L'instrument est aussi massif et large qu'un buffet de grand-mère. "C'est un peu notre Agneau mystique", dixit Stephen Dewaele, faisant référence au chef-d'oeuvre des Van Eyck, préservé dans un coin de la cathédrale Saint-Bavon, à quelques rues à peine du studio. C'est vrai que l'EMS Synthi 100 est impressionnant. Avec ses dizaines de boutons, le synthétiseur est à la fois futuriste et vintage. Conçu au début des années 70 par la firme anglaise Electronic Music Studios, il n'en existe qu'une quarantaine d'exemplaires dans le monde. "On a récupéré celui-là à l'Institut de musique psycho-acoustique et électronique (IPEM) de l'Université de Gand. Parfois, on le lance, et puis on monte manger un bout. Quand on redescend une heure plus tard, il fait tous ces sons bizarres. C'est comme s'il avait sa propre vie..."
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L'instrument est aussi massif et large qu'un buffet de grand-mère. "C'est un peu notre Agneau mystique", dixit Stephen Dewaele, faisant référence au chef-d'oeuvre des Van Eyck, préservé dans un coin de la cathédrale Saint-Bavon, à quelques rues à peine du studio. C'est vrai que l'EMS Synthi 100 est impressionnant. Avec ses dizaines de boutons, le synthétiseur est à la fois futuriste et vintage. Conçu au début des années 70 par la firme anglaise Electronic Music Studios, il n'en existe qu'une quarantaine d'exemplaires dans le monde. "On a récupéré celui-là à l'Institut de musique psycho-acoustique et électronique (IPEM) de l'Université de Gand. Parfois, on le lance, et puis on monte manger un bout. Quand on redescend une heure plus tard, il fait tous ces sons bizarres. C'est comme s'il avait sa propre vie..."Planté en plein centre de Gand, le studio Deewee est le repaire des frères Dewaele, Stephen (47) et David (42). Il est la concrétisation d'un fantasme de musiciens geek passionnés. Un QG au look kubrickien, ultra-design, entre masses noires et blanches auxquelles se mêlent des touches boisées. On retrouve les patrons à l'étage, attablés avec leur équipe, au milieu de l'immense discothèque (on parle de plus de 60 000 références). "Quand on a conçu le studio, on a pensé à tout, sauf à une cuisine. Il y a bien une petite kitchenette. Mais la plupart du temps, on se retrouve tous ici, pour causer, manger un bout. Ce qui était censé n'être qu'une simple salle de réunion est devenu un peu le coeur du bâtiment." Là, sur le coup de midi, ce sont les psaumes jazz orientaux d'Alice Coltrane qui tournent sur les platines. "Hier soir, c'était parfait. Là, pour luncher, je me demande si c'est encore de circonstances", se marre Stephen. Au menu, une commande de sushis, avalés sur le pouce. C'est que, comme souvent, les frères Dewaele n'ont pas beaucoup de temps. Avec eux, il y a toujours quelque chose sur le feu. Et c'est rarement ce qui était prévu au départ. Depuis que leur activité en tant que DJ (le mix révolutionnaire As Heard on Radio Soulwax Pt. 2, en 2002) les a fait dévier de leur itinéraire rock entamé avec Soulwax (dès 1996), Dave et Stephen Dewaele n'ont cessé de rebattre les cartes. Pour mieux jouer leur propre jeu. Que ce soit pour se lancer dans le pari, pharaonique, d'un mix long de 24 heures, réparti en 24 thèmes différents, tous illustrés d'une vidéo (Radio Soulwax). Ou pour créer une douzaine de groupes différents pour la bande originale du film Belgica, sorti l'an dernier. En 2016, ils ont également lancé leur propre label, Deewee. C'est d'ailleurs ce qui les occupe en partie ce jour-là. De manière très prosaïque même. Dave: "On a commencé à organiser des soirées Deewee. Le concept, c'est que l'invitation est envoyée sous la forme d'un t-shirt conçu pour l'occasion. Il faut le porter le jour-même pour pouvoir rentrer. Le problème, c'est que la fête est dans quatre jours, et qu'on vient seulement de recevoir la commande. Il va falloir déposer les t-shirts nous-mêmes en vélo et en voiture." La première a eu lieu à Gand, dans un petit endroit de 100 personnes. Pour la seconde, les frères ont vu un poil plus grand. "La dernière fois, certains sont arrivés en ayant customisé un t-shirt à eux. On trouvait ça génial que les gens fassent leur propre "bootleg" (rires). Du coup, cette fois-ci, on a pris un endroit un peu plus important, mais toujours limité à 200 personnes."La vraie grosse bamboule de fin d'année aura cependant lieu ailleurs. Elle se tiendra le 22 décembre à la Lotto Arena d'Anvers. Outre Soulwax et Joe Goddard (Hot Chip), elle regroupera la plupart des membres du label: Asa Moto, Charlotte Adigéry, Future Sound of Antwerp... "Ce sera un peu comme notre fête de bureau de fin d'année, avec juste un peu plus de monde", ont annoncé les frères Dewaele. Une bonne manière d'enterrer 2017, en quelque sorte. Pour la fratrie, l'année aura été importante, cruciale même. Au moins pour une bonne raison: avec From Deewee, paru en mars dernier, Soulwax a en effet sorti son premier album en... treize ans. Après avoir fait patienter leurs fans pendant plus d'une décennie, Soulwax a ainsi enregistré From Deewee en un jour, et une seule prise. Contrairement aux disques précédents, aucune guitare à l'horizon. Les batteries, drum machines, et autres synthés analogiques ont pris cette fois toute la place. De quoi décontenancer leur public? "C'est vrai que ce n'est pas un disque très pop, il ne contient pas de single évident. En même temps, c'est la première fois qu'on obtient un album numéro un en Belgique", sourit Dave. Son