Vêtue d'un pagne somptueux, Oumou Sangaré affiche à la fois le port d'une reine, et une gouaille réjouissante. Sur la table, posés devant elle, trônent au moins deux téléphones. "Oh, mais il y en a encore d'autres, hein!" Elle commence à fouiller dans l'un des appareils. Trouvé! Sur l'écran, elle fait défiler les photos du nouveau complexe hôtelier qu'elle est en train de bâtir. Après un premier établissement ouvert à Bamako, elle a décidé d'investir cette fois chez elle, dans la région du Wassoulou, au sud-ouest du Mali. "J'ai fait construire des cases rondes, typiques de la région. Mais avec des toits en tuiles, je voulais quelque chose de durable. Et puis elles sont climatisées, avec toilettes à l'intérieur!" Oumou Sangaré est fidèle à sa réputation: star mondiale de la musique malienne, c'est aussi une redoutable business woman ... Ces derniers temps, ses fans ont même pu penser que ses affaires l'avaient définitivement éloignée de la musique. Huit ans après l'album Seya, la voilà pourtant de retour. Alors que le printemps musical est définitivement malien -du disque de Songhoy Blues à celui des Amazones d'Afrique en passant par le récent projet de M (Lamomali)-, il ne manquait plus que la reine. "Il était temps. La pression était vraiment devenue trop forte. Partout où j'allais, les gens me demandaient: "Oumou, tu reviens quand?" Puis j'avais aussi tellement de choses à dire." On devine que c'est plutôt cette seconde raison qui l'a poussée à remonter au créneau: personne n'a jamais forcé Oumou Sangaré à faire ce qu'elle n'avait pas envie de faire...
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Vêtue d'un pagne somptueux, Oumou Sangaré affiche à la fois le port d'une reine, et une gouaille réjouissante. Sur la table, posés devant elle, trônent au moins deux téléphones. "Oh, mais il y en a encore d'autres, hein!" Elle commence à fouiller dans l'un des appareils. Trouvé! Sur l'écran, elle fait défiler les photos du nouveau complexe hôtelier qu'elle est en train de bâtir. Après un premier établissement ouvert à Bamako, elle a décidé d'investir cette fois chez elle, dans la région du Wassoulou, au sud-ouest du Mali. "J'ai fait construire des cases rondes, typiques de la région. Mais avec des toits en tuiles, je voulais quelque chose de durable. Et puis elles sont climatisées, avec toilettes à l'intérieur!" Oumou Sangaré est fidèle à sa réputation: star mondiale de la musique malienne, c'est aussi une redoutable business woman ... Ces derniers temps, ses fans ont même pu penser que ses affaires l'avaient définitivement éloignée de la musique. Huit ans après l'album Seya, la voilà pourtant de retour. Alors que le printemps musical est définitivement malien -du disque de Songhoy Blues à celui des Amazones d'Afrique en passant par le récent projet de M (Lamomali)-, il ne manquait plus que la reine. "Il était temps. La pression était vraiment devenue trop forte. Partout où j'allais, les gens me demandaient: "Oumou, tu reviens quand?" Puis j'avais aussi tellement de choses à dire." On devine que c'est plutôt cette seconde raison qui l'a poussée à remonter au créneau: personne n'a jamais forcé Oumou Sangaré à faire ce qu'elle n'avait pas envie de faire...C'est vrai dès le lancement de sa carrière. En 1988, elle a à peine 20 ans, mais déjà une solide notoriété en tant que chanteuse -à force d'avoir écumé les cérémonies de mariage et de baptême. Le producteur Abdoulaye Samassa lui propose alors d'aller enregistrer en Côte d'Ivoire, dans les fameux studios JBZ, à Abidjan. Mais la jeune Oumou Sangaré refuse. "J'étais très bien à chanter dans la rue. ça marchait super. Je gagnais bien ma vie, je pouvais aider ma maman, ramener de la nourriture, etc. J'ai même pu construire ma première villa! Pour moi, c'était suffisant. Vous savez, il y a eu des mariages annulés parce qu'Oumou Sangaré ne pouvait pas venir (rires). Je ne voyais pas ce qu'allait m'apporter l'enregistrement d'un album. Surtout s'il ne marchait pas!" Samassa, pourtant, insiste. Régulièrement, il revient à la charge. "Il me disait: "Avec la voix que tu as, tu pourrais avoir du succès dans le monde entier!" Je répondais à chaque fois: "Fous-moi la paix! Je n'en veux pas (rires)!" ça a duré deux ans." Jusqu'au jour où le producteur lui propose de lui offrir carrément les clés de sa Peugeot 505. "Moi, Oumou, en voiture (rires)?! Je n'en revenais pas!" La chanteuse finira