Devant la Philharmonie de Paris, l'affiche de l'exposition Almusiqa Voix et musiques du monde arabe prend pour étendard une image de Oum Kalthoum, la plus mythique incarnation des musiques arabes. "L'Astre de l'Orient" y ressemble à une bourgeoise en pâmoison, chignon permanenté tiré vers l'arrière, la main dans un geste qui invite peut-être au cosmos. Lors de ses funérailles au Caire en février 1975, trois millions et demi de personnes n'auront pas assez de larmes pour éponger le plus grand des chagrins panarabes. "Oum avait le tarab, c'est-à-dire qu'en chantant, elle provoquait un enchantement comparable à celui de la prise de drogue: quelque chose qui t'emmène ailleurs, qui touche toutes tes fibres intérieures par le timbre de la voix. "Oum" signifie la "mère" au sens suprême, et c'est la façon dont se baptise aussi son pays l'Égypte, "Oum El Dounia", la mère du monde arabe. Une place que le pays s'attribue pour son emplacement au Moyen-Orient et par sa stabilité au fil des siècles. D'ailleurs pour les Égyptiens comme pour certains autres pays, la Tunisie n'est pas vraiment un pays arabe: elle est trop mélangée..." Amener Jawhar dans cette belle expo parisienne, c'est plonger dans la richesse complexe des civilisations arabes et le parcours tout aussi capillaire de l'artiste tunisien désormais belge, auteur d'un impressionnant deuxième album, Winrah Marah(1). Pour comprendre où se situent ses douces hypnoses et les audaces de ses mélodies serpentines, il faut remonter à la source du fleuve Jawhar Basti. La Tunisie, évidemment -où Jawhar naît en 1974.
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Devant la Philharmonie de Paris, l'affiche de l'exposition Almusiqa Voix et musiques du monde arabe prend pour étendard une image de Oum Kalthoum, la plus mythique incarnation des musiques arabes. "L'Astre de l'Orient" y ressemble à une bourgeoise en pâmoison, chignon permanenté tiré vers l'arrière, la main dans un geste qui invite peut-être au cosmos. Lors de ses funérailles au Caire en février 1975, trois millions et demi de personnes n'auront pas assez de larmes pour éponger le plus grand des chagrins panarabes. "Oum avait le tarab, c'est-à-dire qu'en chantant, elle provoquait un enchantement comparable à celui de la prise de drogue: quelque chose qui t'emmène ailleurs, qui touche toutes tes fibres intérieures par le timbre de la voix. "Oum" signifie la "mère" au sens suprême, et c'est la façon dont se baptise aussi son pays l'Égypte, "Oum El Dounia", la mère du monde arabe. Une place que le pays s'attribue pour son emplacement au Moyen-Orient et par sa stabilité au fil des siècles. D'ailleurs pour les Égyptiens comme pour certains autres pays, la Tunisie n'est pas vraiment un pays arabe: elle est trop mélangée..." Amener Jawhar dans cette belle expo parisienne, c'est plonger dans la richesse complexe des civilisations arabes et le parcours tout aussi capillaire de l'artiste tunisien désormais belge, auteur d'un impressionnant deuxième album, Winrah Marah(1). Pour comprendre où se situent ses douces hypnoses et les audaces de ses mélodies serpentines, il faut remonter à la source du fleuve Jawhar Basti. La Tunisie, évidemment -où Jawhar naît en 1974. "Avec mes parents, mon frère et mes deux soeurs, on habitait Radès, une ville juste au sud de Tunis. Près de la côte, là où pas mal de Français s'étaient installés avant l'indépendance: lorsqu'ils ont quitté le pays, l'endroit a été envahi par le peuple. Et j'ai donc grandi dans cet environnement plutôt populaire, d'ailleurs mes anciens copains de quartier ont eu toutes sortes de destins, dont certains franchement durs." Les racines de la famille Basti sont doubles et contrastées: la filière paternelle, "plutôt conservatrice", compte même un grand-père "saint-homme", menant les prières de son quartier. Du côté de la mère, le milieu est davantage bourgeois et ouvert. L'ensemble constitue un creuset arabophone où l'importance de la bibliothèque atteste de l'attachement à la littérature d'origine, même si les parents manient parfaitement le français. "Avec un rapport amour-haine vis-à-vis de la langue du colonisateur." L'école comme l'administration ou la radio-télévision fonctionnent en arabe littéraire, davantage codé et régulé que le tunisien de la rue. Comme souvent, l'adolescence se charge de l'action-réaction, d'autant que la Tunisie est d'abord incarnée pour Jawhar par la présidence de Habib Bourguiba (entre 1957 et 1987). "Un autocrate dont les médias suivaient les moindres faits et gestes, et jusqu'à sa baignade du jour était montrée à la télévision. Bourguiba était un personnage complexe, malade de pouvoir, mais qui n'était pas intéressé par l'enrichissement personnel. Un matin de 1987, le Premier ministre Ben Ali s'est nommé Président de la République tunisienne -littéralement avec la complicité des médecins qui avaient "jugé" le vieux Bourguiba incapable de gouverner." Et l'une des destinations préférées des Belges en vacances, cette Tunisie à plages et palmiers d'allure débonnaire renforce alors son appareil répressif. Jawhar grandit donc dans le silence assourdissant des répressions: "En famille, on évitait totalement le sujet. La politique était une sorte de boîte noire dont personne ne connaissait réellement l'intérieur. Les opposants savaient qu'ils allaient en baver, que