David Bartholomé est une poupée russe: il y a toujours un autre personnage qui peut apparaître lorsqu'on pense avoir décrypté celui qui se trouve devant vous. C'était il y a trois ou quatre ans à une terrasse saint-gilloise: il habite dans le coin une partie du temps, l'autre étant partagée avec sa fille de douze ans dans le nord de la France. Et David parle de son enfance. Lui, coquet sur son âge biologique et sa vie perso, donne soudain quelques clés de ces années-là: d'un côté, la vie chez la mère tenant une auberge de jeunesse à Arlon, et puis de l'autre, des visites plus rares chez un père, directeur d'un centre de vacances dans les Ardennes. "Enfant, j'avais une hypersensibilité mais on parlait peu du hasard, des coïncidences: pas plus aux repas de famille qu'à l'école. Et puis mon père est devenu, en très peu de temps, obsédé par l'astrologie, voulant aller plus loin que l'interprétation basique que tel signe dans telle maison signifie ceci ou cela. Il voulait aller en profondeur avec ce que l'on appelle les planètes noires: l'astrologie donne une photographie du ciel au moment de la naissance, les étoiles sont supposées émettre des fréquences et de l'énergie au sujet qui en est imprégné. Le calcul se fait entre l'emplacement de la naissance et la surface de la planète censée apporter les vibrations, mais les anciens ont aussi calculé l'arrière de la planète, la surface qui est dans l'ombre, "les planètes noires", mon père s'intéressait beaucoup à ça." Souvenir fort: David a sept ou huit ans lorsque son père plonge dans l'obsession, il en a dix ou onze lorsqu'il arrive un jour chez lui devant un spectacle inattendu: "Mon père avait assemblé autour de la carte de la Belgique une carte de France et d'autres: le tout occupait l'intégralité du sol d'une pièce, ça devait bien faire six mètres de longueur. Et il était penché là-dessus, arc-bouté, complètement dans son truc. Quand tu fais un thème astral, il s'agit d'un cercle avec douze maisons et les planètes dans les maisons sont calculées avec des degrés dive...

David Bartholomé est une poupée russe: il y a toujours un autre personnage qui peut apparaître lorsqu'on pense avoir décrypté celui qui se trouve devant vous. C'était il y a trois ou quatre ans à une terrasse saint-gilloise: il habite dans le coin une partie du temps, l'autre étant partagée avec sa fille de douze ans dans le nord de la France. Et David parle de son enfance. Lui, coquet sur son âge biologique et sa vie perso, donne soudain quelques clés de ces années-là: d'un côté, la vie chez la mère tenant une auberge de jeunesse à Arlon, et puis de l'autre, des visites plus rares chez un père, directeur d'un centre de vacances dans les Ardennes. "Enfant, j'avais une hypersensibilité mais on parlait peu du hasard, des coïncidences: pas plus aux repas de famille qu'à l'école. Et puis mon père est devenu, en très peu de temps, obsédé par l'astrologie, voulant aller plus loin que l'interprétation basique que tel signe dans telle maison signifie ceci ou cela. Il voulait aller en profondeur avec ce que l'on appelle les planètes noires: l'astrologie donne une photographie du ciel au moment de la naissance, les étoiles sont supposées émettre des fréquences et de l'énergie au sujet qui en est imprégné. Le calcul se fait entre l'emplacement de la naissance et la surface de la planète censée apporter les vibrations, mais les anciens ont aussi calculé l'arrière de la planète, la surface qui est dans l'ombre, "les planètes noires", mon père s'intéressait beaucoup à ça." Souvenir fort: David a sept ou huit ans lorsque son père plonge dans l'obsession, il en a dix ou onze lorsqu'il arrive un jour chez lui devant un spectacle inattendu: "Mon père avait assemblé autour de la carte de la Belgique une carte de France et d'autres: le tout occupait l'intégralité du sol d'une pièce, ça devait bien faire six mètres de longueur. Et il était penché là-dessus, arc-bouté, complètement dans son truc. Quand tu fais un thème astral, il s'agit d'un cercle avec douze maisons et les planètes dans les maisons sont calculées avec des degrés