Le rendez-vous a été fixé devant le monument aux soldats de l'armée soviétique, dominant un parc du centre de Sofia. Un lieu hautement symbolique car c'est sans doute ici que l'on perçoit le mieux dans la capitale le clash entre l'Est et l'Ouest. Non loin du quartier de l'Université, sur une colonne au sommet d'escaliers, un soldat brandit son fusil dans le plus pur style communiste. Cet imposant monument érigé en 1954 et célébrant la victoire de l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale se compose également de plusieurs bas-reliefs. Celui de droite, représentant un groupe armé en pleine progression, drapeau au vent, a été détourné plusieurs fois. En juin 2011, un groupe de street artists y est intervenu pour transformer à coups de peinture en bombe les valeureux camarades en héros typiquement américains: Superman, Captain America, Wonder Woman, le Joker de Batman, Santa Claus et même Ronald McDonald. En cette froide journée de mars où des amas de neige résistent encore au dégel, la peinture a disparu, mais le monument est cerné par plusieurs rampes de skate, preuve manifeste que la culture hip-hop US est bien présente en Bulgarie et n'a pas dit son dernier mot.
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Le rendez-vous a été fixé devant le monument aux soldats de l'armée soviétique, dominant un parc du centre de Sofia. Un lieu hautement symbolique car c'est sans doute ici que l'on perçoit le mieux dans la capitale le clash entre l'Est et l'Ouest. Non loin du quartier de l'Université, sur une colonne au sommet d'escaliers, un soldat brandit son fusil dans le plus pur style communiste. Cet imposant monument érigé en 1954 et célébrant la victoire de l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale se compose également de plusieurs bas-reliefs. Celui de droite, représentant un groupe armé en pleine progression, drapeau au vent, a été détourné plusieurs fois. En juin 2011, un groupe de street artists y est intervenu pour transformer à coups de peinture en bombe les valeureux camarades en héros typiquement américains: Superman, Captain America, Wonder Woman, le Joker de Batman, Santa Claus et même Ronald McDonald. En cette froide journée de mars où des amas de neige résistent encore au dégel, la peinture a disparu, mais le monument est cerné par plusieurs rampes de skate, preuve manifeste que la culture hip-hop US est bien présente en Bulgarie et n'a pas dit son dernier mot. C'est donc là que l'on retrouve SkilleR, de son vrai nom Alexander Deyanov, 29 ans, qui arrive mains dans les poches, longue parka d'un kaki militaire sur sweat noir à capuche, et casquette assortie. Depuis ses quatorze ans, SkilleR pratique intensivement le beatboxing, technique vocale qui s'est propagée à New York au cours des années 80. En 2012, il a été sacré champion du monde masculin. Une fois installé dans son studio, il prouve micro à la bouche qu'il n'a pas volé son titre, activant simultanément gorge, poitrine, ventre, nez et lèvres pour se transformer en sound system 100 % organique. "Je suis arrivé au beatboxing en imitant certains sons, comme le cri de la pie, ou les rafales de mitraillette quand je jouais, déclare celui qui est à l'affiche de Balkan Trafik! dans le volet "Urban Chapter" célébrant les nouvelles cultures urbaines, mais qui se produira aussi en dialogue avec le joueur de bouzouki greco-turc basé en Allemagne Orhan Osman. J'aime beaucoup travailler avec des musiciens traditionnels. J'essaie d'être un pont entre les générations, en produisant un son moderne sur des rythmes traditionnels des Balkans." SkilleR était tout récemment à Bruxelles sur la scène de l'AB aux côtés des célèbres Mystères des voix bulgares. Ou comment fondre harmonieusement contemporanéité et tradition. Et les racines de la tradition plongent loin en Bulgarie. On en a la démonstration directe à Plovdiv, à deux heures de route de Sofia, vers le sud-est. Considérée comme la plus vieille ville d'Europe encore peuplée, Plovdiv, 340 000 habitants, sera capitale européenne de la culture en 