Une grande maison de maître, dans le centre de Gand, à deux pas du Charlatan et du Kinky Star. Un bureau rempli de souvenirs. Qu'ils viennent de ses débuts dans la musique (une photo de cimetière qui a servi de poster à son groupe VOX quand il avait 18 ans), d'Istanbul (où il a vécu) ou de Kurt Vile, l'un de ses protégés. En ce début de soirée, Steven Thomassen est seul à bord. Pour le coup, il porte un t-shirt Explosions in the Sky, l'un des groupes qui jouaient au Pukkelpop (ça ne s'invente pas) quand le ciel s'est déchaîné en août 2011, avec les funestes conséquences que l'on connaît. Assurément le pire souvenir de sa carrière. Steven Thomassen est le fondateur et le boss de Toutpartout. Le tourneur de Beach House, Death Grips, Caribou, Timber Timbre et Kevin Morby. Celui aussi qui trouve des concerts à Peaches, Fontaines D.C., Goat et Ebo Taylor... Le catalogue est diversifié. Il suit les goûts et les affinités du patron.

"Si je peux m'asseoir avec quelqu'un à un bar, boire un verre, regarder devant moi, ne pas parler pendant cinq minutes et me sentir à l'aise, c'est déjà un tout bon signe. Je veux me sentir en confiance avec les gens. Puis aussi travailler avec des groupes réalistes. Je n'entends pas par là qu'ils ne peuvent pas avoir d'ambition, mais je veux qu'ils aient la tête sur les épaules et qu'ils soient vrais. Parfois tu rencontres des gens uberfriendly mais tu sens qu'ils cherchent juste à se vendre. Ceux avec qui je travaille doivent être sincères. Indépendants dans leur manière de penser. Puis aussi respectueux."

Steven le reconnaît sans souci, il a parfois commis des erreurs. Bossé avec des musiciens qui ne lui correspondaient pas humainement. Matt Mondanile de Ducktails en est un bel exemple, lui qui est tombé dans la foulée de l'affaire Weinstein... "Je n'ai pas été surpris. J'ai organisé deux tournées pour lui. Ce mec était une espèce de serpent. Il ne me montrait pas qui il était. Je le sentais. J'aime les gens vrais. Les Beach House sont vrais. Extrêmement vrais. Kurt Vile l'est aussi. Toutes les grosses agences anglaises ont voulu bosser avec eux mais ils sont restés avec moi. Je suis là depuis le début. On a une connexion. Je prends soin d'eux."

Au total, cinq bookers travaillent à l'heure actuelle pour Toutpartout. Steven gère à lui seul plus de 300 groupes. Une petite septantaine sur l'ensemble de l'Europe. Thomassen a une manière assez personnelle de mener ses affaires. L'histoire de Toutpartout est celle d'un mec qui a signé son premier contrat dans sa chambre, d'un type qui organisait déjà des concerts à quinze ans. "C'était à Saint-Trond. On n'était pas des anarchistes, mais on proposait une alternative au pouvoir local. Avec nous, il y avait des gens comme Caroline Gennez (présidente des socialistes flamands entre 2007 et 2011, NDLR) ou encore Michaël R. Roskam (le réalisateur de Rundskop) ... Beaucoup de personnes créatives."

Steven sort d'une école en audiovisuel. C'est grâce à son stage dans la maison de production Kladaradatch qu'il se lance au milieu des années 90 dans le business. "Un groupe gantois avait annulé en dernière minute une captation live. J'avais proposé Chew A Bone, des Limbourgeois qui mélangeaient du hip-hop au métal, pour le remplacer et ils m'ont demandé de devenir leur manager."

Parallèlement, Steven commence à gérer la promo du distributeur Konkurrent pour la Belgique. "Il y avait City Slang, SubPop. C'est ainsi que je suis entré en contact avec des projets internationaux. J'ai fait le premier concert de Peaches en Belgique par exemple. Et je me suis recentré sur le boulot de tourneur." À côté des Fence, 't Hof Van Commerce, Vandal X, De Bossen, il travaille sur Gonzales, The Notwist, Tarwater... "J'étais à la source. C'était facile. Mais quand certains projets comme My Morning Jacket prenaient de l'ampleur, les gros joueurs venaient me les piquer." Quand on lui demande si à la place des gros joueurs, il ne faut pas entendre le gros joueur, en l'occurrence LiveNation, Thomassen se contente d'un sobre "en effet"...

