Ca devait arriver un jour: notre rédac' chef et notre chroniqueur ont écrit sur un sujet similaire sans se concerter. La chronique de Serge Coosemans se lit par ici: "La morale avant la loi" de Spotify, cette politique éditoriale qui rappelle Aunt Beeb
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Même si la réalité nous prouve tous les jours le contraire, l'idée que les acteurs du Net soient plus désintéressés et plus ouverts d'esprit que, disons, les banques ou les fonds de pension, continue à entretenir l'illusion d'un univers virtuel libertaire habité par un esprit, si pas de camaraderie, du moins de sincérité. Une sorte de copie baba cool du monde réel en quelque sorte, où chacun aurait sa place, de l'entrepreneur à Rolex au troll complotiste en passant par les idéalistes et même les haineux de tout poil. Du coup, quand l'un des architectes de l'auberge espagnole numérique prend une mesure coercitive qui rappelle les méthodes autoritaires et liberticides de "l'ancien régime", tout le monde fait semblant d'être étonné de découvrir que la liberté chérie qui tapisse les couloirs du Web ne suffit pas à résoudre, comme par magie, tous les problèmes. Ainsi de la décision la semaine dernière de Spotify de black-lister de ses playlists (pas de sa base de données brutes donc) deux artistes américains accusés de violence, sexuelle pour R. Kelly et conjugale pour XXXTentacion. Comme aucun des deux n'a encore été jugé et a fortiori condamné, il s'agit donc d'une action préventive dans le chef de la plateforme suédoise aux 159 millions d'utilisateurs (dont 71 payants), sans doute prise pour se placer dans le peloton de tête des bons élèves de l'ère post-Weinstein. Un cas de censure -conforme aux nouvelles règles de déontologie que s'est fixé l'opérateur- aux conséquences bien concrètes. Sachant que 60 à 70% des amateurs de streaming -qui est désormais la voie royale pour "consommer" de la musique- se laissent guider par les listes concoctées sur mesure pour eux par des algorithmes, ce type d'excommunication peut en effet potentiellement tuer une carrière. Certains diront que ces salopards supposés n'ont que ce qu'ils méritent, sauf que le jour où Spotify, entreprise privée et donc libre de mettre le curseur moral où bon lui semble, décidera de bannir aussi les chansons avec des gros mots, des références au sexe, des connotations trop à gauche ou trop à droite, etc., on sera mal barre. À travers ce cas d'école qui rappelle les floutages automatiques de seins de femmes chez Facebook, c'est la privatisation galopante de la morale par les nouvelles chapelles digitales qui se profile. Il fut un temps où les valeurs qui forment le socle d'une société étaient transmises par des institutions comme l'école, la famille, l'église voire les syndicats, les partis ou les mouvements de jeunesse. Un modèle certes imparfait, un peu trop monolithique, mais qui, sur le papier en tout cas, oeuvrait pour le bien commun et l'intérêt général. La loi et les juges y veillaient. Or, que se passe-t-il depuis que le pouvoir symbolique a changé de main? Ce sont les nouveaux maîtres du jeu, les Google, Facebook... qui fixent désormais les balises morales, sans contrôle si ce n'est celui de l'opinion publique, par essence volatile. L'éthique individuelle d'un jeune aujourd'hui se forge un peu à l'école, un peu en famille, un peu au contact de la culture dans le meilleur des cas, mais surtout à travers les jeux vidéo, la télé-réalité, le star système, les réseaux sociaux, YouTube, bref les us et coutumes de la culture numérique au sens large. Ce qui est permis ou non, valorisant ou non, est dicté par ce magma globalement privatisé. Ceux qui tirent les ficelles ont beau invoquer le sens des responsabilité, ils sont d'abord à la solde de leurs actionnaires. Un exemple de cette élasticité morale: le piratage. Dans le monde réel, le vol est interdit. Tout le monde le sait. Mais dès qu'on passe de l'autre côté du miroir, ce délit change de nature: il est toléré voire admis. À la fois parce que la gratuité fait partie des moeurs locales, et parce qu'un reste d'esprit libertaire valorise les comportements subversifs. Peu à peu, un nouveau système de pensées et de références se met en place, qui déteint sur nos comportements dans la vie réelle. Et met à l'épreuve des lois obsolètes. Que les Google, Tesla, Paypal ou Amazon soient à la pointe du transhumanisme n'est d'ailleurs pas un hasard. Leur puissance économique et leur emprise sur les consciences leur permettent d'envisager de redéfinir les frontières de l'humain, malgré tous les risques. Même cet enjeu fondamental, la vie, ne leur échappe plus. Inquiétant quand on sait que ce n'est évidemment pas l'idéal du progrès qui les anime -ça, c'est le discours pour la com- mais bien la perspective du juteux marché de l'immortalité. Après l'ubérisation de l'économie, place à l'ubérisation des esprits...