2019. Sur les hauteurs de la partie ancienne de la cité se déploie un théâtre romain datant du IIe siècle, un des nombreux vestiges rappelant son passé de capitale de la province de Thrace dans l'empire. En été, le théâtre est notamment utilisé pour accueillir un festival international de folklore. Juste à côté se situe le bâtiment principal de l'Académie de Plovdiv. En complément avec le classique, le jazz et la pop, on y chérit particulièrement les musiques, chants et danses traditionnels. Ici sont formés professionnellement les interprètes des fameuses polyphonies bulgares. Il s'agit principalement de chants à deux voix, féminins, donnés a capella, qui rythmaient autrefois la vie quotidienne, entre autres le travail dans les champs. Dans la salle de concert de l'Académie, une quinzaine de jeunes filles sont réunies sur scène pour livrer un aperçu d'un répertoire qui, malgré le passage des siècles, émeut aux larmes par sa force sereine et l'évidence avec laquelle les différentes voix s'enchâssent les unes dans les autres. La prestation suit un échantillon de danses, certaines avec des cuillers en bois manipulées comme des castagnettes, d'autres où les filles font tournoyer de petits mouchoirs brodés, accompagnées par le kaval (flûte oblique), la gaida (cornemuse à un seul bourdon) ou encore la gadoulka (variante de la vièle). Les meilleurs éléments de l'Académie se produiront à plusieurs reprises lors du festival Balkan Trafik!, lors de soirées où il sera également possible de découvrir les Kukeri de Rakovski (village au nord de Plovdiv), avec leurs cloches et leurs coiffes-masques démesurés. Ces personnages traversant les villages en dansant avant le Carême découlent des rites païens célébrant l'arrivée du printemps. Il en existe plusieurs variantes en fonction des régions et des villages. Les Babugeri de la ville montagnarde de Bansko, par exemple, sortes de Chewbacca dépourvus de visage, particulièrement spectaculaires, ont été popularisés par le livre de photographies de Charles Fréger, Wilder Mann ou la figure du sauvage (dont un spécimen orne la couverture) et le film Toni Erdmann de Maren Ade (l'amas de poils noirs sur l'affiche, c'est un Babugeri en plan serré). Le folklore bulgare, encore largement méconnu dans nos contrées, n'a pas fini de fasciner. Mais Plovdiv -et ça c'est moins mis en avant dans la documentation touristique-, c'est aussi le plus grand quartier ethnique d'Europe. 65 000 Roms vivent à Stolipinovo, "the gipsy area" comme nous le précise spontanément le chauffeur de taxi en passant devant la zone. Un vrai ghetto dont les statistiques affolent. "Ici le taux de chômage s'élève à 90 %, explique Aceh Kolev, docteur en philosophie, un des rares représentants de la communauté à avoir fait des études supérieures (0,3 % de la population). Moins de 7 % des jeunes finissent l'école secondaire. Environ 70 % des gens n'ont pas accès aux soins de santé et environ 90 % sont considérés comme vivant sous le seuil de pauvreté." Alors quand on sait que la Bulgarie est le plus pauvre des pays de l'Union européenne (le salaire minimal, 235 euros, est le plus bas de toute l'UE, selon les chiffres Eurostat de 2017, le plus haut, celui du Luxembourg, atteignant 1999 euros), on peut imaginer à quel niveau de vie on se trouve à Stolipinovo. "Il s'agit d'une oeuvre en lien avec mon pays, que j'adore, mais qui est probablement le plus pauvre et le plus corrompu des 28 États membres de l'Union européenne." Voilà ce que déclare l'artiste plasticien Nedko Solakov dans le texte accompagnant son oeuvre Some Bulgarians. Cette installation visible gratuitement à Bozar depuis le 1er février jusqu'au 22 avril -et donc pendant le festival Balkan Trafik!