Hotel Thomassen

Workaholic, Steven Thomassen est un touche-à-tout. C'est de là que vient le nom de Toutpartout, soufflé par une ancienne petite amie. " J'ai toujours fait dix choses en même temps. Déjà quand j'étais adolescent. Je voulais varier les plaisirs, multiplier les expériences." Au début des années 2000, quand la télé qu'il combinait avec la promo et le booking l'a rendu malade, Steven a d'ailleurs ouvert un magasin de disques, JJ Records, dans sa vie natale: Hasselt. "On copiait déjà la musique mais on ne la téléchargeait pas encore vraiment. C'était l'époque où les gens essayaient de piquer les pochettes et les livrets de CD. Ce n'était pas facile mais une fois de plus, j'étais à la source. J'avais un oeil sur les sorties, les nouveautés." Il y organisait des concerts aussi. Songs: Ohia, Jay Mascis, Spoon, Starflam... "J'ai fermé après cinq ans. Avec des dettes financières. Ça n'a pas été évident. Mais en revendant le magasin et le stock, j'ai quasiment pu recommencer de zéro, pour me consacrer au booking."

Familial, accueillant, Steven ne compte plus les artistes qui ont dormi chez lui. Adam Granduciel (The War On Drugs), Victoria Legrand (Beach House), Gonzales... " Souvent, les groupes américains arrivent un jour plus tôt pour se remettre de leur jetlag avant de commencer une tournée. Et comme ils essayent d'économiser un peu d'argent, je les fais pieuter à la maison. À un moment, je tenais quasiment l'Hotel Thomassen (rires). Ce n'était pas très grand, mais ils dormaient dans les fauteuils." The National est même resté deux à trois jours chez lui. C'était après son premier concert en Belgique, à Peer, devant une quarantaine de personnes. "Le chanteur Matt Berninger avait passé tout son temps dehors. Il écrivait et jouait avec le chien du voisin. J'ai recroisé les mecs quelques années plus tard. Ils m'ont dit: "Tu ne le sais sans doute pas mais une bonne partie des paroles d'Alligator ont été écrites dans ton jardin .""

Le négociateur

En quoi consiste concrètement le boulot de booker?

Steven Thomassen: "Les groupes qui signent avec moi veulent des concerts, des festivals et de l'argent... Mon taf, c'est de surveiller mon ordi, de garder ma boîte mail sous contrôle. Je suis aussi un professionnel du puzzle. Mettre sur pied une tournée demande pas mal d'organisation. Quand tu veux amener un groupe d'un point A à un point B, tu dois déjà être sûr que ça ne va pas le démolir. Tu ne peux pas jouer au ping-pong avec tes artistes. Parfois, tu vois le schéma d'une tournée et tu te dis que celui qui l'organise n'a jamais été dans un groupe, qu'il n'a jamais voyagé dans un van... Certains musiciens arrêtent à un certain âge. Usés. Souvent parce que leur tourneur ne prenait pas garde aux détails. Ce travail, c'est aussi beaucoup de négociation. Tu essaies de conclure le meilleur deal pour tes groupes tout en restant raisonnable face aux promoteurs et aux salles. Tu discutes du cachet mais aussi du prix des places..."

Est-ce que le job est le même qu'à tes débuts?

"Il a énormément évolué. Il faut être extrêmement rapide aujourd'hui. Je baigne dans un flux constant d'informations. Je reçois trois ou quatre mails par minute. Je dois toujours être au taquet. En plus, à notre époque, tout le monde s'attend à une réponse immédiate. Je m'en sors en étant accro au travail, constamment en ligne. J'essaie de contrôler. Tout en sachant qu'à 18 heures, lorsque la journée se termine ici, l'Amérique se réveille. Quand j'ai commencé, on fonctionnait encore au fax. Tout va beaucoup plus vite désormais. On est dans le règne de l'immédiateté. Vu la chute des ventes de disques, les groupes veulent par ailleurs gagner davantage d'argent avec leurs tournées. Et c'est compréhensible. C'est bien de faire des concerts et de te saouler la gueule tous les soirs mais si quand tu rentres, tu ne parviens pas à payer ton loyer..."