divers: il avait tracé des lignes sur des cartes, pour savoir, par exemple, où était sa maison dix -celle de l'épanouissement professionnel, entre autres-, en se disant qu'il allait continuer la ligne au-delà du pays de naissance, la Belgique, se demandant s'il allait par exemple trouver quelque chose en Écosse. Ce n'était pas Françoise Hardy qui s'arrête à l'expérience du Capricorne dans la maison quatre qui est celle du foyer, et point barre, mon père allait beaucoup plus loin..."Alors que la musique va s'insinuer dans son quotidien, le décryptage paternel trouve un écho, plutôt contrarié, à l'école: "On est très vite rentrés en conflit parce que je lui posais des questions qui ne lui plaisaient pas: j'étais en classe avec un gars né le même jour et à la même heure que moi, le 17 juillet, mais lui à Binche et moi à Bruxelles, et pourtant nous étions vraiment vraiment très différents. Donc ,j'ai cherché à comprendre ça avec la candeur qui était la mienne et mon père n'a pas trouvé la réponse ou n'a pas su comment la formuler à un jeune ado. Je pense avoir très vite dépassé la curiosité de l'astrologie paternelle: ce n'était qu'un tremplin vers une plus large ouverture ésotérique, une porte". Alors que la conversation prend de l'ampleur et de la liberté, la relation avec David se décante. Rencontré une première fois dans l'après-Sharko pour la sortie de son album solo, Cosmic Woo Woo, à l'automne 2011, on ne sait pas que ce titre est tiré d'une expression utilisée par un ponte hollywoodien à propos du réalisateur Terrence Malick, auteur du récent The Tree Of Life. Manière de dire qu'il est à l'ouest des planètes habituelles. David Bartholomé a une façon particulière, originale et parfumée, de qualifier ses impressions, notamment sur le lien entre son et image. Parce qu'il les passe au radar de sa propre attraction pour l'ésotérisme, renforcée alors que sort l'album de Police, Synchronicity, en juin 1983. "Imagine le contexte, Police -qui est alors aussi populaire que Rihanna ou Coldplay aujourd'hui- sort un album sur la synchronicité de Jung (1). Qu'est-ce que c'est que ce truc! J'étais en internat et je n'arrêtais pas de demander "c'est quoi?" et personne ne pouvait me répondre. J'ai loué un livre de Jung, Synchronicité et Paracelsica, et c'est là que j'ai trouvé ma vibration et mon bonheur, j'ai senti que j'étais sur la bonne voie. Dans le bouquin, Jung parlait de Paracelse, un très vieux médecin qui disait notamment que si tu avais mal à la main, il fallait trouver une feuille en forme de main à cinq branches et te soigner avec ça, ce n'est qu'un exemple. Avec plein de chasses aux coïncidences, en essayant de les déclencher, de provoquer des accidents: ça m'a beaucoup influencé. Comme au foot où tu te rends compte que les très bons meneurs ne font que déclencher des accidents. Et qu'est-ce qui fait qu'à certains moments, tu entends des "frottements de fréquences" qui permettent de voir la mélodie émerger? Tu crois comprendre que tu dégages une fréquence comme d'autres gens autour de toi: il s'agit de ce questionnement-là. L'astrologie est une tentative d'interprétation verticale, toi et le ciel, mais il y a quand même des fréquences passantes horizontales. Il n'y a pas que l'impact supposé des planètes qui nous entourent, il y a aussi les conjonctions. Et c'est complètement distinct d'une croyance religieuse ou spirituelle, d'ailleurs mes parents étaient athées." Pendant les années Sharko, David va beaucoup travailler "à l'instinct et aux intuitions". "Là où j'ai vraiment ressenti une grâce, même si la chanson n'est jamais entrée au Top 40 US, c'était Such a Bone sur Feuded en 1999, un long morceau totalement improvisé de sept minutes avec une énergie folle, qu'on a raccourci. Tu penses alors que tu es le vecteur d'une énergie qui passe ou d'une fréquence qui se met bien sur toi. Les mots trouvent un logement en toi. Le morceau a changé ma vie dans l'éveil: je n'étais pas la même personne avant et après, j'avais trouvé une autre conscience..." Et puis, en "2011-2013-2015", le processus de création comme celui de