Sur la pochette du nouveau La Jungle, deux chevaliers casqués et protégés par leurs armures font une bataille de polochons. Situation surréaliste. Humour absurde et décalé à la Monty Python. "On a eu des petites prises de tête Rémy et moi, avoue le guitariste Mathieu Flasse. Vraiment pour des conneries. Le nombre de copies du disque à represser. Une image qu'on utilise ou pas... On s'est dit que la peinture représentait bien tout ça."

L'oeuvre, une nouvelle fois signée Gideon Chase, résonne aussi on ne peut mieux avec le titre de leur troisième album. Past/Middle Age/Future... Ou l'idée que l'époque féodale et ce qu'il se passe dans la société aujourd'hui se rejoignent. L'impression qu'on vit encore et toujours quelque part au Moyen Âge. "On est en plein dedans, poursuit-il. Les inégalités, les nouvelles qu'on entend à la radio, les Gilets jaunes... Tout nous y ramène. Tu as l'impression de voir une ville comme Mons. Un gros château qui domine, d'énormes baraques à côté. Et puis les pauvres, crades, qui vivent avec les cochons et passent leur temps dans des tavernes où ils boivent des mauvaises chopes. Le peuple quoi. Les petits riens. La province. Quand tu entends que les 26 personnes les plus riches du monde détiennent autant d'argent que la moitié de l'humanité... On n'est pas Rage Against The Machine. Mais tu as parfois l'impression qu'en France, s'il y avait encore des guillotines, ils auraient déjà coupé la tête de Macron..."

"On n'exprime pas nécessairement ça dans notre musique, embraie le batteur Rémy Venant. Mais ce sont des trucs qui nous font profondément chier. T'as parfois l'impression que dans une semaine tout va s'effondrer. On ne pourra pas se plaindre. Parce qu'on l'aura cherché. Si on veut que ça change, faudra prendre des décisions radicales. Tout le monde va devoir faire des sacrifices. Mais personne ne va vouloir. On n'est pas du tout politique. On ne communique jamais de cette manière-là. Mais à travers un nom d'album et des titres de chansons, c'est une bonne manière de le faire à un moment donné."

A fortiori quand on tape dans une musique sans paroles, kraut, technoïde, tribale et instrumentale. Si Venant travaille au Vecteur et accueille à la brasserie d'en face, le disque a été fabriqué au Rockerill. "Sur notre premier album, il n'y avait jamais d'accélération, de retournement, retrace Mathieu. Les boucles se répétaient. Mais sur le deuxième, on s'était mis à bouger les loops dans tous les sens. Cette fois, on s'est demandé ce qu'on pouvait faire d'autre avec plus ou moins le même matos."

Past/Middle/Future: un parallèle entre l'époque féodale et aujourd'hui.

La Jungle a joué avec les voix. S'est permis un chanson très très lente. "C'est la première fois." Et s'est offert quelques interludes. L'influence du Murder of the Universe de King Gizzard and the Lizard Wizard. "Ça aère un peu le cerveau." Il revendique aussi pour le coup quelques inspirations plus exotiques et sauvages. "J'aime bien les chants tribaux, lointains... Ces vagues de chansons qui viennent de loin. De la jungle, du Sahel... Ce qui m'attire dans cette transe, c'est le côté primal, instinctif et originel. C'est pas encore enveloppé de conneries. C'est l'essence. Puis, comme chez nous, il y a la répétition. Après deux minutes, tu te dis que c'est toujours la même chose mais tu finis par rentrer dedans. Ça nourrit forcément l'âme et tout le reste." "L'album reste noise, insiste Rémy. Ça grimpe. Ça buque. Je n'aime pas trop le chant généralement. La voix ici est un instrument."

Croisade

La Jungle a très tôt jeté son dévolu sur l'oeuvre de Gideon Chase. Le tandem a fabriqué tout son album en sachant qu'elle en constituerait la pochette. Mais même avec l'aval du principal intéressé, ce fut tout sauf une sinécure. Chase étant incapable de leur fournir l'image dans une résolution suffisante, il a fallu chasser la propriétaire à travers la Californie. Une quête aux allures de croisade... "J'ai contacté la galerie pour retrouver le nom de l'acheteuse mais pas moyen d'obtenir ses coordonnées. Donc, je me suis mis à chercher sur Internet et les réseaux sociaux. Il y avait un tas de gens avec le même nom qu'elle. Quand j'ai fini par la retrouver, elle a contacté Gideon: elle pensait qu'on voulait l'arnaquer en échange d'un disque." Rémy: "Elle avait fait une remarque sur la musique aussi, genre: "T'imagines bien que je vais me passer de leur dire que je ne suis pas fan de ce qu'ils font. " C'était assez mal embarqué..." D'autant que la dame en question vit au milieu de nulle part. Dans un village de soixante habitants au milieu des vignes. Elle a essayé de prendre des photos de la peinture avec son téléphone. "Comme la toile était dans un cadre unique que tu ne peux que casser si tu veux l'en extirper, je lui avais fait des croquis pour se positionner et éviter les reflets. J'ai fini par trouver un spécialiste de la photographie d'art. La quête a commencé en août et s'est achevée en janvier."

Les deux Hennuyers nous parlent encore des t-shirts qu'ils ont eux-même designés. De l'invitation qu'ils ont faite à Armelle alias Bisou Bisou (Heimat) de chanter sur The Invisible Child. "Elle est venue enregistrer ça dans un studio photo où on se faisait tirer le portrait en costumes de chevaliers." A tel point qu'ils en oublieraient presque de raconter leur aventure avec Noyades, Tomaga et Jozef Van Wissem pour célébrer le studio Davout -celui où ont entre autres bossé David Byrne, les Stones, Grace Jones, Miles Davis et les Sparks... "Tu sentais vraiment une âme. Ne fût-ce qu'à travers la patine du parquet. Tu t'imaginais très bien Mick Jagger passer par là. Le lendemain, il y avait encore un ultime enregistrement symphonique pour une musique de film. Mais depuis, ils ont tout rasé. Plan de rénovation des portes de Paris. Ils vont faire une crèche à la place..."

Past/Middle Age/Future, distribué par Black Basset.

EN CONCERT ENTRE AUTRES Le 12/04 à Beauraing, le 20/04 à la Maison Folie (Mons), le 21/04 aux Nuits Éclectiques (Marbehan), le 02/05 au Rockerill, le 01/06 au Volta, le 18/06 à l'Atelier 210 et le 28/06 à La Faune (Mouscron)...