orlando Julius et Usé, les Choolers jouent aujourd'hui moins dans l'institutionnel que dans l'underground. "Ça correspond à notre vision: sortir des bons sentiments caritatifs, du médico-social, des festivals autour du handicap où tu ne te produis que devant les familles de patients, explique Anne-Françoise Rouche... Là, on a visé le circuit underground par nature ouvert à la différence et aux singularités. Alors oui, il y a toujours un mec bourré qui danse comme un dingue devant et qui va monter sur scène faire un bisou aux trisomiques parce que la vie est belle... Mais ils ont appris à gérer tout ça, à se faire respecter. En plus -je vais être très caricaturale- normalement un trisomique, quand tu lui tends un micro, il ne le rend pas. Il va faire le clown et essayer d'attirer les regards, de s'accaparer la scène et le public. Eux ne sont plus dans l'excitation permanente." Kostia aime tester les gens. "La première fois où je les ai laissés bosser avec Carl dans le gîte, il a fait un malaise, se souvient Antoine... Il avait simulé une crise d'épilepsie pour faire flipper Carl." On ne s'embête jamais avec les Choolers. On vit dans la surprise, dans l'instant. "Chaque live est différent, insiste Jean-Camille. Vraiment. Tu ne sais jamais ce qui t'attend. C'est toujours surprenant. Tu dois être à l'écoute en permanence. Ils ont cette spontanéité qui te met une gifle tout le temps. À un moment, on s'est dit "Merde, on tourne en rond, les flows n'évoluent pas." Mais c'était à cause de nous et de notre musique. Le mec, il est en train de te parler de lui. Même lui ne contrôle pas mais il te parle de quelque chose de réel. Et il le fait passer." Antoine se marre. "Ma mère me l'a encore rappelé il y a pas longtemps: un jour, gamin, j'avais demandé à mes parents pourquoi on ne m'avait pas fait trisomique. Je kiffais ce côté spontané que tu as enfant mais que tu perds vite. Même avec les gonzesses, ça marche à balles de guerre. Récemment, j'ai découvert des photos sur Facebook de Phiphi assis sur les genoux d'une fille magnifique. Je ne l'avais pas vu en live..." "Moi aussi, je m'inspire de sa manière d'approcher, enchaîne Jean-Camille. Il arrive, il fait le baisemain..." Au bout de la table, Phiphi entend qu'on parle de lui. Il adresse un petit clin d'oeil et un sourire genre "qu'est-ce que tu crois? C'est moi le meilleur." Il y a entre ces quatre-là une vraie et belle complicité. "Un jour, on s'est retrouvés en Allemagne. On logeait dans une auberge de jeunesse. Un hangar avec plein de caravanes. Ils avaient loué tout le truc pour des trisomiques et des éducateurs. Je passe vers 23 heures voir si tout va bien. Il y avait des gonzesses. Ils avaient bu des cannettes, ils étaient en slip...C'était le bordel."Sacrés Choolers...