John Grant est un homme particulièrement singulier. Géant barbu aux allures de doux Viking, le quinquagénaire du Michigan fondateur des Czars parle cinq langues dont le russe et l'islandais mais ne manie pas celle de bois derrière laquelle tant d'artistes aiment se cacher. Grant a grandi dans un foyer méthodiste orthodoxe, revendique son homosexualité et a dévoilé sur scène sa séropositivité... Dans le petit salon d'un hôtel cosy au minuscule ascenseur, l'Américain de Reykjavik est venu parler de Love Is Magic, son album à ce jour le plus électronique. "Je voulais travailler à mon aise sur le son. Le laisser calmement se développer, m'immerger. Avec les synthétiseurs, tu as tellement de possibilités... Le moindre petit ajustement peut provoquer de grands changements. J'ai donc voulu prendre mon temps."
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John Grant est un homme particulièrement singulier. Géant barbu aux allures de doux Viking, le quinquagénaire du Michigan fondateur des Czars parle cinq langues dont le russe et l'islandais mais ne manie pas celle de bois derrière laquelle tant d'artistes aiment se cacher. Grant a grandi dans un foyer méthodiste orthodoxe, revendique son homosexualité et a dévoilé sur scène sa séropositivité... Dans le petit salon d'un hôtel cosy au minuscule ascenseur, l'Américain de Reykjavik est venu parler de Love Is Magic, son album à ce jour le plus électronique. "Je voulais travailler à mon aise sur le son. Le laisser calmement se développer, m'immerger. Avec les synthétiseurs, tu as tellement de possibilités... Le moindre petit ajustement peut provoquer de grands changements. J'ai donc voulu prendre mon temps." Love Is Magic, Grant lui a consacré dix mois. Dix mois à un an. Pour le fabriquer, il s'est retiré au milieu de nulle part, dans les Cornouailles et le studio de son pote Benge, expert en synthés analogiques membre de Wrangler, trio électronique expérimental britannique. "On avait déjà travaillé ensemble pour les 40 ans du label Rough Trade au Barbican. On s'est rencontrés quand j'ai été voir Wrangler ouvrir pour Chris & Cosey (ex Throbbing Gristle, Ndlr) à Sheffield. C'était un soir important pour moi. Parce que dans Wrangler, il y a aussi le membre fondateur de Cabaret Voltaire, Stephen Mallinder. Bref, le label nous a proposé de monter un projet et on en a fait un disque: Creep Show . C'est à ce moment-là que j'ai compris que je voulais bosser sur mon nouvel album solo avec Benge." Les premiers souvenirs de synthétiseurs mènent John Grant à la chanson Eagle d'Abba. "Je me rappelle l'écouter enfant. Totalement émerveillé. Il y a eu le morceau Popcorn également. La version de Hot Butter. Puis de manière générale le disco. Mais je ne peux m'empêcher de lier ces claviers aux films de science-fiction et à la télé. J'adore la SF. Je ne suis pas un expert, mais j'ai une chouette collection de films d'horreur et j'apprécie les rééditions d'un label comme Death Waltz. J'aime écouter ce genre de BO lors de journées ensoleillées. Parce qu'elles transforment le paysage. C'est inquiétant, étrange, sinistre. Ça semble venir d'une autre planète." Pour la chanson Touch and Go qui parle de Chelsea Manning, le soldat américain devenu activiste Wikileaks transgenre, Grant a soufflé à son comparse qu'il voulait entendre de la lave qui bouillonne sous la surface, des bulles qui explosent. "On a passé un après-midi à parler de la chanson Metamorphosis. Je voulais qu'elle sonne comme ces synthés qui, dans les films d'horreur, accompagnent souvent la mutation des êtres humains." Le résultat sonne comme un soundtrack de David Lynch signé par David Bowie et le givré Ariel Pink. "Je ne me suis intéressé à ce dernier que récemment. Mais c'est marrant, l'un des membres de mon ancien groupe, les Czars, a été à l'école avec lui. C'était un de ses meilleurs amis." Metamorphosis a été inspiré par l'histoire vraie d'un gamin de 14 ans ayant violé un vieil homme de 80 balais. "J'avais lu ça dans le métro londonien. Ce n'était même pas le Sun... Je me suis dit: putain qui a envie de lire ça en rentrant chez lui après le boulot? La journée est déjà assez rude pour encore t'infliger des histoires pareilles. Je n'ai jamais oublié cet article. Et je me suis dit que ce fait divers collait bien à l'absurdité de ce qui se passe pour l'instant." La conversation dévie naturellement sur les États-Unis et leur effrayant président. "Tu as vu cette lettre d'un officiel de la Maison-Blanche qui dit que Trump est surveillé de près tellement il est hors de contrôle? Genre: on s'assure qu'il ne fasse pas de trop grosses conneries. C'est la première fois que le New York Times reprend les informations d'une lettre anonyme dans ses colonnes. Trump est ingérable. Il a en permanence l'air d'un gamin de six ans hyperactif... Je le prends parfois comme une punition. La droite détestait tellement Obama qu'elle a voulu nous punir. Ils exècrent tellement ceux qui ne sont pas dans leur camp qu'ils ont voulu nous adresser un gigantesque Fuck You, quitte à faire entrer un dangereux clown dans la place..." Si John Grant dit passer son existence à voyager, à aller au resto ("je n'aime pas cuisiner") et à attendre ("attendre qu'il soit l'heure de répéter, de monter sur scène, de se reposer, de rentrer à la maison"), il annonçait il y a quelques années vouloir écrire son autobiographie. Pour l'instant, il préfère se consacrer à la musique et estime avoir encore, d'abord, des choses à vivre... "En même temps, le thème du disque, s'il y en a un, c'est le quotidien. Tout se passe tout le temps. Alors qu'on est en train de discuter, des gens se promènent dans la rue, un mec meurt, un couple se marie... Ce disque est anthropologique. Il compile des instantanés de la vie d'un homme. Moi en l'occurrence. On est 8 milliards sur Terre et on expérimente tous des choses assez similaires mais de manière très différente. Peut-être est-ce juste pour dire que je suis là?" Ce qu'on aurait sans doute oublié sans les Midlake. Ce sont eux qui, il y a dix ans, ont ramené Grant en studio. Les Czars n'avaient pas résisté à ses addictions et ses excès. "Ils me disaient: "Fais un disque avec nous, tu as encore plein de choses en toi." Je me sentais bien à New York. J'allais m'y enraciner. Ma carrière était incertaine. Je ne savais pas si je continuerais la musique. Je gagnais bien ma vie... Je travaillais comme interprète anglais-russe dans le milieu médical et je bossais dans un très bon restaurant." Aujourd'hui, il enregistre des disques de disco moderne traduisant l'absurdité et la beauté de la vie. L'universalité des sentiments.