Cela faisait un moment que l'on prédisait sa disparition. Un nouvel avis de décès était encore publié la semaine dernière dans le quotidien The Guardian: après des années de bons et loyaux services marketing, le terme "world music" serait bel et bien condamné à disparaître. Il était temps. Inventée dans les années 80 afin d'"accompagner" l'intérêt croissant pour une série d'artistes africains, l'étiquette fut certes bien pratique, mais n'a jamais voulu dire grand-chose. Raccord à une vision très européo-centrée, les musiques du monde étaient d'abord les musiques de "l'autre" monde. Une manière comme une autre de les "ghettoïser", les maintenir à distance. Le temps (et surtout Internet) a battu cette vision en brèche.
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Cela faisait un moment que l'on prédisait sa disparition. Un nouvel avis de décès était encore publié la semaine dernière dans le quotidien The Guardian: après des années de bons et loyaux services marketing, le terme "world music" serait bel et bien condamné à disparaître. Il était temps. Inventée dans les années 80 afin d'"accompagner" l'intérêt croissant pour une série d'artistes africains, l'étiquette fut certes bien pratique, mais n'a jamais voulu dire grand-chose. Raccord à une vision très européo-centrée, les musiques du monde étaient d'abord les musiques de "l'autre" monde. Une manière comme une autre de les "ghettoïser", les maintenir à distance. Le temps (et surtout Internet) a battu cette vision en brèche. Prenez Kokoko! par exemple. Fondé à Kinshasa, le combo reflète comme nul autre le bouillonnement chaotique de la capitale congolaise. Pourtant, au jeu des références, on aura moins tendance à renvoyer à la rumba ou au ndombolo local qu'à l'électro, la techno, la house, voire aux aventures dance-funk commises par ESG à New York, au début des années 80. Même le look des cocos(cos) détonne: loin de la frime des sapeurs et des ambianceurs rigolards, Kokoko! s'affiche avec une mine sérieuse, arborant une combinaison de travail jaune -rappelant au passage la tenue de scène des Américains dada-punk de Devo. C'est en 2017 qu'on a entendu parler pour la première fois du projet. Une vidéo inaugurale les montrait improvisant un concert-guérilla dans les rues de Kin, rejoints par les artistes-performers locaux. Le buzz était lancé. Et rapidement confirmé par une première série de concerts: Kokoko!, c'est le feu. À l'époque, on rencontrait le producteur Débruit, le "visage pâle" du groupe. Alors encore installé à Bruxelles, le Français, Xavier Thomas de son vrai nom, expliquait la rencontre avec les autres membres de Kokoko!, les premiers échanges, et une musique qui se cherchait encore un label pour l'accueillir. Deux ans plus tard, un premier album est enfin là. Fongola est une petite bombe de rythmes tordus et abrasifs, punk et irrésistiblement dansant à la fois -du moins si vous êtes client des grooves un peu chelou et tumultueux. Soit le reflet à peine déformé d'une ville aussi trépidante que dérangée, anarchique et déglinguée; une musique qui n'a pas besoin de lever le poing de la protestation pour réclamer son urgence, sa fureur de vivre. Pour en parler, on rencontre Boms Bomolo, Makara Bianko et Dido Oweke, au surlendemain de leur concert à Couleur Café -Débruit est excusé. Kokoko! fait partie de cette nouvelle scène artistique kinoise bouillonnante, qui utilise souvent des matériaux de récupération pour confectionner ses instruments -des groupes comme Fulu Mziki, l'autre sensation du moment. C'est en voulant la documenter que les réalisateurs français Renaud Barret et Florent de la Tullaye -déjà responsables notamment de la découverte du Staff Benda Bilili- sont tombés sur Makara et Boms, du côté de l'avenue de Kato. Dans le quartier de Lingwala, le premier dirige L'Équipe nationale, un groupe de plus de 50 danseurs. "Je suis moi-même chanteur/animateur, je laisse tourner une boucle électronique parfois pendant trois quarts d'heure, et j'improvise dessus." Juste à côté, dans le quartier de Ngwaka, Boms a, lui, constitué le collectif de musiciens Loi X - "la loi inconnue, celle qui pourrait faire changer les choses, mais qu'on ne voit jamais arriver". Ils passent leur temps à inventer de nouveaux instruments. "Prenez cette canette vide, par exemple. Vous pouvez en tirer une chouette sonorité. Si vous complétez avec d'autres objets métalliques, vous pouvez même très vite composer toute une mélodie." Dans une ville où le système D reste encore et toujours la première règle, les musiciens mettent la main sur tout ce qu'ils trouvent. "Personne n'a les moyens de s'acheter des "vrais" instruments. Et quand bien même vous récoltez un peu d'argent pour en louer, vous devez souvent vous interrompre à cause des coupures d'électricité. À un moment, on a décidé de créer nos propres instruments acoustiques." Dans l'entourage, on ne comprend pas toujours: qu'est-ce qui pousse ces hurluberlus à faire les poubelles? "Il est arrivé que certains mettent au feu des instruments que nous avions confectionnés, en pensant que c'était des ordures à jeter" (rires). Dans la parcelle de Boms, on trouve donc des roues de vélo à cordes, une machine à écrire-tambourin, ou encore la fameuse "Jésus crise", harpe en forme de croix, trop imposante pour être emmenée en tournée... En 2016, Renaud Barret et Florent de la Tullaye invitent Débruit à Kinshasa. L'idée initiale est de travailler sur la BO du documentaire en cours de tournage, en produisant les artistes locaux. Rapidement, le projet prend toutefois une nouvelle direction. Réunies dans la même parcelle, la harangue de Makara, la loufoquerie musicale de Boms, et les influences électroniques de Débruit font en effet des étincelles. Le résultat de leurs jams est de la musique congolaise comme on en a rarement entendue. D'ailleurs, Makara insiste: "On a tous traîné avec la rumba, les disques de Franco, Tabu Ley Rochereau, etc. Mais on ne peut pas toujours rester calés sur les mêmes choses. Avec Kokoko!, il y a un esprit d'innovation, l'envie de proposer quelque chose qui n'existe pas." On confirme. La musique du combo pétarade comme nulle autre, psychédélique (L.O.V.E.), frondeuse (Azo Toke), frôlant ici la house la plus kinky (Zala Mayele), là le funk le plus rugueux (Tokoliana), toujours rafraîchissante. D'ailleurs, c'est quand, la dernière fois que vous avez écouté quelque chose de vraiment nouveau? Kokoko veut dire "toc toc toc"; Fongola, le titre de leur album, signifie "la clé". Vous entrez?