communication s'enlise: on croise le chanteur-compositeur avouant ses blocages, y compris dans les répétitions avec Sharko avant reformation, qui piétinent durablement. "Même au niveau humain, j'avais du mal à ressentir les gens, du mal à les cerner, je n'avais plus d'inspiration pour faire de la musique ou m'investir dans les projets. Alors, comment faire quand on a tout basé sur l'instinct et que la boussole ne fonctionne plus, que tu n'entends plus rien, que la musique ne sort plus? Je faisais des tirages de cartes et plus rien ne venait. Tout à coup, je me suis senti esseulé...et je n'en sors que maintenant parce qu'au niveau intime, je sens que ça revient. Ça ne m'était jamais arrivé auparavant. Ma musique est une espèce de miroir face à l'ésotérisme, comme la manière dont je travaille, beaucoup par le truchement du hasard." Et des mots. La conversation qui s'étire déjà au-delà de l'heure revient sur l'un de ces moments qui cristallisent l'intuition. Les circonstances? Lors de ses voeux télévisés clôturant 1994, François Mitterrand -qui mourra un an plus tard, le 8 janvier 1996-, avant de souhaiter classiquement aux spectateurs "Bonne année et longue vie. Vive la République. Vive la France", dit "Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas." David en éprouve encore des frissons: cette phrase-là le conforte immensément dans sa croyance, celle qui interprète le "hasard et l'hypersensibilité". Alors qu'il cite un livre récent qui l'a marqué, La Puissance discrète du hasard de Denis Grozdanovitch, et qu'il s'apprête à me tirer les cartes d'un jeu de tarot conçu par Aleister Crowley (2), David Bartholomé raconte cette histoire, exemplative de ses convictions. "Je rencontre à Bruges Christine, une jeune Américaine de San Francisco et on a quatre jours de folle intensité ensemble. Puis elle s'en va. Sans portable à l'époque, elle me dit de lui écrire, elle passera chercher son courrier à la boîte American Express à Londres, genre entre le 11 et le 15 août. Et elle s'en va, impossible de la retrouver, et je suis complètement amoureux d'elle. La seule façon de la retrouver, c'est d'aller à Londres et de me planter devant American Express: j'y suis resté quatre jours, assis sur un sac. Mais qu'est-ce qu'il faut comme énergie pour ça. Je mangeais à peine, je ne pouvais pas aller pisser! Et, genre, le bureau fermait le 15 août à midi et elle est arrivée dix minutes avant la fermeture, j'avais perdu quatre kilos. Je n'étais même pas déprimé parce que je sentais que ce que je faisais était bien, une forte vibration: il y a une accroche au bien qui se lit avec les années. Christine arrive et puis tombe malade, convulsant de fièvre. Je la convaincs d'aller à l'hôpital en Belgique, on prend la malle et dans la nuit, elle délire à 40 degrés sur le bateau. Je n'ai pas les épaules pour arriver en terre flamande régler ça, donc j'appelle ma mère qui habitait déjà en Allemagne, je ne l'avais pas vue depuis longtemps mais c'est une femme très bienveillante, une mère quoi. J'oublie de dire qu'à Londres, on était allés voir une voyante et que celle-ci avait dit qu'il ne fallait surtout pas aller voir ma mère parce qu'elle allait empoisonner Christine! Finalement, on prend le train jusqu'à Arlon, où ma mère vient nous chercher. Le lendemain matin, je dois repartir à Bruxelles pour des raisons administratives et ma mère s'occupe donc de Christine, qui fait des prises de sang et prend de la cortisone pour soigner ce qui s'avère être une infection urinaire. La voyante londonienne avait dit qu'elle voyait une croix avec un serpent. Une fois la fièvre retombée, dans le village allemand de ma mère, on est passés devant la pharmacie où elle était allée chercher les antibiotiques. Il y avait une croix avec un serpent comme enseigne! C'est fort comme coïncidence mais le questionnement est dans l'ouverture de l'éveil et de la compréhension de la médiumnité et des gens hypersensibles."(1) Carl Gustav Jung (1875-1961), médecin psychiatre suisse, fondateur de la psychologie analytique. (2) Fameux occultiste-tarologue-astrologue anglais (1875-1947).