Le premier album de Julia Jacklin, Don't Let The Kids Win, avait laissé un peu perplexe malgré l'accueil assez unanime et dithyrambique de la presse et du public. Trop fade. Trop tiède. Une collection de chansons relativement banales et insipides au final auxquelles il manquait l'étincelle. Le deuxième, Crushing, porte plutôt bien son nom. Parce que le succès a un peu écrasé la singer-songwriter australienne. Puis parce que cette nouvelle livraison fait littéralement succomber à ses charmes. Quelque part entre Courtney Barnett (elles partagent le même producteur) et Angel Olsen.

Ces dernières années, Jacklin a fait connaissance avec le métier et ses obligations. "Dealer avec des questions d'argent, c'est un choc pour beaucoup de musiciens. Au début, tu as un job normal qui te fait vivre (elle a bossé dans une usine d'huiles essentielles). Tu joues. Tu écris des chansons. Puis ça commence à marcher et tu te rends compte que tu es à la tête d'un business, avec aucune aptitude particulière pour le gérer. Du moins aucune connaissance de comment les choses se passent. Personne ne te dit comment faire. Et tes employés sont tes amis... J'ai eu quelques-unes des conversations les plus compliquées de ma vie mais j'ai réalisé qu'il est bien plus important et sain de les avoir que d'essayer de les éviter."

Entre la nécessaire professionnalisation et la découverte de la vie nomade de musicien sur les routes, l'existence de la jeune femme a changé. Jacklin a quitté Sydney pour Melbourne. Une ville moins chère avec une fourmillante scène musicale. "En vieillissant, tu te rends compte que tu ne peux plus avoir ce même groupe d'amis solides qui vivent tous dans le même quartier et font la fête ensemble tous les week-ends. Après ma tournée avec Calexico, je me suis dit que je ne voulais plus retourner à Sydney. J'ai tout entassé dans ma bagnole et je suis partie à Melbourne. Le problème est le suivant: tu termines une tournée, tu rentres à la maison, tu as été loin pendant un bout de temps, tes potes ont changé. Ils se sont habitués à ton absence. Donc tu retournes à un endroit qui ne t'est plus vraiment familier. La plupart des thèmes de ce disque viennent d'un manque d'espace, mentalement et physiquement. D'un changement de monde."

Au moment de se mettre au travail, Jacklin n'avait pas vraiment d'idée préconçue. Déjà tout heureuse de renouer avec l'écriture. "Parce qu'à un moment, avec cette vie de dingue, tu te demandes où trouver un peu de temps pour être créatif. Je n'en suis pas encore au point de m'attaquer à un disque avec un concept ou quoi que ce soit du genre. Peut-être dans le futur. Mais là, c'est plutôt: où j'en suis? qu'est ce que je ressens pour le moment? et comment l'exprimer sincèrement."

Le tout sans trip égocentrique. En évitant le nombrilisme. En moquant le petit ami foireux qui se fait arrêter en avion pour avoir fumé dans les toilettes... "Je ne pourrais plus enregistrer un disque rempli de chansons d'amour mielleuses. Quand j'étais plus jeune, je me disais: je ne veux fâcher personne. Mais qui aujourd'hui a besoin d'entendre une fille blanche qui pleure ses déceptions amoureuses?"

"I don't want to be touched all the time. I raised my body up to be mine" (Head Alone). La question de corps est omniprésente dans le deuxième disque de Julia Jacklin. Un album qui parle d'amour mais avec une honnêteté brutale, des regrets, des doutes, une certaine confusion et du tempérament. Féministe? "J'ai écrit ces textes avant l'affaire Weinstein et tous ces scandales. Je pense que parler ouvertement de choses qui te sont arrivées quand tu es une femme n'est pas nécessairement féministe. Je suis une féministe et je n'ai pas peur de ce mot, mais ça devient ennuyeux qu'on t'y réduise quand tu parles de ce que tu as pu vivre. J'écris juste sur ma vie. Elle est ce qu'elle est."

Leonard Cohen, Fiona Apple, Bill Callahan...

Les mots sont simples. Bien choisis. Grande lectrice même si elle n'a plus beaucoup le temps de se plonger dans des bouquins pour l'instant, Jacklin a notamment un faible pour l'autrice australienne Helen Garner. "J'ai écrit aujourd'hui dans mon journal: "You need to read more..." La lecture est la meilleure chose qui soit pour mon cerveau. Ce boulot peut être si narcissique. Tu passes tellement de temps à penser à toi. Parler de toi, monter sur scène, chanter à ton sujet... Moi, moi, moi. La littérature est quelque chose qui m'emmène vraiment ailleurs."

En musique, Jacklin admire énormément l'écriture de Fiona Apple et de Leonard Cohen. "Quand j'écoute une chanson, je veux savoir de quoi elle parle. Je n'aime pas être perdue dans les métaphores et la poésie fainéante. Me torturer pour essayer de comprendre ce que l'artiste veut exprimer. C'est dur parfois. Tu écris des choses très simples et tu te dis que ça ne va pas. J'ai besoin de rendre ça plus mystérieux, plus travaillé. Avec ce disque, j'ai résisté à cette urgence. Leonard Cohen m'a fait comprendre qu'on pouvait mélanger l'humour et des situations banales avec des chansons formidables et passionnées. C'est poétique mais pas non plus trop intellectuel. Je veux dire pour se faire mousser. Ce qui arrive quand même dans pas mal de folk music avec toutes ces métaphores bidon autour de la nature..."

Formée au chant classique, Jacklin était au départ obnubilée par la prise parfaite. "Ce qui est au final la pire. Parce que tu mets de côté toute émotion pour aller chercher la note juste." Les voix de Crushing ont souvent été mises en boîte au coeur de la nuit. Sur le coup de trois heures du matin. À l'aise, épuisée, un peu triste. "Ces dernières années, j'ai réalisé que ma voix s'était renforcée avec les concerts et les tournées. J'ai aussi écouté beaucoup de Bill Callahan, de Neil Young. Leurs voix sont toujours très rêches, au feeling... Ça les rend bien plus intéressants que ces chanteurs tellement parfaits que tu ne ressens plus rien." Amen.

Crushing, distribué par Pias. ****

Le 08/04 à l'AB Club.