Comment est-ce qu'on fixe la valeur d'un groupe aujourd'hui?

"Au début, quand j'ai commencé, c'était les ventes de disques. Ensuite, ça a été MySpace. Maintenant, certains se basent sur le nombre d'écoutes Spotify et d'amis Facebook mais pour beaucoup d'Américains, même Facebook est devenu dépassé. De nos jours, tu as des stars de YouTube, des mecs dont je ne connais pas le nom, qui remplissent le Sportpaleis. C'est une équation assez compliquée. Au-delà de ça, il y a la presse. Même si elle exerce de moins en moins d'influence. Il y a dix ans, quand tu avais une critique vraiment bonne sur Pitchfork, tous les festivals et les promoteurs te disaient: "Je veux ce groupe chez moi". Mais le site a évolué. Il a switché r'n'b, cheesy pop. Instagram aussi est devenu fondamental."

Est-ce que certaines portes te sont restées fermées?

"Je n'ai jamais eu de groupe à Leeds, qui est devenu très commercial. Mais je n'ai pas le sentiment que certains endroits me soient inaccessibles... Cet été, à Werchter, on a Kurt Vile et Whispering Sons. J'ai eu Parquet Courts il y a quelques éditions. Ce n'est pas facile. Au Pukkelpop non plus. Ma force maintenant, c'est d'être un agent européen. Live Nation ne peut pas arriver et me piquer des groupes en claquant des doigts. Si je m'étais séparé de Kurt Vile, ça aurait été pour un tourneur anglais. C'est important dans mon histoire. On est devenu trop grands maintenant pour que Live Nation nous contrôle. On a une identité."

MDCIII

Quand l'agence de booking limbourgeoise s'aventure sur les terres du jazz, c'est sur celles, énigmatiques et broussailleuses, d'un MDCIII. En trio, accompagné de deux batteurs et plongé dans un épais nuage de fumée, le saxophoniste Mattias De Craene (Nordmann) emmène les spectateurs dans un univers inquiétant et lynchéen. Un musée des cauchemars qui va incroyablement bien à ce grand fan de John Lurie... En concert gratuit pour le Brussels Jazz Weekend.

Le 25/05 (20h) à la place de la Chapelle (Bruxelles).

Tropical Fuck Storm

Le concert d'Anvers est déjà passé. Celui du Vooruit, également avec Raketkanon, affiche complet. C'est du côté d'Hasselt ou sur Ticketswap qu'il faudra aller vous promener pour voir les Tropical Fuck Storm, fiévreux side-project des Drones Gareth Liddiard et Fiona Kitschin. Le premier album des Australiens, A Laughing Death in Meatspace, questionne avec humour le progrès technologique. Un disque intense, brûlant et givré qui plaira aux fans de Nick Cave et de Birthday Party.

Le 29/5 au Muziekodroom (Hasselt).

Efrim Manuel Menuck

Son nom ne vous dit peut-être pas grand-chose. Efrim Manuel Menuck n'en est pas moins l'un des piliers de la scène montréalaise et du label Constellation. Ce Canadien aux allures christiques n'est autre que le fondateur de Godspeed You! Black Emperor et de Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra. Puis l'un des patrons du studio d'enregistrement Hotel2Tango. Il figure à l'affiche du Dunk! Festival, événement post-rock, post-metal organisé dans la campagne zottegemoise.

Le 31/5 au Dunk! Festival (Zottegem).

Kevin Morby

Avec Beach House et Kurt Vile, c'est devenu l'un des poids lourds de l'écurie Tout- partout. Singer-songwriter parmi les plus brillants de sa génération, Kevin Morby sortait il y a quelques semaines Oh My God, un remarquable concept album qui questionne la vie, la mort, l'âme et le destin, mais aussi l'imprévisibilité, la spiritualité et notre rapport à la religion. L'Américain a collaboré avec le réalisateur Chris Good sur un court métrage regroupant tous les clips de son disque. Divin.

Le 14/6 à l'AB.