donc par prendre la route pour Abidjan. Sorti initialement sur Syllart, fameux label africain basé à Paris, Moussolou deviendra un succès retentissant, lançant la carrière d'Oumou Sangaré... Entretemps, la 505 a vécu. Mais la chanteuse a pu développer sa propre marque de voiture -la Oum Sang, un tout-terrain chinois équipé d'un moteur japonais... Cet épisode n'est que le premier d'une série qui va contribuer à construire l'image de chanteuse obstinée et indépendante. Un autre exemple? Quelques années plus tard, Chris Blackwell, célèbre patron du label Island, l'invite sur son yacht du côté de Miami. Il met le paquet. Le découvreur de Bob Marley imagine réaliser avec Oumou Sangaré ce qu'il a réussi avec l'icône jamaïcaine. "Comme il savait que c'était aussi une idole pour moi, il a envoyé un jet privé chercher la mère de Bob Marley. Il voulait m'impressionner." Il en faut cependant plus pour faire chavirer la diva. Malgré le travail de sape de Blackwell, elle décidera de rester fidèle à l'Anglais Nick Gold, qui l'avait fait connaître à l'internationale en la signant sur son label World Circuit (celui qui avait notamment organisé la rencontre entre Ry Cooder et Ali Farka Touré, et fait du Buena Vista Social Club un phénomène mondial). "Nick n'en revenait pas! Son label était encore petit, mais je lui ai dit: "Nick, on va grandir ensemble." Du coup, on est comme frère et soeur, c'est la famille..."Aujourd'hui, c'est pourtant sur le label français No Format que sort son nouvel album Mogoya. Une question de timing ("Nick ne pouvait pas s'en occuper tout de suite"), certainement aussi de moyens ("Vous savez, dans l'industrie, c'est vraiment devenu compliqué"). Les deux se mettent d'accord pour dénicher une nouvelle base, temporaire: ce sera No Format. Peut-être pas la plus grosse des maisons de disques, mais celle qui, en dix ans à peine, a su imposer une ligne et un modèle. À l'instar de son patron, Laurent Bizot, No Format a ainsi montré qu'elle n'avait pas d'oeillère, fan de rencontres entre des univers parfois différents. C'est encore le cas avec Mogoya. Enregistré entre Stockholm et Paris, le disque a intégré à la fois la contribution du collectif de musiciens français "Albert" (Vincent Taurelle, Ludovic Bruni et Vincent Taeger), et la participation du légendaire batteur de Fela, Tony Allen. "Je cherchais le juste milieu entre la tradition et la modernité", explique Sangaré. Un peu à l'image de la pochette, réalisée par le Congolais JP Mika, artiste recyclant les influences de Cheri Samba ou du photographe Malick Sidibé (l'une de ses peintures avait servi de visuel à la fameuse exposition Beauté Congo, organisée en 2015 à la Fondation Cartier). "Quand tu écoutes l'album, poursuit Oumou Sangaré, tu entends tout de suite l'Afrique. Mais en même temps, tu danses aussi dessus, c'est hyper moderne. C'est le meilleur des deux mondes. L'Afrique n'a pas dérangé (sic) l'Europe, et l'Europe n'a bougé l'Afrique. Les deux continents sont très bien représentés. Comme sur scène, où la moitié du groupe est malienne, l'autre française." Le propos, lui, n'a pas changé. Oumou Sangaré parle toujours de l'Afrique, de la société malienne, et, surtout, de la place qu'y occupe la femme. Depuis le départ, c'est la grande bataille de la chanteuse, au point de se transformer en icône féministe. À l'africaine: accrochée à certaines traditions ("en Afrique, personne n'imagine l'homme en cuisine"), pour mieux en contester d'autres: les mariages forcés, l'excision, etc. Un jour, elle donne par exemple un concert pour le roi du Swaziland. Trônant entre ses sept femmes, le chef de l'État entend Oumou Sangaré chanter que "la polygamie est la pire des choses"... Aujourd'hui, elle affirme que la situation des femmes a énormément évolué. "Au Mali, elles sont désormais présentes partout: dans la culture, la politique, le journalisme, le commerce... Grâce notamment au micro-crédit, elles osent aussi davantage lancer leur propre petit commerce. Et souvent, ça marche! Pendant très longtemps, c'était difficile d'entreprendre. Aujourd'hui, les femmes n'ont plus peur, elles montrent dans les actes qu'elles peuvent se débrouiller toutes seules. Soyons autonomes!"Cette pugnacité, la chanteuse la tire certainement de son propre parcours. Elle a deux ans quand son père quitte le foyer familial pour vivre avec une autre femme. La mère d'Oumou doit se débrouiller seule