Je connais très mal la carrière et les chansons de Lana Del Rey, mais quand il m'en tombe une dans l'oreille, je l'associe généralement plus à un monde proche de celui de David Lynch qu'à de la pop ultra-mainstream concurrente comme en font Taylor Swift et Lady Gaga. Lana Del Rey, pour moi, est une sorte de Dorothy Vallens, le personnage interprété par Isabella Rossellini dans Blue Velvet. Pas trop saine, trouble, semblant à chaque chanson s'échapper de son quotidien glauque vers une réalité imaginaire glamour mais fracturée. C'est apparemment tout aussi réfléchi et fabriqué que les danses du cul des divas R&B en poumpoumshorts et le glitter faussement prolo d'une Madonna mais ça me parle plus, ça m'est plus sympathique. Plus proche de ce que j'apprécie réellement. Plus "torch songs" à l'ancienne. Plus Hollywood Babylon, plus "Joni Mitchell from Hell", plus Joan Didion. Xanax, vin rouge, relations toxiques: de mauvais trips qui font généralement de bons films. Y compris dans la tête. Je n'aime pas comment chante Lana Del Rey, je n'aime pas sa production non plus, mais cette imagerie et cet univers ne me sont donc pas aussi désagréables que ce que proposent d'autres artistes féminines du même calibre commercial. Ce qu'elle livre au ...

Je connais très mal la carrière et les chansons de Lana Del Rey, mais quand il m'en tombe une dans l'oreille, je l'associe généralement plus à un monde proche de celui de David Lynch qu'à de la pop ultra-mainstream concurrente comme en font Taylor Swift et Lady Gaga. Lana Del Rey, pour moi, est une sorte de Dorothy Vallens, le personnage interprété par Isabella Rossellini dans Blue Velvet. Pas trop saine, trouble, semblant à chaque chanson s'échapper de son quotidien glauque vers une réalité imaginaire glamour mais fracturée. C'est apparemment tout aussi réfléchi et fabriqué que les danses du cul des divas R&B en poumpoumshorts et le glitter faussement prolo d'une Madonna mais ça me parle plus, ça m'est plus sympathique. Plus proche de ce que j'apprécie réellement. Plus "torch songs" à l'ancienne. Plus Hollywood Babylon, plus "Joni Mitchell from Hell", plus Joan Didion. Xanax, vin rouge, relations toxiques: de mauvais trips qui font généralement de bons films. Y compris dans la tête. Je n'aime pas comment chante Lana Del Rey, je n'aime pas sa production non plus, mais cette imagerie et cet univers ne me sont donc pas aussi désagréables que ce que proposent d'autres artistes féminines du même calibre commercial. Ce qu'elle livre au monde n'est pas franchement ma tasse de thé mais le résultat n'est pas dégueulasse et ça ne me viendrait donc jamais à l'idée de pisser dedans, en d'autres termes. Ce qui n'est pas le cas de beaucoup d'autres artistes à succès, de Nicki Minaj à Jean-Jacques Goldman, à mes yeux toutes et tous plus horribles les unes que les autres et toutes et tous véritablement coupables de crimes contre l'Humanité. D'où une stupéfaction certaine à l'idée qu'en fait, c'est surtout Lana Del Rey qui est depuis dix ans régulièrement accusée de corrompre les esprits. Il y a déjà quelques années, la chanteuse néo-zélandaise Lorde a ainsi publiquement déclaré que les paroles de Lana Del Rey n'étaient pas du tout "saines pour les jeunes filles". Traduire: pas assez "empouvoirantes" et jouant beaucoup trop sur les clichés de la femme passive, souffreteuse et dépendante des hommes. L'an dernier sur Instagram, Lana Del Rey s'en était d'ailleurs défendue, soulignant que c'était tout à fait son droit d'aller à contre-courant dans un business de la pop music où la plupart des stars chantent surtout sur le fait d'être "sexy, de ne pas porter de vêtements et de tricher". Avec pour principal résultat de se faire traiter de "raciste" par tout ce que les réseaux sociaux comptent de mous et molles du bulbe, vu qu'en disant ça, elle critiquait aussi le fonds de commerce d'artistes afro-américaines. Lana Del Rey est à vrai dire une cible constante des Indignados de la pop culture, toujours prompts à fondre sur un personnage un peu hors-norme et ne respectant pas les codes de rigueur. Ce n'est pourtant qu'un produit parmi d'autres en rayon et personne ne vous oblige à le consommer un flingue sur la tempe. Je n'irai pas jusqu'à comparer Lana Del Rey à Dave Chappelle mais je n'en pense pas moins: dans un monde un peu plus sain d'esprit que le cirque foldingue dans lequel nous sommes embarqués depuis cinq ou six ans, on devrait hausser les épaules quand ce que chante Lana Del Rey sur ses disques et ce que mitraille Dave Chappelle sur scène nous trouble, nous dérange ou nous heurte. On devrait surtout garder à l'esprit, toujours, que la liberté d'expression, a fortiori artistique, est beaucoup plus importante que les petits ennuis de digestion après une chanson sur une relation malsaine trop hétérosexuelle ou une blague sur les trans perçue comme énième preuve d'un système oppressif lui aussi hétéronormé. Lana Del Rey sort un nouvel album cette semaine, son septième. Elle l'a annoncé sur Instagram et ensuite, a décidé de disparaître des réseaux sociaux, où elle n'interviendra peut-être plus jamais personnellement. Cela fait forcément jaser et c'était certainement le but. On y voit du marketing, de la victimisation. On se demande aussi si on n'a pas été un peu trop loin dans la critique constante d'une personnalité artistique et du choix de son imaginaire. On se demande même si une chanteuse pop présente à titre personnel sur les réseaux sociaux peut encore évoluer tout en étant constamment critiquée en direct, sous son nez, par n'importe qui, 24 heures par jour. Imaginez Instagram en 1965, imaginez Bob Dylan y annoncer à ses fans "demain, je me mets à la guitare électrique!" Imaginez Bob Dylan tenir compte des réactions outrées, se noyer dans les justifications pendant deux semaines et finalement rétropédaler. L'histoire du rock américain en aurait été fort chamboulée et pas pour un mieux! Voyez comme beaucoup de spectacles récents de stand-up mentionnent des clashs qu'ont eus les comédiens sur Twitter; comment un Ricky Gervais notamment, qui balançait jadis des blagues assez originales sur ses roustons et Adolf Hitler, ne parle quasi plus sur scène que de ses interactions sur les réseaux sociaux. Sans doute aurait-il à gagner à s'aérer un peu, à regarder davantage ce qui se passe autour de lui que son écran de smartphone où défilent essentiellement des idioties pondues par des imbéciles. Peut-être qu'en se libérant de la plus toxique des relations, celle à son écran, Lana Del Rey se découvrira elle-même d'autres sujets de prédilection que les relations toxiques. Qu'elle osera des choses que la critique constante et le temps perdu à se justifier réfrènent. Peut-être que son prochain album sera un étonnant chef-d'oeuvre de noirceur glauque, suicidaire et sado-maso, produit par Trent Reznor. Ou une série de duos ravis de la crèche avec Jonathan Richman. Peu importe. Ce qui est certain, je dirais, c'est que son départ des réseaux est un "exemple très sain pour les jeunes", filles comme garçons, surtout si embarqués dans une activité artistique et occupés de développer un imaginaire personnel. Au moment de créer, toujours écouter sa petite voix intérieure et toujours "muter" tout le reste. Et puis, tant qu'à faire, ne jamais rallumer. Lana quitte les réseaux sociaux, faites comme Lana!