Groggy. Comme la plupart des autres secteurs -la scène, le cinéma, l'édition, etc.-, la musique est évidemment sonnée, touchée de plein fouet par les mesures prises pour lutter contre la pandémie du Covid-19. Des décisions que tout le monde parmi les concernés comprend mais qui chamboulent et déstabilisent un écosystème fragile. Coup de sonde.
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Groggy. Comme la plupart des autres secteurs -la scène, le cinéma, l'édition, etc.-, la musique est évidemment sonnée, touchée de plein fouet par les mesures prises pour lutter contre la pandémie du Covid-19. Des décisions que tout le monde parmi les concernés comprend mais qui chamboulent et déstabilisent un écosystème fragile. Coup de sonde. "En tant qu'Italien, j'ai vu comment les choses se sont emballées dans mon pays. Ma famille vient de la région d'Émilie-Romagne, et celle de ma femme de Milan: j'ai pu "vivre" et suivre la situation de très près. Ce qui se passe en Belgique est un peu la photocopie de ce qui se déroule en Italie, avec deux semaines d'écart. Je ne peux donc pas dire que j'ai été très surpris des mesures prises par les autorités belges. Le week-end précédent, on avait déjà tous passé notre temps à se documenter et s'informer. Et dès le lundi, on a commencé à réfléchir à un plan B, persuadés qu'il faudrait reporter. Avec, dans notre cas, cette complication supplémentaire d'être un événement qui se déroule sur plusieurs lieux à la fois. Dès que les autorités ont décidé d'annuler les rassemblements de plus de 1.000 personnes, il n'y a plus vraiment eu de doutes. Même si, techniquement, les différentes soirées proposées ne dépassaient pas cette jauge, on ne se voyait pas bouger 25.000 personnes aux quatre coins de la ville dans un contexte pareil. On a préféré être réactifs et anticiper au maximum. Par rapport à d'autres qui ont attendu avant d'annoncer leur annulation, et qui ont reçu des réactions parfois très énervées de gens qui trouvaient la démarche irresponsable, ça a permis de nous épargner une crise de communication à gérer en plus. Cela étant dit, même si le festival n'est pas annulé mais reporté -85% des artistes ont déjà confirmé leur présence-, ça va forcément engendrer des pertes. Principalement au niveau des frais de transports qui ont déjà été engagés pour les invités internationaux. Et puis un report a forcément un coût. Il va falloir répliquer le boulot, retravailler la communication -ne serait-ce que par le simple fait que les dates se retrouvaient sur tous nos supports. Il va falloir également refaire le boulot de coordination entre toutes les salles et clubs impliqués, etc. En 2016, lors de la toute première édition de Listen!, Bruxelles sortait à peine des attentats. Je n'étais pas encore dans l'organisation, mais je connais l'histoire. Là aussi, il a été question d'annuler. La vente de tickets était catastrophique. Et puis finalement, l'événement a été maintenu. Et le soir même, le Mont des Arts était rempli. Les Bruxellois ont sauvé Listen! Aujourd'hui, la situation est également stressante. Mais d'une autre manière. D'abord parce que le festival en est à sa cinquième édition, il est plus installé et structuré. Et puis on a également réussi à trouver rapidement une alternative. Listen! est aujourd'hui prévu du 10 au 15 novembre. C'est une date qui a été fixée après avoir consulté les différents acteurs et lieux concernés. Ce qui était important pour nous était d'identifier une période de l'année au cours de laquelle on n'interférerait pas trop avec des événements similaires. En septembre par exemple sont déjà prévus le festival Horst et les Nuits Sonores. Il ne fallait pas créer une situation où tout le monde aurait été perdant. À la mi-novembre, on risque aussi de rentrer en collision avec le Fifty Lab ou la Bozar Night. Mais l'idée est de se réunir avec tout le monde pour collaborer et faire en sorte que chacun puisse s'y retrouver." "Ça faisait un moment que l'on sentait que le coronavirus allait nous pourrir la vie. Mais je ne m'attendais quand même pas à vivre ça. L'impact sur notre activité est direct. Le festival du documentaire Millenium, par exemple, qui devait s'ouvrir le 27 mars, a été reporté. On travaille également sur le troisième festival que le label JauneOrange avait prévu d'organiser du 16 au 18 avril. Mais même si la situation est revenue à la normale d'ici là, on n'aura pas le temps de faire la promo. L'attention des médias est ailleurs pour l'instant. On pourrait se dire que ce ne sont "que" des reports. Sauf qu'au moment où l'on sera occupés sur ces événements, il deviendra délicat de travailler sur les autres rendez-vous déjà fixés à cette période-là. Et puis, dans l'absolu, ça va être compliqué de reporter tout un mois de concerts. L'automne risque d'être hyper chargé... Ça bouscule forcément non seulement tout notre agenda, mais aussi notre façon de travailler. Au final, ce qui pose le moins de souci, c'est encore la sortie des