Julie Rens vit dans un arrière-immeuble sympa, pas loin de la Gare du Nord et des bordels, avec son copain Samy Wallens, fils du boss de Couleur Café, batteur de Commander Spoon, chouette groupe de now-jazz brusseleer. Samy est aussi l'instigateur-programmateur de Niveau IV, plateau hip-hop tweetalig convié à CC, embarquant cette année des musiciens issus de Commander Spoon et de Echt! "pour donner aussi un côté jazz" dans un ensemble de "17, 18 ou 19 musiciens" dont une demi-douzaine de vocalistes-rappers. Y compris les deux Juicy, la seconde étant Sasha Vovk qui, à 26 ans, a un an de moins et quelques centimètres de plus que Julie. Entre les deux brindilles belges, la fusion est cimentée, notamment via 400 concerts en moins de quatre ans, dont les trois-quarts dans la version 1 de Juicy, celle qui reprend des tubes lascivo-macho-sexistes du répertoire US. Avec les deux vingtenaires faisant ovuler des rimes originellement masculines sous des nappes de voix sainte-nitouche. "Il nous arrive de jouer encore ces titres mais plutôt dans des soirées privées", confie Julie, puisque depuis le printemps 2018 et la parution d'un premier EP, le très réussi Cast a Spell, Juicy joue ses propres chansons. Avec une distance et une maturité assez loin du "rap-R'n'B" formaté. Comme le montre tout aussi bien le second EP, Crumbs, lancé en avril 2019 au VK dans une formule accompagnée de quatre cordes, d'une contrebasse et de deux flûtes. Le tout arrangé par le papa musicien de Julie, elle-même diplômée du Conservatoire. Avec en scène, ce soir-là, la maman flûtiste et la soeur, altiste.

Au fond, qu'est-ce qui a le plus changé depuis leurs débuts et une rencontre fin 2015 pour un premier papier dans Focus? Sasha: "L'énergie et ce que l'on présente en scène, la qualité du matériel: on était avec un mini-clavier à moitié cassé emprunté à un pote. On avait une guitare et une mini-boîte à rythmes." Julie fait écho: "C'est aujourd'hui un petit peu moins scabreux, on a un ordinateur, un clic dans l'oreille. La vraie différence, c'est de passer des bars et d'une proximité avec les gens, à des scènes beaucoup plus grandes. Il faut y doser l'énergie tout en dominant les instruments puisqu'on ne veut pas mettre des bandes et juste chanter." L'album de Juicy arrive dans la conversation comme un sympathique monstre du Loch Ness made in Schaerbeek. Julie: "La volonté d'en sortir un est bien présente mais comme on est toujours en autoproduction et qu'aujourd'hui, une sortie demande aussi des vidéos, une médiatisation, etc., on met l'argent de nos cachets de côté. On a envie de prendre le temps et de faire un album dont on soit super-fières." Au point de rebosser dans les bars quand il le faut et de refuser aussi les quelques avances de labels français. Pour des contreparties financières plutôt pingres "genre 15.000 euros, ce qui n'était même pas le coût du premier EP." "Puis aussi parce qu'on s'est rendu compte qu'ils voulaient autre chose de nous. Quand on leur faisait écouter nos maquettes, ils déchantaient assez vite." Comprenez que les labels sont plus tentés par une docile transformation marketing, genre reprises de tubes ricains en francaoui, que de laisser la créativité aux deux effrontées. Ce qui passe par la confection de sept clips -pas moins- notamment le Count Our Fingers Twice réalisé façon cartoon kinky par Jan Schmikers: "C'est un peu une réponse à nos covers "misogynes", précise Julie, ce qui a pu choquer beaucoup de monde, alors que c'est essentiellement suggéré." Cette sarabande sexuée en dessin animé très Goldorakien, se remarque, tout comme le clip de Mouldy Beauty, mish-mash de visages tordus signé Gogolplex, truquistes français de Bruxelles. "Un peu crade, abordant la question de la chirurgie esthétique."

Big Band

La question du féminisme s'amène naturellement sur le tapis. Julie: "On avait choisi les reprises pour leur caractère misogyne, donc notre premier EP parlait de la femme dans son rapport à elle-même, à la société, à l'homme. On avait envie de parler de cela vu que, pendant trois ans, on a gueulé des textes dégueulasses dans tous les bars de Belgique (sourire)." Sasha: "Dans le second EP, on parle plutôt de gens qui ont une tare, qui essaient de vivre leur vie. Comme cette femme qui fait un enfant avec un mec, sans le lui dire, dans Seed and Ride". Syndrome d'une génération hybride, entre deux, à utiliser les copains qui font des costards, clips, photos ou autres, "en les rémunérant comme on peut", et puis aussi via une forme de reconnaissance qui amène Juicy en première partie d'Angèle au printemps 2018 ou dans l'émission Tout le Baz'Art de la RTBF. Ou, plus récemment, un mini-trip brésilien via un camarade, fondateur de la bière Illégale (...) Une exposition plutôt large dans les médias belges, pour cette génération de performeuses soumise aux incertitudes du live digital. Comme à Couleur Café 2018, où un problème de carte son ruine le début du concert de Juicy. Sasha: "On en revient à la question de l'argent. Si on voulait vraiment sécuriser le live, il faudrait tout en double, quelqu'un qui gère notre station son, présent à tous les concerts. Ce n'est pas le cas." Aujourd'hui, le truc de " juste de faire du son et de s'en foutre" a cédé le pas à la réalité. Comme par exemple, la perspective d'une invitation prochaine sur la grande scène de Dour où Julie et Sasha devront occuper le vaste espace de manière plus large qu'à l'habitude. D'où l'idée de convier les treize cuivres du Bravo Big Band -sans sa session rythmique et donc rebaptisé The Bravo Brass Band- à jouer avec la double puce face au grand public dourois. "Une base de hip-hop, R'n'B, soul et puis ramener le côté jazz avec des souffleurs sur scène et aussi Darrell Cole qui chante en anglais". Épisode d'un feuilleton qui devrait durer -on parie- un max de saisons.

En concert le 14/07 au Festival de Dour, le 18/07 aux Francofolies de Spa, le 03/08 au Ronquières Festival, le 24/08 aux Solidarités à Namur.