pour nourrir ses quatre enfants. "C'est une battante. C'est elle qui me sert de modèle. Je lui rends hommage sur le morceau Minata Waraba. Pour son commerce, elle devait souvent partir une semaine ou deux, jusqu'au Sénégal. Du coup, je suis très vite devenue responsable. À treize, quatorze ans, je me suis retrouvée cheffe de famille. Des fois, il n'y avait plus rien à manger. Je chantais déjà. Mais quand il n'y avait pas de mariage ou de baptême, je devais trouver des solutions. Par exemple, je remplissais un seau d'eau et j'allais jusqu'à la gare des bus pour proposer un verre aux gens qui attendaient. Chaque fois que quelqu'un buvait, je recevais cinq francs CFA. Quand le seau était vide, je courais jusqu'au marché pour acheter de la nourriture avec l'argent que j'avais réussi à récolter."Le combat pour les femmes n'est pas le seul sujet abordé dans Mogoya -titre que l'on pourrait traduire par les "relations humaines". Il y est aussi question de son pays, qu'elle n'a jamais quitté, même au plus fort de la crise. "Si tout le monde part, qui va rebâtir?" En 2012, par exemple, elle vient tout juste d'atterrir à Dubaï quand elle découvre à la télévision qu'un coup d'État est en cours. "Je suis directement repartie! À l'aéroport de Bamako, les militaires sont montés dans l'avion pour m'escorter. Ils ne comprenaient pas: "Tout le monde fuit, pourquoi toi, tu reviens?" Mais je ne pourrai jamais abandonner mon pays! C'est impossible!" Pendant son absence, les rebelles ont quand même eu le temps de passer par son hôtel. "Mes employés m'ont raconté qu'ils se disputaient entre eux. Certains disaient: "Cet établissement n'appartient pas au gouvernement, mais à une dame qui se bat pour le Mali!" Finalement, ils ont pris la recette du jour, les téléphones du personnel, et emporté tout l'alcool. Mais ils n'ont rien cassé."De son côté, un morceau comme Yere Faga évoque par exemple un fléau que l'on pensait, bêtement, être avant tout une "prérogative" de l'Occident: le suicide. "Disons que ça gagne aussi du terrain chez nous... Ce morceau, je le chante depuis longtemps. Mais je ne l'avais jamais sorti. Et puis un jour, en lisant le journal, je suis tombé sur l'histoire de cette jeune fille que l'on a retrouvée pendue. Elle était tombée enceinte et était désespérée. ça arrive souvent: des gamines de la campagne qui débarquent en ville pour travailler et font des mauvaises rencontres, ou se font violer par leur patron. La plupart du temps, quand elles accouchent, elles se débarrassent de l'enfant." Un jour, on l'appelle parce qu'on a trouvé un bébé, déposé dans la fosse commune du cimetière. "Les rats avaient commencé à manger son visage. Heureusement, on est arrivés à temps, et on a pu l'emmener à l'hôpital. Aujourd'hui, elle va bien, elle est devenue une magnifique jeune fille." La chanteuse détaille: la gamine a pu grandir à Niaber, une pouponnière ouverte à Bamako par Sangho Mali Bibi, présidente de l'Association pour la sauvegarde de l'enfance (ASE-Mali). "Bibi est une femme admirable! Un jour, elle est venue me voir parce que le gouvernement ne voulait pas lui donner l'agrément. J'ai été voir le directeur moi-même, je lui ai expliqué qu'on travaillait ensemble, qu'elle sauvait des gens!" Quelques jours plus tard, sa copine Bibi recevait tous les documents... À ce stade-ci, on se dit que la politique lui tend les bras, qu'Oumou Sangaré n'aurait qu'un geste à faire. "On m'a en effet souvent demandé de devenir députée. Mais j'ai toujours refusé. Une fois que vous êtes dans la politique, on vous dicte tout ce que vous devez dire." Impensable pour celle dont on raconte qu'elle a pris un jour elle-même le volant d'un bulldozer pour saccager le champ qu'elle avait d'abord acheté, avant qu'un fonctionnaire corrompu ne le revende à un autre homme, qui s'était empressé de planter... "Même ma mère me dit parfois de me calmer (rires). Mais c'est mon choix. Un jour, de toutes façons, je vais mourir. Mais avant ça, je veux dire ce que je pense. Vous savez, la galère, je connais. Longtemps, personne n'était là pour moi, sauf ma maman. C'est pour ça que j'ai choisi de défendre les sans-voix, parce que je suis restée moi-même longtemps sans voix. Parfois il faut que quelqu'un sacrifie sa vie pour les autres. Moi, je ne peux plus m'arrêter, je suis condamnée, il faut que j'aille jusqu'au bout." C'est bizarre, mais on n'en doute pas une seule seconde...