- juxtapose les interviews de six personnalités artistiques bulgares (l'écrivain Georgi Gospodinov, le performeur Ivo Dimchev, la chanteuse pop Ruth Koleva, le cinéaste d'animation Theo Ushev, le réalisateur et metteur en scène Javor Gardev et la critique d'art Iara Boubnova), toutes invitées à répondre à la même question: "Pourquoi vivez-vous en Bulgarie (ou y retournez-vous occasionnellement)?" Nedko Solakov, 60 ans, qui a bénéficié en 2012 d'une expo rétrospective au S.M.A.K. à Gand, a choisi de rester au pays, même s'il est beaucoup plus reconnu à l'extérieur qu'à l'intérieur de ses frontières. Mais il ne prend pas de pincettes pour dénoncer les maux qui rongent la Bulgarie -un des rares pays à ne pas avoir de Pavillon national à la Biennale de Venise, grand-messe internationale de l'art contemporain à laquelle Nedko a déjà participé à six reprises, avec une "mention honorable" en 2007. "Corruption": le mot revient systématiquement dans les discussions une fois la glace brisée avec les Bulgares. Dans un petit studio de la banlieue de Sofia, Ilyo met en boîte deux interviews par semaine avec des artistes de la culture hip-hop pour son émission Ioumruk ("Poing") diffusée via YouTube. Les murs sont recouverts de CD et de cassettes de rap américain, qui a déferlé ici après la chute du Mur en 1989. De boîtiers d'albums de Snoop Dogg ou N.W.A. en passant par un t-shirt Run-DMC et un poster de Cypress Hill, la déco offre une plongée dans un passé où le hip-hop relevait encore de la contre-culture. "Toute une partie du rap en bulgare se crée sur des textes à portée politique, affirme Ilyo, étayant ses dires avec une vidéo sur son smartphone. Les rappeurs protestent contre le niveau de vie et la corruption." La Bulgarie, qui a rejoint l'UE en 2007, assure pour la première fois depuis le 1er janvier dernier la présidence du Conseil de l'Union. Au même moment, le président Roumen Radev mettait son veto contre une loi anti-corruption réclamée par l'Europe, sous prétexte que "ces instruments sont inefficaces". Une attitude symptomatique de la profondeur du mal. Ambiance! Les traditions anciennes qui imprègnent le présent, la lutte quotidienne des artistes pour se faire une place dans un pays à la pauvreté endémique: tout cela se retrouve résumé sur la façade aveugle d'un immeuble hérité de l'époque soviétique, dans la banlieue grise de Sofia. Un taureau blanc, vu de face en raccourci, porte un soldat au visage masqué par un casque romain avec panache rouge. Sur le dos du guerrier, un bouclier orné d'un visage grimaçant est criblé de flèches. Mais le soldat n'a ni épée ni lance, juste des pots de couleurs, qui se balancent sur les flancs de la bête, et un rouleau à peinture fiché sur un long manche. Ce légionnaire, c'est le double métaphorique de Bozko, street artist bulgare à la réputation mondiale originaire de ce quartier, un des premiers à avoir fait du graffiti à cette échelle en Bulgarie. Ses créatures, souvent difformes, un peu morbides parfois, mais toujours très colorées, ont investi clandestinement l'espace public avant que Bozko ne rentre dans la légalité il y a une dizaine d'années. "Cette peinture symbolise le combat qu'il faut mener pour faire ce qu'on aime. Il a fallu plus de cinq projets différents pour aboutir à ce mur" , lâche-t-il, laconique, devant sa réalisation. À Bruxelles, dans le cadre de Balkan Trafik!, il investira pendant dix jours (du 12 au 22 avril) un mur du quartier Sainte-Catherine. Avec l'ambition -peut-être, mais ça peut encore changer- de donner sa propre vision de la capitale de l'Europe. Un peu plus loin, un autre mur peint en tons bleutés par Nasimo, comparse de Bozko, représente un vieillard à la barbe blanche tenant une bougie, avec une auréole de mots comme "bonté", "honnêteté", "humilité", "grandeur d'âme"... C'est un portrait en hommage à Dobri Dimitri Dobrev, décédé le 13 février dernier à l'âge respectable de 103 ans. Il parcourait tous les jours à pied une vingtaine de kilomètres pour mendier face à la cathédrale orthodoxe Alexandre-Nevksi, l'un des symboles de Sofia. Mais il ne gardait pas l'argent pour lui: on a découvert qu'il le reversait discrètement à des oeuvres de charité, des orphelinats et des églises. La rue le rebaptisa "le saint de Bailovo". C'était le principal donateur de l'Église bulgare. Non, non, loin de là, tout n'est pas pourri en Bulgarie... Rendez-vous à Bozar.