aîné complète: "Quand on essaie d'être un groupe normal, cela ne marche jamais. Par contre, si l'on suit notre instinct, et que l'on fait un truc qu'on aime, on se rend compte que l'on arrive à toucher d'autres gens. C'est la seule leçon qu'on a retenue au fil du temps."Le disque a également servi de prétexte à une tournée au dispositif scénique extravagant. Son titre reprenait celui d'un morceau de l'album: Transient Program for Drums and Machinery. Il est devenu quasiment un manifeste. L'idée de base: installer, au milieu des machines, trois batteries et trois tables de mixage, "pour pouvoir mixer nous-mêmes en direct, depuis la scène", explique Stephen. "Petit à petit, cela s'est quasiment transformé en une sorte d'installation." Un montage complexe, et hasardeux -"chaque soir, on croisait les doigts pour que les machines ne nous plantent pas". En cours de route, ce qui avait été construit en quelques heures a ainsi pris encore un peu plus de corps. "Rien que parce que l'interaction entre les trois batteurs est devenue incroyable. De temps en temps, on les regardait faire en se demandant ce qui se passait. C'était aussi amusant de voir les rôles évoluer. Tout le monde pensait qu'Igor (Cavalera, de Sepultura, Ndlr) allait être celui qui cogne le plus fort, alors que bizarrement c'est Victoria (Smith, vue aux côtés de Jamie T, The xx, Ndlr) qui a pris ce rôle-là. De la même manière, Blake (Davies, du groupe anglais Turbowolf, Ndlr) était un peu impressionné en arrivant: au final, ils l'ont poussé à faire des choses qu'il ne s'était jamais permis avant."Y aura-t-il une suite? Récemment, Dave Dewaele a réécouté l'album. "Il m'a semblé qu'on pouvait en effet encore faire pas mal de choses avec le système qu'on a mis en place. Je crois qu'il y a encore au moins un autre disque à faire dans cet esprit-là." À demi-mots, Stephen confirme: "Après la sortie de From Deewee, on a directement enchaîné promo, concerts... Là, on a eu l'occasion de se poser un peu et de réfléchir. Et il se pourrait bien que l'on ait peut-être encore l'une ou l'autre idée débile à essayer (rires)."From Deewee ne constitue pas seulement le retour aux affaires de l'entité Soulwax. C'est aussi, en quelque sorte, l'acte de naissance officiel du label du même nom. Là aussi, Stephen et David Dewaele ont une idée bien arrêtée de ce qu'ils veulent faire avec cette nouvelle enseigne. Stephen: "Deewee est d'abord le nom du bâtiment, un endroit qui nous donne la liberté de faire ce qu'on veut. Avec le label, le but est que chaque référence soit enregistrée ici, ou écrite ici, et que le résultat soit mixé et produit par Dave et moi. Cela permet de donner une cohérence, une esthétique audio-visuelle commune, à tout ce qui sort, au-delà des différences." Sont ainsi déjà parus des productions de Bolis Pupul, Asa Moto, Emmanuelle, Philippi & Rodrigo, Future Sound of Antwerp ou encore Charlotte Adigéry (qui a lancé en outre son projet wwwater)... Point commun: tous sont des proches du duo. "C'est important qu'on se connaisse. L'objectif est de pousser chacun à faire des morceaux qui fonctionnent dans ce contexte particulier, qu'on a mis en place. Emmanuelle, par exemple, n'avait jamais fait de musique. Au départ, elle est graphiste. Elle bidouillait des petites choses, mais qu'elle gardait sur son ordinateur. On l'a poussée à venir développer ça en studio."On comprend que Deewee est bien plus qu'un caprice de stars. C'est une bulle. Une grande cour de récréation pour ses deux concepteurs et ceux qui les entourent, préservée au maximum des vicissitudes du business musical. Stephen: "On connaît le système: il est profondément chiant. On a envie que Deewee en soit préservé, que cela reste un endroit spécial." Autarcique, mais pas complètement isolé du monde pour autant. Dave: "De toutes façons, on vit une époque dans laquelle il est pratiquement devenu impossible de ne pas prendre position."Alors, on en profite pour poser la question: qu'est-ce qui animera les discussions autour de la dinde et du sapin chez les Dewaele & co? Qu'est-ce qui les a marqués ces derniers mois? "L'affaire Weinstein et tout ce qu'elle a déclenché, c'est quand même un événement frappant. On a vraiment l'impression qu'il y aura un avant et un après." Stephen: "Le fait de pouvoir bosser avec des gens comme Charlotte Adigéry ou Boris (Zeebroek, membre notamment de Hong Kong Dong, NdlR) nous a aussi fait réaliser à quel point le racisme est encore fort présent dans la société, de manière cachée, latente. Les gens ne se rendent même pas compte à quel point ils peuvent avoir des réflexions arriérées. Nous, on fait partie de la classe des quadras blancs privilégiés. Mais quand tu es Charlotte Adigéry, les gens continuent de penser que tu es africaine, même si tu es née ici. Ou quand, comme Boris, tu as des origines asiatiques, on suppose que tu es doué en maths!" Comment en sortir ? Que faire quand, justement, il devient inconcevable de ne pas agir? "Sur l'album, il y a un morceau qui parle de ça. Après, on essaie d'être attentif à tout ça au quotidien, dans notre manière de travailler. Par exemple en s'entourant de femmes dans notre management, en tournée, etc. D'un autre côté, on n'est pas Zwangere Guy, qui, en dehors du rap, bosse directement avec les jeunes à Bruxelles. Mais on essaie de filer des coups de main. Ou de simplement donner une voix à des gens comme Oli et Mozes, pour qu'ils puissent créer leur monde, et parler de ce qui est important pour eux."