Le mieux? Recevoir un disque de mecs dont on n'a jamais entendu parler et qui, à la première écoute, n'est ni formaté, ni attendu, ni catégorisable, mais drainé par ce passeport international qu'est l'inspiration. De la musique ayant peu à voir avec les scénarios précuits. On pourrait sans aucun doute analyser pourquoi les huit morceaux de Yôkaï résonnent chez le journaliste -hormis une sympathie venue de l'adolescence pour le côté prog - mais Focus renâclant à payer le psy (...), on peut juste deviner ce qui hypnotise et floute les pistes. Un peu comme si les pyramides égyptiennes apparaissaient en rêve modulaire pour la conquête de Mars. Donc, on pose la question du rétrofuturisme à Yannick Dupont -percussions- et Jordi Grognard -clarinettes, sax ténor et flûte-, têtes parlantes et compositeurs principaux de ce second disque d'une formation de huit musiciens. Jordi: " Je parlerais plutôt d'afrofuturisme. En tout cas, de quelque chose de tribal, comme si on était une version de révision moderne de classiques, sans copier-coller, que ce soit Coltrane, Mulatu ou Dolphy. D'où quelque chose de très contemporain."

L'affaire commence en 2011 en résidence à Recyclart, où Yannick est invité à constituer un groupe différent tous les mois. Dont l'une des propositions donne le noyau du futur Yôkaï: un quartet à deux saxophones, contrebasse et batterie. Yannick: " Petit à petit, d'autres musiciens se sont greffés en plus et de quatre, on est arrivé à huit, soit une formation avec nous deux, et puis Frédéric Becker (sax), Éric Bribosia (claviers), Louis Évrard (batterie), Clément Nourry (guitare), Axel Gilain (basse) et Ivan Tirtiaux (guitare). La genèse de ce groupe est aussi une histoire d'amitié entretenue depuis longtemps, qui est passée par le Beursschouwburg où on nous a également offert des sessions, dans une sorte de dissidence du jazz. Yôkaï est un peu la synthèse de nos aventures. La partie jazz de notre pedigree, c'est le sens de l'improvisation. D'ailleurs, la moitié de l'album est improvisée et l'autre, composée. Mais d'une certaine façon, c'est plus anarchiste que marxiste dans le sens où l'on fait ce qu'on veut: si tu veux être un bon anar, faut s'accorder sur certains principes."

Magma orchestral

Enregistré en quatre jours à Bruxelles, cet album a la géopolitique entre deux communautés: il est fabriqué par des francophones mais "spirituellement", il est sans doute plus proche de l'esprit flamand contemporain. Avec des traces free, libertaires et improvisées, susceptible de voyages pas seulement temporels. Jordi: " On se réfère, entre autres, au Miles Davis de la fin des années 60, période à partir de Bitches Brew , c'est-à-dire à une sorte de magma orchestral. Une influence qui est peut-être moins présente dans notre imaginaire que dans les feed-back que nous en recevons." Sur ce, Yannick explique comment Yôkaï ne calcule pas, n'est pas un " groupe de p'tits jeunes, où d'ailleurs personne n'est vraiment leader". Lui a la quarantaine alors que Jordi est dans la décennie précédente, comme d'autres membres de Yôkaï. Au final, une locomotive intemporelle, tout comme la magnifique pochette, " assez bordélique et assez belle": une sorte de masque papou constitué de laines et de filaments filandreux de multiples couleurs.

Après une première sortie discographique en 2015 -un EP vinyle incluant une reprise de l'Éthiopien Mulatu Astatke- l'actuel album de huit plages fait une exception à sa nature instru, en invitant sur Petit Indien n°3, Lynn Cassiers, vocaliste anversoise faisant planer le temps d'un titre d'autres sensations sur la tribu. Yannick: "C'est un peu pour casser le truc. Et on le fait aussi en concert, on chante en scène mais pas très bien (rires) . En fait, on ne fait pas de set list: on l'a fait un moment donné mais ça ne marchait pas! Donc là, on y va et on voit bien ce qui arrive. Ce que l'on essaie, c'est la grosse prise de risque live en essayant d'être généreux via une espèce d'impro organique que l'on peut rattacher au jazz ou pas. Il y a quelque chose d'une musique également moins produite que ce que l'on entend aujourd'hui. Et aussi quelque chose qui nous échappe. Ce groupe est comme une entreprise familiale et tu ne fais pas de plan de carrière pour ta famille." Ce qui implique, pour l'instant, de s'automanager, Jordi étant en charge des dossiers pour arriver, par exemple, au Service de la Musique de la FWB ayant donné quelques sous pour la réalisation de l'album paru chez Humpty Dumpty Records. Donc les plans de carrière n'en sont pas réellement, chacun des huit musiciens multipliant les projets, live notamment. Jordi: " Faut aller voir du live en dehors des scènes institutionnelles. À Bruxelles, la scène musicale se cultive tous les jours, via de nouveaux lieux comme Boulevard d'Ypres numéro 5, le Volta, le Studio Grez, la Senne et puis le nouveau Recyclart juste à côté du Plan K. Essayer tous les Circuits B qui passent souvent sous le radar mais qui existent."

En concert le 04/05 aux Nuits Botanique, le 25/05 au Jazz Weekend, le 29/05 au Vecteur à Charleroi et le 22/06 aux Fêtes de la Musique à Bruxelles.

Yôkaï

Yôkaï

Si on se contentait d'évaluer l'originalité et la pertinence de musiques en fonction de leurs titres, Yôkaï est ancré à bon port, celui des exotismes transversaux: Argo, Digitaline, X, Opuntia. Euonymus, rappelant que toute cette matière brassant les genres tient aussi de l'alchimie, au sens d'un Moyen Âge boosté vers le futur, transformant la nuit des temps en conquêtes sidérales. Un espace où les guitares électriques mènent la danse, s'autorisant des sensations cosmiques délibérées ( Daphné) ou même, comme dans l'ouverture Plutonia, des tendances arabisantes célébrant le plaisir universel de la transe.

Distribué par Pias.