Un jour, Bono déclara que "U2 avait toujours eu besoin d'un ennemi", pour avancer. En la matière, les Irlandais n'ont jamais eu à se plaindre. Tout au long de sa carrière, le groupe a recueilli autant de louanges que de critiques, adoré par des foules entières, détesté par au moins autant de monde.
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Un jour, Bono déclara que "U2 avait toujours eu besoin d'un ennemi", pour avancer. En la matière, les Irlandais n'ont jamais eu à se plaindre. Tout au long de sa carrière, le groupe a recueilli autant de louanges que de critiques, adoré par des foules entières, détesté par au moins autant de monde. Ces derniers temps, U2 s'est cependant retrouvé devant une situation inédite: que faire quand on devient soi-même son plus grand ennemi? En 2014, le lancement de son dernier album en date, Songs of Innocence, "offert" gratuitement à tous les clients de l'iTunes Store, aurait dû créer le buzz. Il a surtout suscité l'irritation des habitués d'Apple, se plaignant du caractère intrusif de la démarche... Cela n'empêcha pas la tournée mondiale qui suivit de cartonner. Mais les ventes de Songs of Innocence, elles, ne décollèrent jamais. Est-ce pour cette raison que U2 décide aujourd'hui de jouer la sécurité en jetant un coup d'oeil dans le rétro? Jusqu'ici, la bande à Bono avait toujours pris soin d'éviter l'écueil vintage. Depuis mai, il est cependant sur les routes pour replonger dans un album, vieux de 30 ans, réédité pour l'occasion. Certes, The Joshua Tree est l'un des jalons essentiels de la discographie de U2. Passée la nostalgie, le groupe explique cependant qu'il veut surtout montrer à quel point les morceaux de l'époque trouvent une nouvelle résonance avec l'actuelle. "C'est comme si le monde avait fait un tour sur lui-même", expliquait ainsi The Edge dans une interview à la radio. Et de tracer des parallèles entre la montée des néoconservatismes et la noirceur générale. L'argument est sans doute un peu facile. Mais pas complètement faux non plus... Rappel des faits. Les États-Unis viennent d'élire un financier-vedette de téléréalité? Au début des années 80, c'est un ancien acteur qui dirige le pays. Avec Margaret Thatcher, Reagan symbolise alors l'axe néolibéral qui fait front contre la "menace communiste". Cette guerre froide alimente des dizaines de conflits dans le monde. Au Salvador, par exemple, la guerre civile entre le gouvernement et la rébellion communiste est noyautée par la CIA. En août 1986, Bono le constate en se rendant sur place. Dès les débuts de son groupe, il n'a cessé de ronger l'os politique. C'est aussi un peu l'époque qui veut ça: un an auparavant, U2 a participé au Live Aid, aux côtés de Sting, Queen, David Bowie, etc., et a rejoint le collectif d'artistes contre l'apartheid en Afrique du Sud. Au Salvador, Bono rencontre des paysans réprimés par les autorités. Il entend aussi les tirs et les bombardements dans la jungle. De cet épisode, il tirera Bullet the Blue Sky. Orageux, sous forte influence hendrixienne, le morceau figure quelques mois plus tard sur The Joshua Tree... L'album sort en mars 1987. Après les expérimentations de The Unforgettable Fire (1984), le groupe a rappelé le duo de producteurs composé de Brian Eno et Daniel Lanois. Mais avec le souhait cette fois de revenir à des morceaux plus denses. U2 entend aussi faire de The Joshua Tree son album "américain". Lors de leur tournée précédente, les Irlandais n'ont pas hésité à écumer les coins les plus reculés du pays. C'est bien de cette Amérique profonde dont parle The Joshua Tree, celle du blues et des grands espaces. Mais tout en pointant les dérives impérialistes et les paradoxes d'un pays qui s'est érigé en gendarme du monde... C'est sur base de cette ambiguïté que U2 va réaliser son plus gros blockbuster. Sa face A est l'une des plus spectaculaires de l'Histoire du rock: ses cinq titres sont quasi tous devenus des tubes -dans l'ordre, les plus fameux, Where the Streets Have No Name, I Still Haven't Found What I'm Looking For, et bien sûr With Or Without You. Dès la sortie, les ventes s'affolent. U2 était un groupe superstar, il devient un phénomène. Avant le premier concert prévu à Tempe, en Arizona, Bono reçoit des menaces de mort: si le chanteur entonne Pride, et en particulier le troisième couplet dédié à Martin Luther King, il risque de prendre une balle. Ce soir-là, quand il arrive au fameux morceau, Bono chante les yeux fermés. Quand il les rouvre, il est toujours vivant. Et voit Adam Clayton et sa basse, postés devant lui... Le groupe devra sans cesse batailler pour réussir à occuper les espaces de plus en plus grands dans lesquels il doit jouer... Bono multiplie ainsi les effets de manche et les poses messianiques. Quitte à symboliser bientôt un rock sérieux à mourir, imbu de lui-même, plus occupé à faire la leçon et à sauver le monde qu'à faire la fête. Le groupe s'en rend compte. Et commence à douter. Dès l'année suivante, il publie Rattle and Hum, collage d'inédits et de live, qui laisse perplexe. Sur le morceau intitulé God Part II, Bono chante notamment:"Don't believe that rock 'n' roll/Can really change the world"... Il faudra attendre l'album Achtung Baby!, en 1991, pour que U2 adopte l'ironie comme nouveau mode de communication. Mais entre-temps, il laisse déjà filtrer ses contradictions. Trente ans plus tard, elles n'ont pas disparu. Les Irlandais ont juste appris à vivre avec. Toujours dans God Part II, Bono disait encore: "Don't believe in the sixties/The golden age of pop/You glorify the past/When the future dries up". À l'aune de la tournée actuelle, la sentence fait évidemment sourire. Bono lui-même n'est pas dupe. En avril dernier, il déclarait d'ailleurs au magasine Mojo, grinçant: "On aurait dû reprendre cette phrase pour les t-shirts de la tournée..." Chiche?