disques: jusqu'ici, on observe peu de reports. À cet égard, le but reste de maintenir les plannings autant que possible. Nous avons aussi la chance de travailler sur des champs très divers, comme la communication sur les réseaux sociaux. Ces activités-là continuent. On doit même communiquer davantage, en pariant sur le fait que les gens seront dans un rythme plus lent, et qu'ils auront peut-être plus de temps disponible. Même si l'on est au coeur de la tempête, le but est de rester optimistes et préparer le "retour à la vie normale"..." "Entre lundi et vendredi dernier, on a changé de monde. Si au départ, on pensait juste pointer les endroits qui allaient pouvoir être impactés par le coronavirus, le but aujourd'hui est vraiment de réfléchir et s'organiser pour pouvoir éviter -pardonnez le cliché- "le bain de sang" culturel qui s'annonce, et sauver les opérateurs culturels avec lesquels on travaille. Depuis le départ, notre but est de soutenir les structures indépendantes et les artistes émergents dans leur développement à l'international. Par exemple en envoyant des groupes à un festival comme le Printemps de Bourges, qui, dans un schéma de promotion, reste un levier important. Or l'événement a déjà annoncé son annulation. Ça a forcément des conséquences directes et très concrètes sur les parcours des artistes. Et ce n'est pas le seul événement du genre: le festival Voix de Fête en Suisse est également annulé, tout comme le MIL (Lisbon International Music Network), et le Classical: Next à Rotterdam (qui devait se tenir fin mai, NDLR). Je suis en contact avec mes homologues européens de l'EMEE (European Music Exporters Exchange). Dans tous les pays, les mêmes problèmes se posent. On discute avec tout le monde, a fortiori avec la France, mais surtout l'Italie, où l'on a commencé depuis un moment à récolter le maximum d'informations précises sur les pertes que subissent les opérateurs. C'est aussi le travail que nous avons lancé ici. Avec d'autres structures comme Court Circuit, le Conseil de la Musique ou Facir (qui rassemble plus de 800 musiciens, NDLR), l'idée est de rédiger un seul type de questionnaire qui sera envoyé à toutes les personnes concernées (à remplir en suivant ce lien). Certes, il est encore trop tôt pour dire comment on va pouvoir intervenir en termes de subsides. Par contre, ce que l'on peut faire dès maintenant, c'est vraiment documenter au maximum les dégâts causés: leurs coûts, les raisons, ce que telle tournée/tel déplacement/telle rencontre devait atteindre comme résultats, etc. Aujourd'hui, pour certains, la faillite se joue parfois à 500 euros. Si la situation se prolonge, comment vont-ils faire? Comment va évoluer le milieu? Comment faire en sorte que dans six mois, il ne reste pas que les deux, trois grosses structures de booking par exemple? Notre but aujourd'hui est de se mettre entièrement à disposition des opérateurs. On a rangé tout ce que l'on avait prévu de faire, et on a enfilé nos combis. Il y a du boulot sur la table et des gens à soutenir." "Il faut gérer l'imprévisible. Toute prise de position risque d'être mise à mal une heure après... À cet égard, la crise qui a suivi les attentats de Bruxelles était peut-être plus anxiogène, mais au moins elle était plus "claire". Aujourd'hui, on avance sur des sables mouvants, dans une sorte de résignation constructive. On a évidemment toujours suivi les recommandations des autorités. Mais on voyait aussi comment le virus se répandait par ailleurs. Effectivement, quand des jauges maximales de 1.000 personnes ont été fixées par le gouvernement et ses experts, le Botanique n'était pas directement concerné. Même pour le concert prévu de CocoRosie, en coproduction avec l'Ancienne Belgique, il aurait été éventuellement possible par exemple de programmer un premier concert à l'AB, à 20 heures, et un second, plus tard, à l'Orangerie. Mais c'était difficile d'imaginer que ce qui était dangereux pour un public de 1.000 personnes ne l'était pas du tout pour un public de 600. Donc dès vendredi matin, j'ai contacté le conseil d'administration pour annuler tous les concerts programmés d'ici la fin du mois. Patiemment, on a dû déconstruire, brique par brique, le "château" qu'on a mis en place ces derniers mois, en essayant de reporter chaque fois que c'était possible. Est-ce que les Nuits Botanique (prévues du 29 avril au 10 mai, NDLR) auront bien lieu? Pour l'instant, en tout cas, seuls deux artistes ne sont plus certains de pouvoir venir, dont l'un pour des problèmes de visa. Même au niveau du public, on a encore vendu quelque 3.000 tickets la semaine dernière. Donc pour l'instant, à l'heure où l'on se parle (lundi matin, NDLR), aucune décision n'a été prise, que ce soit dans le sens d'une annulation ou d'un report. On veut être combatifs. Mais j'observe aussi comment ça se passe ailleurs. Et je crains que, malgré les mesures prises, la courbe de contamination ne descende pas assez, et que les fermetures ne soient prolongées..."