La trajectoire d'Alejandra Ghersi n'a jamais été simple à suivre. Cela fait partie de son mode de fonctionnement: être toujours en mouvement, floutant en permanence les lignes entre la pop et la musique la plus expérimentale. Au fil des années, la productrice transgenre vénézuélienne a ainsi mis au point un véritable langage mutant -l'adjectif revenant régulièrement dans son parcours (c'est notamment le titre de son deuxième album).
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La trajectoire d'Alejandra Ghersi n'a jamais été simple à suivre. Cela fait partie de son mode de fonctionnement: être toujours en mouvement, floutant en permanence les lignes entre la pop et la musique la plus expérimentale. Au fil des années, la productrice transgenre vénézuélienne a ainsi mis au point un véritable langage mutant -l'adjectif revenant régulièrement dans son parcours (c'est notamment le titre de son deuxième album). Cheveux courts, encore prénommée Alejandro, Arca est d'abord apparue sur la scène électronique avant-gardiste, avant de mettre son grain de sel dans Yeezus, le diamant métallique de Kanye West. D'autres têtes brûlées comme Björk ou FKA Twigs ont également fait appel à ses services. Mais c'est bien dans ses albums personnels qu'Arca pousse le plus loin ses audaces sonores. Visuellement, elles sont déclinées dans des mises en scène très "camp", à la fois baroques et souvent très kitsch. La productrice y expose un corps non identifié prolongé par des prothèses biomécaniques délirantes, surfant à la fois sur la question du genre et celle du transhumanisme. L'an dernier, l'artiste anversois Frederik Heyman avait ainsi signé la pochette de l'album kiCK i, sur laquelle Arca figurait une sorte de centaure bionique. Le même genre d'imagerie, en encore plus pompier, est aujourd'hui mobilisé pour la suite de ses aventures. Comme annoncé par l'intéressée, kiCK ii, iii, iiii ont déboulé à un jour d'intervalle sur les plateformes, avant d'être complété par un dernier album surprise, kiCK iiiii. Les quatre "épisodes" de kiCK -autour des 35 minutes chacun- ne s'apprivoisent pas facilement. S'ils partagent un même goût du risque, chaque album a sa propre histoire. kiCK ii prolonge ainsi l'univers de son prédécesseur, mais en poussant le curseur de l'hyperpop un peu plus loin. Passé le tabassage de Doña, Arca enchaîne les décalages reggaeton (Rakata, Tiro), livrant quelques-uns des moments les plus directement accessibles de sa discographie -jusqu'à convier Sia sur Born Yesterday. La superstar n'est pas la seule invitée. Après Rosalía ou Björk sur kiCK i, Shirley Manson, la chanteuse de Garbage, apparaît sur Alien Inside. Morceau-charnière de kiCK iiii, il marque par son intensité, sorte d'emo-cyber-pop saturée. Célébrant ici la culture queer, Arca ne perd rien de sa "bizarrerie", mais elle lui donne des contours plus intimes (Xenomorphgirl), presque apaisés (Esuna). C'est encore davantage le cas de l'ultime volet: comme une récompense pour l'auditeur qui aura traversé mille secousses, kiCK iiiii laisse de côté les saillies les plus fracturées, les digressions les plus criardes, pour privilégier une musique plus dépouillée (la comptine Pu), plus très loin des rêveries ambient (Estrogen). Arca n'a pas l'habitude de ménager ses auditeurs. Plus d'un trouvera d'ailleurs le voyage éreintant. Mais il est aussi l'un des plus fascinants et aventureux de la pop contemporaine.