c'était un choix de vie. Un peu comme les artistes."Jawhar glisse un sourire, dont il n'est pas avare, mais dégage aussi autre chose. Une sorte de trouble, semblable à celui de ses chansons mélancoliques: derrière le spleen musical épanoui, le fond des choses donne écho à d'autres émotions, blessées voire révoltées. Groove et ironie face aux pouvoirs: devant un juke-box à scopitones (l'ancêtre du clip) de la Philharmonie, on s'arrête pour regarder l'Algérien Dahmane El Harrachi chanter Ya rayah, chanson de 1973 transformée en hit international par Rachid Taha à la fin des années 90. Jawhar grandit au rythme de ce style-là -le chaâbi, genre satirique et contestataire- et des multiples modes de la musique arabe: en autodidacte complet, il absorbe la culture qui va du Tigre à la Mauritanie, même si l'ambiance sociale n'est pas au top. Ainsi, au gré des influences politiques, le père de Jawhar traverse des moments de désert professionnel -"il était au chômage parce qu'un ministre ne voulait pas de lui"-avant de se retrouver ambassadeur de la Tunisie de Ben Ali, " poste qu'il n'a pas pu refuser, vraiment". Face à son pays de carte postale au cruel verso, Jawhar n'a qu'une envie: "Me barrer de là, dès l'âge de 15-16 ans." D'autant qu'il y a évidemment la rencontre du pop-rock et de l'anglais qui le bluffe, Nick Drake entre autres, au point de vouloir aller étudier à la source. "Mes premiers poèmes étaient d'ailleurs écrits en anglais et la seule raison qui m'a éloigné d'études en Angleterre était financière: l'université était bien trop chère." Ce sera donc Lille et un master finalement abandonné avant sa conclusion pour cause de musique et de théâtre. " Pour mes parents, il était évident que je devais revenir au pays après avoir étudié: dans ce milieu éduqué, on ne devient pas "immigré" à l'étranger." L'ado, qui a découvert Paris en touriste avec ses parents "comme un havre de liberté" affronte alors une autre réalité, celle d'immigré-étudiant dans la France administrative. "Quand il faut se lever à trois heures du matin pour avoir un ticket pour ensuite pouvoir remplir des formalités. Dans un pays qui fait attendre les gens toute la nuit dans la neige." Par "fierté", il cache le plus pénible à ses parents -qu'il visite notamment lorsque son père est en poste à Beyrouth- sans s'appesantir sur ses galères: "J'ai habité Paris, La Creuse, et pendant un bout de temps, je vivais avec très peu d'argent. Je mangeais beaucoup de légumes." Un autre sourire. Aucun auto-apitoiement chez Jawhar quand il raconte sa saga perso, mais les clés d'un parcours qui passe aussi par le métier d'acteur, au théâtre beaucoup, au cinéma un peu. Toujours sous engagement qualitatif: que ce soit dans son prochain déplacement à Ramallah pour une pièce de Nawel Skandrani ou dans La Laine sur le dos, court-métrage chaudement reçu à Cannes en 2016 où il joue un gendarme. Mais c'est la double combinaison musique-Belgique qui l'amène dans les pages de Focus. Du côté de Peruwelz, après quelques années à Bruxelles, il a fondé une famille -deux jeunes enfants- avec Madame Jawhar, bibliothécaire et illustratrice. Il se sent assez en phase avec "l'esprit belge, cette décontraction face aux choses de la vie, ce manque de prétention qui fait du bien. Et qui, même à la campagne, fait qu'on ne me regarde pas comme un Arabe..." Identité que la Philharmonie et ses musiques questionnent justement, notamment par cette installation d' Arabesques numériques de Miguel Chevalier, dance-floor qui change de motifs lorsqu'on y marche, avec des spots de couleur psychés au plafond. Tout à coup, Jawhar a la tête du type à San Francisco 1967: le happening visuel représente bien l'identité fractionnée du chanteur-compositeur en 2018. Pop subtile chantée en arabe tunisien, mélodies bordées de textes signifiants avec aussi l'expérience plus électro menée au sein de Yallah Bye: les radios belges, plutôt fainéantes, ne poussent guère le talent pourtant évident de cette fluidité magnétique, contrairement à quelques bonnes stations françaises à la France Inter ou RFI. Cela suffit-il à construire une carrière? On cite Rachid Taha et Yasmine Hamdan, deux exemples d'artistes arabes contemporains à succès: à talent comparable, Jawhar mérite le même intérêt. Celui des musiques qui ont les pieds dans la terre, même si celle-ci est incertaine et mouvante: "Aujourd'hui, la Tunisie souffre de la présence des islamistes et d'un puissant syndicat, qui n'a pas de réelle couleur politique. La seule chose qu'on ait gagné de la révolution tunisienne, c'est la liberté de parole, et je ne vois pas pourquoi je ne m'en servirais pas. J'ai écrit une chanson, pas encore enregistrée, titrée L'oriental danse , qui dit en l'occurrence: "Meurs en silence et tais-toi ." Autrement dit, "fais pas chier!", comme si la désillusion et l'échec étaient une fatalité: ils ne le sont pas." En quittant la Philharmonie par la boutique souvenirs, on croise des piles de L'Arabe du futur, formidable BD de Riad Sattouf en trois tomes, racontant l'histoire d'un gamin franco-syrien grandissant dans la Syrie bordélique et répressive d'Hafez el-Assad, le père de Bachar. "J'adore! Et ma fille aussi." Comme quoi, la transmission n'est pas si foutue que cela. (1) troisième album si l'on compte l'auto-produit When Rainbows Call, My Rainbows Fly.